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Mounin sur Savonarole : sortir de notre préhistoire ?

mercredi 27 mars 2019, par René Merle

Je viens de relire le Savonarole de Georges Mounin

En 1960, j’avais acheté, et bien sûr lu, le Savonarole [1] de Georges Mounin [2] qui venait de paraître dans l’excellente collection du Club français du Livre, « Portraits de l’Histoire » [3] J’étais bien jeune et je ne crois pas avoir alors pris toute la mesure de l’ouvrage. J’y suis depuis retourné quelques fois, et encore cette semaine.

En voici la dernière page, qui prend une singulière actualité pour qui sait lire entre les lignes.
Mounin vient d’évoquer les circonstances atroces de l’exécution de Savonarole, (après de longues séances de torture), et l’inhumanité d’une partie de la plèbe se délectant de son supplice.

« La conclusion de l’historien pourrait donc être que, malgré les apparences, c’est la bourgeoisie florentine qui s’est servie de Savonarole quatre années durant, pour endiguer le flot populaire – puis qui l’abandonne quand l’instrument risque de lui coûter trop cher : il faut bien noter que, sauf Francesco Valori, victime peut-être plus de soi même que des circonstances, la bourgeoisie florentine ne perd pas une pluma dans l’aventure savonarolienne.
Le bilan, même discuté, de l’historien, ne satisfait pas tout entier le simple lecteur, ému par cette terrible leçon d’humanité, - mais donnée par qui ? Ni par Florence, ni par Savonarole : par leur histoire peut-être. Il faut donner un sens au spectacle de ce cannibalisme politique, à cet événement qui n’en avait peut-être pas, si ce n’est d’être absurde. Il faut conclure : l’homme qui contemple l’histoire ne peut ni changer les événements, ni fausser leur sens – conclure, c’est comprendre ce que cette histoire signifie pour celui qui la contemple. Même les historiens concluent.
Les uns, les chrétiens, concluent trop souvent sur la sérénité trop facile d’un christianisme trop facile : « Il n’appartenait déjà plus à notre monde… » écrit-on de Savonarole allant au bûcher. Mieux vaut admettre (ils concluent dans la logique d’une foi plus entreprenante) ceux qui parmi les chrétiens s’acharnent à vouloir démontrer que Savonarole devrait être canonisé. Les autres concluent, non moins souvent, sur la sérénité trop facile de l’objectivité – de toute cette histoire si lointaine, il ne reste qu’un terrible objet, la dalle de marbre encastrée dans le pavé de la place du palazzo Vecchio, à Florence, qui rappelle le lieu du bûcher. Il est sûrement trop facile d’en déduire que l’homme est éternellement le même, et sera toujours ce loup qu’il était pour l’homme, sur cette place-là, ce jour-là. Quel homme ?
Même la conclusion de Robert Klein [4] ne me satisfait pas. Isolant par un artifice existentialiste (qui fait penser à L’Étranger, de Camus) les derniers moments de Savonarole d’avec la vie de Savonarole, il écrit, et ce sont ses derniers mots : « Le greffier pontifical a noté sa dernière attitude, à la signature du procès-verbal qui le condamnait à mort : se souvenant de la conduite hystérique d’une religieuse qu’il avait vue à Santa Lucia, il riait. » Il me semble que c’est faire, pour l’amour d’une belle chute, trop bon marché de l’aspect lamentable de la fin du frère ; trop bon marché des spectacles ethnographiques les plus humiliantes qui soient pour l’espèce humain, civilisée, adulte, et blanche.
Certes, je n’ignore pas que le récit du procès de Savonarole est daté de 1498 ; je n’ignore pas que c’est un contemporain de Louis XI, par exemple, mort en 1483 – de Louis XI, dont je sais par cœur la lettre au juge qu’il avait chargé de s’occuper du procès du duc de Nemours [5] (exécuté en 1477, - Savonarole avait vingt-cinq ans) : « Monsieur de Saint-Pierre, je ne suis pas content de ce que vous m’avez averty qu’on lui a osté les fers des jambes et qu’on le fait aller en autre chambre pour le besogner avec lui (…) Gardez bien qu’il ne bouge de sa cage [de fer] [6] et qu’on ne l’en mette jamais dehors, si ce n’est pour le géhenner [7], et qu’on le géhenne en sa chambre : et vous prie que, si jamais vous avez voulenté de me faire service, vous me le faites bien parler. »Je sais aussi que ce même duc de Nemours fut décapité sur un échafaud « sous lequel on avait mis les enfants [8] du coupable, afin que le sang de leur père coulât sur eux.
Sachant tout cela, dans un siècle beaucoup moins éloigné du XVe siècle que nous ne l’avions cru pendant longtemps, je trouve que l’histoire de Savonarole peut donner l’inextinguible envie de sortir enfin de cette préhistoire de l’humanité dont Marx a dit que, malgré l’apparence, nous n’étions pas sortis [9]

Notes

[1Il n’est pas question ici de refaire la biographie du moine dominicain prédicateur Jérôme Savonarole. Rappelons seulement que de 1494 à 1498, il imposa à Florence une dictature théocratique et terriblement moralisatrice, anti-Médicis, anti-papiste, attentive à la détresse des pauvres. Il fut excommunié et martyrisé en 1498.

[2Georges Mounin était le pseudonyme de Louis Leboucher. Ce n’est que plus tard que j’ai réalisé que l’éminent linguiste et italianiste Georges Mounin était le professeur Leboucher que j’avais croisé dans ma scolarité à l’école normale d’Aix, en 1951-1953, et avec lequel je partageais le même engagement communiste. Le mien était certainement plus naïf que le sien.

[3Dirigée par Jean Massin, cette collection jeta un regard approfondi et souvent neuf sur des protagonistes éminents de l’histoire. Il est toujours bon de s’y replonger si vous en avez l’occasion.

[4Augustin Renaudet, André Chastel et Robert Klein, Le procès de Savonarole, Paris, Club du meilleur livre, 1957

[5Nemours, fort de ses domaines méridionaux, avait conspiré contre Louis XI

[6Il s’agit des tristement célèbre cages de fer dans lesquelles le prisonnier recroquevillé ne pouvait pas bouger

[7torturer

[8Les enfants furent eux aussi martyrisés, jusqu’à la folie et la mort pour certains.

[9Il faut se rappeler que cette page est écrite pendant ce que l’on appelle pudiquement les événements d’Algérie ; l’ombre de la violence aveugle et de la torture pèse sur elle. Cette même année 1960, Mounin signait le manifeste des 121, proclamant le droit à l’insoumission dans la guerre d’Algérie.

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