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1919 – Barbusse

mercredi 3 avril 2019, par René Merle

Son "Nous accusons" d’octobre 1919

L’écrivain Henri Barbusse [1873], qui dut sa notoriété à son roman réaliste sur son expérience des tranchées, Le Feu (prix Goncourt 1916), compta depuis dans la minorité pacifiste du Parti socialiste ; à la fin du conflit, il est président de l’Association républicaine des anciens combattants, assure la direction littéraire du journal socialiste Le Populaire. En mai 1919, il a annoncé la création du mouvement Clarté, qui veut regrouper les écrivains anciens combattants autour de la résistance au militarisme et de la condamnation du capitalisme.

L’Humanité journal socialiste, 12 octobre 1919, publie à la Une son manifeste "Nous accusons".
 Ce cri d’indignation devant le blocus et l’intervention armée infligés à la jeune révolution russe paraît en première page de l’Humanité, mais, même si la ligne officielle du Parti est de défendre les Soviets, on ne peut que penser qu’il n’enthousiasma pas les dirigeants majoritaires, qui prenaient de plus en plus leurs distances avec le radicalisme bolchevik.

« Nous accusons !
J’accuse !... C’est par ce cri qu’en 1898 un honnête homme a attaqué les forces sociales formidables qui s’attachaient à déshonorer un innocent pour l’assassiner.
C’est par ce cri que d’honnêtes gens s’élèvent aujourd’hui du fond de leur conscience contre la réaction internationale qui, pour de monstrueuses raisons d’intérêts de classe, pour le salut de ses vieux privilèges barbares, a entrepris de déshonorer et d’assassiner, par la famine et par les armes, la grande République russe coupable d’avoir réalisé son rêve d’affranchissement.

NOUS ACCUSONS les dirigeants de la France, de l’Angleterre et de l’Amérique d’avoir – pour accomplir impunément avec le sang et l’argent des peuples encore asservis, ce suprême effort antisocialiste et antihumain – créé une campagne abominable de calomnies vis-à-vis du bolchevisme, d’avoir empêché par les moyens les plus vils et les plus arbitraires, la vérité de se répandre, d’avoir déformé et falsifié les faits (comme vis-à-vis d’un Dreyfus ou d’un Caillaux), d’avoir empoisonné l’opinion publique, afin de contraindre les masses populaires à s’acharner contre leur propre cause, d’avoir menti aux peuples pour pouvoir les trahir.


NOUS ACCUSONS le consortium international des impérialistes, des militaristes et des marchands d’avoir honteusement, au moyen de la voix vénale des grands journaux, présenté comme un régime de désordre une constitution intégralement socialiste. La loi organique de la République des Soviets de Russie existe, malgré tout, et chacun peut, maintenant, la lire. Elle est basée sur l’égalité et la loi du travail ; elle institue la communauté des travailleurs russes et lui assure le pouvoir direct. Elle proclame l’internationalité des prolétariats. Quelles que soient les libres préférences de chacun, nous devons tous dire que non seulement ces principes fondamentaux ne sont pas contraires à la raison et à la justice, mais qu’aux yeux des hommes les plus sensés et les plus loyaux, ils apparaissent comme seuls susceptibles d’enrayer définitivement les deux fléaux que des théories de folie ont imposés jusqu’ici au genre humain : l’exploitation des multitudes et la guerre.
Et c’est justement à cause de cela, à cause de la valeur de vérité idéaliste et pratique, et de rayonnement, du bolchevisme, et non à cause de quelques mesures dictatoriales prises par les commissaires du peuple, – conséquences transitoires et justifiées de toute révolution réalisatrice -, et non à cause de tels désordres dont les Alliés savent bien que les bolchevistes ne sont pas responsables, que nos maîtres – nos ennemis – ont entrepris le supplice de l’anéantissement de la Russie.


NOUS ACCUSONS les Alliés d’avoir travesti la vérité en ce qui concerne l’attitude des Russes au moment de la paix de Brest-Litovsk. Les Russes proposaient une paix pleinement démocratique, sans aucune arrière-pensée. Les Alliés ont refusé d’adhérer à cette proposition : ils auraient dû, pour cela, avouer leurs buts de guerre, qui étaient annexionnistes et inavouables. Ce ne sont donc pas les Russes, ce sont les dictateurs de la France et de l’Angleterre qui, dans ces circonstances comme dans d’autres, ont été des traîtres à la cause des peuples et de la paix, ont prolongé la guerre et décimé les armées nationales ; comme ce sont eux qui ont ensanglanté la révolution russe par leur féroce opposition intéressée et l’aide hypocrite apportée sans arrêt aux contre-révolutionnaires ; comme ce sont eux qui, par l’organisation systématique des massacres, de la ruine et de la famine, ont amené en Russie une ère de catastrophes qu’ils ont ensuite dénoncée comme la conséquence du régime soviétique.


NOUS ACCUSONS les gouvernements bourgeois de l’Entente d’oser jeter les dernières ressources et les dernières forces des peuples qu’ils mêlent dans une cause ouvertement, cyniquement réactionnaire, que l’on ne peut sans déloyauté qualifier autrement : celle de ces bouchers, de ces bandits, de ces tsaristes qui s’appellent Koltchak et Denikine.
NOUS LES ACCUSONS d’avoir laissé des armes, des cadres et des soldats innombrables à l’Allemagne, de s’être faits les complices de cette réorganisation militaire pleine de menaces de revanche, dans le but de mieux écraser les revendications populaires de Russie, d’Allemagne et d’ailleurs, et d’avoir ainsi sacrifié, une fois de plus, la sécurité de la patrie et la paix future, à la haine de classe.
Au moment où la situation économique de notre pays est presque irrémédiablement compromise, où la dette des Français atteint et va dépasser le chiffre de toutes leurs ressources, où les charges de la vie et des impôts vont dépasser leurs forces, où aucune prophétie n’est assez sombre pour dépeindre le gouffre où nous roulons, nous accusons ces indignes représentants, non des nations, mais des castes, d’entreprendre, pour sauver leur infâme formule sociale, pour étouffer un exemple trop probant et trop lumineux, une guerre et un blocus qui coûtent des milliards, entravent le commerce universel, font des millions de victimes et susciteront ensuite d’autres guerres. Nous les accusons de précipiter la ruine de la France, tout en la déshonorant.
Nous mettons notre foi et notre espoir dans la vérité, résolus de ne pas assister au plus grand crime de l’histoire sans faire tout ce que nous pourrions pour le démasquer. Nous n’admettons pas qu’une seule conscience puisse demeurer indifférente à tant de cynisme et de duplicité. Nous prendrons toutes nos responsabilités civiques. Nous crierons la vérité ! Que le peuple sache au moins contre quoi il marche, et qu’il finisse par comprendre que c’est contre lui-même. Pour rester les maîtres des choses et des hommes, les éternels exploiteurs utilisent contre ceux qui remplissent, et plus largement encore, le rôle des Français de 1793, la seule force susceptible de faire échec à ces esclaves rebelles devenus des justiciers : la multitude de tous leurs frères.


Camarades, hommes, jeunes gens, femmes, mères des martyrs futurs, anciens combattants qui portent au cœur la malédiction de la guerre, travailleurs manuels et intellectuels qui avez tous ici bas – ne le voyez-vous pas – un intérêt commun, Français attachés encore aux nobles traditions libératrices françaises qu’on prétend étouffer et souiller, en Russie, les soldats de tous pays, les enfants et les femmes meurent par monceaux ! Ne restez pas plus longtemps, en face de ces événements, dans l’ignorance grossière, dans l’effroyable aveuglement de l’égoïsme, dans l’inertie, dans la honte. Refusez de vous mettre du côté du despotisme et de la sauvagerie.
Sauvez la vérité humaine en sauvant la vérité russe. Soyez sûrs que les générations futures jugeront les honnêtes gens de la nôtre dans la mesure où ils se seront levés en ce moment pour crier : Non !
Henri BARBUSSE »

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