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Aragon et Proust

dimanche 31 mars 2019, par René Merle

Deux billets de 1920 et 1923

Décidément, le jeune Aragon [1897] n’aimait pas Proust [1871]. Il l’écrit dans la revue de Breton, Littérature : Le maître mot est "snob"...

Littérature revue mensuelle, n° 11, janvier 1920.
Marcel Proust - A l’ombre des jeunes filles en fleurs. [1]
M. Marcel Proust est un jeune homme plein de talent [2], et comme il a bien travaillé, on lui a donné un prix. Allons, ça va faire monter le tirage. Excellente affaire pour la Nouvelle Revue Française. On n’aurait jamais cru qu’un snob laborieux fut de si fructueux rapport. A la bonne heure, M. Marcel Proust vaut son pesant de papier.

Littérature, n°8, nouvelle série, 1er janvier 1923.
JE M’ACHARNE SUR UN MORT. [3]
"Dépêchez-vous, dans six mois quand mon prochain livre aura paru, disait Monsieur Proust au printemps de 1921, personne ne voudra plus me serrer la main". Je ne crois pas qu’il y ait à notre époque un bluff mieux caractérisé, une escroquerie plus patente que le cas Proust. Tout le monde a reculé à faire à ce Balzac du XXe siècle les reproches vulgaires qu’il mérite, et c’est ainsi que notre homme s’est réveillé génie dès la signature des préliminaires de paix. On n’a plus su par quel bout le prendre, on s’est jeté à dire qu’il écrivait bien, voire qu’il était spirituel. Ne pensait-on pas, vers la même époque, arrêter la peste en interdisant de la nommer peste ? [4]
On peut cependant encore préciser l’instant de la révélation proustienne. [5] Vers mai 1919, comme j’attendais avec quelque hâte le droit de ne plus m’habiller comme un singe [6], je reçus le prospectus de reparution de la Nouvelle Revue Française. [7] On y lisait que la N.R.F. comptait "examiner, je cite de mémoire, les chances du renouveau de la littérature d’analyse et l’œuvre si importante à cet égard de MARCEL PROUST". La campagne ouverte, il n’y avait plus qu’à travailler l’opinion. Jadis, au lancement d’un navire un condamné à mort jouait ses derniers jours contre le bagne en coupant le câble : Monsieur J. E. Blanche [8] n’hésita pas à demander une préface pour "De David à Degas" à son camarade en passe de gloire [9]. Dans cette préface, dans un article sur Flaubert, dans les Mélanges, on voit alors passer le bout du nez du renard, aussi le bout de l’oreille de l’âne. [10]
La règle du jeu est bien simple : Marcel se situe entre Saint-Simon et Flaubert. Si l’on vient dire : "Qu’il écrit mal, votre Proust !" eh bien Saint-Simon ? Et que l’idée ne s’en implante pas, on ajouterait : "Ce n’est pas ignorance, il a disséqué Flaubert, qui écrit bien". Encore un coup le pion croit égaler ses auteurs : parce qu’il a fatigué les livres de sa bibliothèque, le bonhomme trouve naturel de nous fatiguer. "Passe pour le style, me dit un zélateur du Temps perdu, mais c’est comme ça !". Qui ne voit pourtant que ce réalisme de parti pris n’est en réalité que pour une coterie, et au prix de nuances de pastel que le moindre vent rendra insaisissable ? Ce n’est pas par erreur que Proust se fit jadis illustrer par Madeleine Lemaire [11]. D’ailleurs, à écouter l’un des disciples de notre snob, l’important ne serait pas de bien dire ce que l’on dit, mais de dire ce que l’on a à dire. Les frais d’édition, mon cher Gallimard, vous les diminueriez bien à n’imprimer que l’essentiel de Sodome et Gomorrhe, [12] par exemple ; les gens qui souffrent d’insomnie ont le loisir d’étudier le mécanisme du sommeil, voilà une pensée originale qui vous dispenserait de quatre pages de fausses finesses psychologiques, dans lesquelles le gros malin retourne cent fois sa maxime comme un bonnet de nuit. Ce qui s’appelle la pensée proustienne demande à être serré de près ; on s’aperçoit alors que c’est un bavardage de concierge. Saint-Simon (je reviens à cette prétention), mais Saint-Simon dit en trois lignes autant que Proust en trois livres. J’en suis fâché, Monsieur Proust, vous êtes un commerçant qui ne donne pas le poids. À ce qu’il paraît, vous seriez fort intelligent. Il n’y a pas de votre faute, dit-on, si le monde que vous peignez se montre si sot. Mais, petit imprudent, il vous arrive de parler de vous-même. Citation : "À l’étonnement général, M. de Charlus, qui ne parlait jamais des grands dons qu’il avait, accompagna avec le style le plus pur, le dernier morceau (inquiet, tourmenté, schumanesque, mais enfin antérieur à la Sonate de Franck) de la Sonate pour piano et violon de Fauré. Je sentis qu’il donnerait à Morel, merveilleusement doué pour le son et la virtuosité, précisément ce qui lui manquait, la culture et le style. " On m’a raconté une assez joyeuse entrevue de Proust avec Stravinski. Entre nous, lui disait-il à peu près, convenez que Beethoven tout de même... Décidément, mon bon Monsieur, la musique ne vous réussit pas.
Louis ARAGON.
Juin 1922.

Notes

[1Prix Goncourt 1919

[2Proust a quand même 49 ans !

[3Proust est mort en 1922. Aragon crachera sur un autre « cadavre » en 1924, Anatole France : 1924 - Aragon et Anatole France.

[4Le fléau baptisé "grippe espagnole" qui fit plus de 400.000 victimes en France pendant l’hiver 1918-1919

[5Allusion aux débuts difficiles de Proust, refusé par Gallimard, publié d’abord à compte d’auteur chez Grasset : Du côté de chez Swann, 1913

[6[Aragon était encore mobilisé

[7Lancée en 1908, sous le patronage de Gide, qu’Aragon n’a jamais porté dans son cœur. La revue avait cessé de paraître pendant la guerre

[8Peintre ; collaborateur de la revue

[9J.E.Blanche, Propos de Peintre. De David à Degas, 1919, préface de Proust

[10Proust, Pastiches et Mélanges, N.R.F, 1919, recueil de préfaces et articles

[11Peintre et aquarelliste, vaporeuse et académique, très mondaine ; elle fut le modèle de Mme Verdurin

[121921-1922

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