Categories

Accueil > XVe - XVIe siècles > D’Aubigné et les horreurs des guerres de religion

D’Aubigné et les horreurs des guerres de religion

samedi 6 avril 2019, par René Merle

Un extrait des "Tragiques"

J’évoquais récemment la période dramatique des guerres de religion, qui ravagèrent la France dans la seconde moitié du XVIe siècle, période dont l’analyse du conflit religieux et du conflit de classes ne permet pas vraiment de prendre toute la mesure épouvantable [1].

Voici quelques vers de l’entame de « Misères », où D’Aubigné, guerrier le plus souvent de la cause réformée, évoque son vécu de combattant dans la France déchirée [2].

" Des tombeaux rafraischis, dont il faut qu’elle sorte" ...
Ces tombeaux rafraichis, ces tombeaux évoqués et sortis de l’oubli, ce sont ceux des morts pour la Cause, dont il faut "rafraîchir" la mémoire pour plus que jamais servir la Cause...

Ainsi D’Aubigné met l’Histoire embrasée, dont il fut le témoin et le participant, au service de sa foi, quelque peu trahie par le ralliement opportuniste d’Henri de Navarre, (aux côtés de qui qui il combattit), ralliement au catholicisme, mais par là à la paix. Un bel exemple d’Histoire engagée au service d’une idéologie... Nous en avons connu tant d’autres depuis, pour le pire et le meilleur. J’y reviendrai peut-être.

« Je n’escry plus les feux d’un amour inconneu [3] ;
Mais, par l’affliction plus sage devenu,

J’entreprens bien plus haut, car j’apprens à ma plume

Un autre feu, auquel la France se consume.

Ces ruisselets d’argent que les Grecs nous feignoient,

Où leurs poëtes vains beuvoient et se baignoient,

Ne courent plus icy ; mais les ondes si claires,

Qui eurent les saphirs et les perles contraires,

Sont rouges de nos morts ; le doux fruit de leurs flots,

Leur murmure plaisant, hurte contre des os.

Telle est, en escrivant, non ma commune image ;

Autre fureur qu’amour reluit en mon visage.

Sous un inique Mars, parmy les durs labeurs

Qui gastent le papier, et l’ancre de sueurs,

Au lieu de Thessalie aux mignardes vallées,

Nous avortons ces chants au millieu des armées,

En délassant nos bras de crasse tous roüillez,

Qui n’osent s’ésloigner des brassards despoüillez.

Le luth que j’accordois avec mes chansonnettes

Est ores estouffé de l’esclat des trompettes :

Icy le sang n’est feint, le meurtre n’y deffaut,

La Mort joüe elle-mesme en ce triste eschaffaut ;

Le juge criminel tourne et emplit son urne ;

D’icy, la botte en jambe, et non pas le cothurne,

J’appelle Melpomene [4], en sa vive fureur,

Au lieu de l’Hypocrene [5], esveillant cette sœur

Des tombeaux rafraischis, dont il faut qu’elle sorte,

Eschevellée, affreuse, et bramant de la sorte
.
Que faict la biche après le faon qu’elle a perdu,

Que la bouche lui saigne, et son front esperdu

Face noircir du ciel les voûtes esloignées ;

Qu’elle esparpille en l’air de son sang deux poignées,

Quand, espuisant ses flancs de redoublez sanglots,

De sa voix enroüée elle bruira ces mots :
« 
O France désolée ! ô terre sanguinaire !

Non pas terre, mais cendre : ô mere ! si c’est mere

Que trahir ses enfants aux douceurs de son sein,

Et, quand on les meurtrit, les serrer de sa main.

Tu leur donnes la vie, et dessous ta mammelle

S’esmeut des obstinez la sanglante querelle ;

Sur ton pis blanchissant ta race se debat,

Et le fruict de ton flanc faict le champ du combat.
 »

Notes

[2Agrippa D’Aubigné, Les Tragiques, « Misères ». D’Aubigné [1552-1630] a commencé à écrire en 1577 et n’a publié qu’en 1616.

[3Je respecte la graphie originale

[4Melpomene, ici muse de la tragédie

[5l’Hypocrene avec le Parnasse, une des deux sources des muses, sur le mont Hélicon, en Béotie

Répondre à cet article