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Il y a cent ans… Quand les socialistes français croyaient, ou disaient croire, à la Révolution

mardi 2 avril 2019, par René Merle

Compère Morel et Rappoport en 1919

Au lendemain de la victoire, rompant quelque peu avec l’attitude « Union nationale bleu horizon », un des dirigeants du parti socialiste SFIO, présente ainsi un nouveau volume de l’Encyclopédie socialiste [1].

Compère Morel, ancien activiste du courant révolutionnaire guesdiste, fut comme son mentor Jules Guesde ferme partisan de l’Union sacrée. Il est difficile dans son propos de faire la part de la conviction, et celle, plus électoraliste, du désir de conforter la base ouvrière du Parti ; mais en tout cas, à l’évidence, la SFIO continue au lendemain de la guerre à se réclamer de la lutte des classes et de l’idéal révolutionnaire.
On imagine pareil texte soumis aux instances dirigeantes actuelles du PS, ou ce qu’il en reste…

« Le volume de Rappoport [Cf. in fine] était écrit et imprimé avant la guerre.
Il devait paraître au moment même où le crime des crimes, préparé par le capitalisme international et déchaîné par le militarisme allemand, a été perpétré contre l’humanité [2].
Les circonstances ayant été plus fortes que notre volonté, nos lecteurs nous excuseront de ne l’avoir publié que cinq ans plus tard.
Mais ils n’y perdront rien, car rarement notre camarade a exposé les raisons du socialisme scientifique [3] avec autant de puissance, de force et de maîtrise.
À côté d’arguments solides et consistants, d’analyses profondes et péremptoires, de faits probants et indiscutables, on trouvera dans ce livre solidement charpenté tout un arsenal de statistiques plus éloquentes et plus démonstratives les unes que les autres.
Après avoir étudié la méthode du socialisme scientifique, disséqué le régime capitaliste et décrit le mécanisme si prodigieusement intéressant des trusts, il montre la concentration capitaliste – économique, politique et sociale – en action à travers le monde, opérant dans tous les domaines et préparant les éléments matériels et moraux nécessaires à la réalisation de notre idéal.
Puis, il brosse de main de maître, la « basse misère et le vice doré » de la société maudite.
Le chômage, l’exploitation du travail à domicile, les hécatombes capitalistes, la prostitution, l’alcoolisme, la criminalité, la vie chère, bref tous les défauts, les vices et les tares du régime actuel sont dévoilés, mis à nu, étalés dans toute leur horreur, dans toute leur monstruosité.
Et Rappoport, d’accord en cela avec l’ensemble des penseurs, les philosophes et les doctrinaires de notre Parti, de conclure qu’il n’existe qu’un seul et unique remède à ces maux : la Révolution.
Que la prise du pouvoir politique ; la substitution de la propriété collective à la propriété capitaliste ; l’établissement de l’ordre économique et social par le prolétariat organisé des villes et le monde du travail des campagnes se fassent dans le calme de la légalité ou dans les soubresauts d’une crise insurrectionnelle, voulue et provoquée par l’égoïsme, la cupidité et l’esprit de réaction des privilégiés de la fortune, peu importe : la Révolution sera parce qu’elle ne peut pas ne pas être.
C’est ce que Rappoport démontre et prouve.
COMPÈRE-MOREL.
1919 »

Rappoport et Compère-Morel, deux dirigeants socialistes que la SFIO avait réunis, mais dont les chemins avaient été auparavant bien différents, et qui le seront encore après cette préface de 1919. Nous n’avons aucun jugement de valeur à porter sur les itinéraires si différents de ces deux hommes, qui nous font constater, un fois de plus si besoin était, la complexité de l’âme humaine et le poids des circonstances.

Avant 1919, Adéodat Compère-Morel [1872-1941], fils du peuple (son père était jardinier dans l’Oise), avait été un guesdiste convaincu (POF), un remarquable maire réalisateur, un propagandiste inlassable du collectivisme. une figure majeure de la S.F.I.O. En 1914, comme son maître Guesde, il avait adhéré d’emblée à l’entrée dans le conflit, et, malgré des réserves sur l’Union sacrée, il avait soutenu constamment cet effort de guerre.

Avant 1919, Charles Rappoport [1865-1941], fils d’une famille bourgeoise juive de Lituanie alors, russe avait rompu avec le judaïsme, milité dans les rangs des populistes, ce qui lui avait valu l’exil en Suisse, où il rencontre le socialisme antimarxiste, puis en Angleterre, où il connaît Engels sans se convertir au marxisme. Installé en France en 1897, il milite avec les socialistes indépendants de Jaurès, avant de se retrouver chez les Guesdistes en 1904. Sa conversion au marxisme était alors totale. En 1914, Rappoport refusera l’union sacrée, et figurera parmi les socialistes qui, à partir de 1915, militèrent pour la fin du conflit..

Après 1919, comme son maître Guesde, Compère-Morel refusa l’adhésion à la IIIe Internationale communiste, et, après le Congrès de Tours, fin 1920, se rangera, contre les communistes, dans la minorité fidèle à la S.F.I.O. Il sera un des leaders de cette S.F.I.O dont il dirigera le journal Le Populaire.
Puis, en 1933, il rompt avec la S.F.I.O et rejoint les néo-socialistes réformistes, partisans de la participation gouvernementales, pourfendeurs du marxisme. En 1940, il rallie le pouvoir pétainiste et salue la politique de collaboration, avant de mourir en 1941.

Après 1919, Rappoport, qui avait salué avec enthousiasme la Révolution russe, milita activement pour l’adhésion à la IIIe Internationale, fut un des fondateurs du Parti communiste, dont il devint un des leaders et théoriciens. Mais il fut marginalisé par son refus de la bolchevisation de l’Internationale, et quitta en 1938 le Parti communiste qui avait refusé de condamner les purges staliniennes.
Il vivra dans la solitude jusqu’à sa mort en 1941.

Notes

[1Pourquoi nous sommes socialistes ?, Librairie Aristide Quillet, coll. « Encyclopédie socialiste, syndicale et coopérative de l’Internationale ouvrière » no 10, Paris, 1919.

[2Justification donc de l’Union sacrée : la guerre est fruit des contradictions du système capitaliste, mais, en l’occurrence, l’Allemagne impériale était l’agresseur et il fallait défendre la République

[3C’est ainsi que depuis Engels les socialistes européens qualifient la théorie marxiste

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