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Voltaire, sur le fanatisme

lundi 8 avril 2019, par René Merle

Extrait du « Dictionnaire philosophique portatif ».

La triste actualité de ces derniers temps, avec son déchainement de fanatismes ethniques et religieux, m’incite à redonner ici l’article de Voltaire, « Fanatisme », publié dans son Dictionnaire philosophique portatif, 1764. Tout archi connu qu’il soit, le voici encore une fois, pour le plaisir… Je le présente en document historique, et je respecte donc le texte et l’orthographe (parfois différente de la nôtre) de l’édition originale, consultable sur Gallica. On trouvera sur le net abondance d’autres versions, plus ou moins fidèles, ou ultérieures légèrement différentes, avec évidemment une orthographe corrigée. L’exercice vous permettra de mesurer l’évolution de la notation graphique du français. Si vous voulez vous risquer…

« Le Fanatisme est à la superstition, ce que le transport est à la fièvre, ce que la rage est à la colère. Celui qui a des extases, des visions, qui prend des songes pour des réalités, & ses imaginations pour des prophéties, est un entousiaste ; celui qui soutient sa folie par le meurtre, est un fanatique. Jean Diaz, retiré à Nuremberg, qui était fermement convaincu que le Pape est l’Antechrist de l’Apocalipse, & qu’il a le signe de la bête, n’était qu’un entousiaste ; son frère Barthelemi Diaz qui partit de Rome pour aller assassiner saintement son frère, & qui le tua en effet pour l’amour de Dieu, était un des plus abominables fanatiques que la superstition ait pû jamais former.
Polieucte qui va au temple dans un jour de solemnité renverser & casser les statues & les ornements, est un fanatique moins horrible que Diaz, mais non moins sot. Les assassins du Duc François de Guise, de Guillaume Prince d’Orange, du Roi Henri III, & du Roi Henri IV, de tant d’autres, étaient des énergumènes malades de la même rage que Diaz.
Le plus détestable exemple de Fanatisme, est celui des bourgeois de Paris qui coururent assassiner, égorger, jetter par les fenêtres, mettre en en piéces la nuit de la St. Barthelemi leurs concitoyens qui n’allaient point à la Messe.
Il y a des Fanatiques de sang froid ; ce sont les juges qui condamnent à la mort ceux qui n’ont d’autre crime que de ne pas penser comme eux ; & ces juges là sont d’autant plus coupables, d’autant plus dignes de l’exécration du genre humain, que n’étant pas dans un accès de fureur, comme les Cléments, les Châtels, les Ravaillacs, les Gérards, les Damiens [1], il semble qu’ils pourraient écouter la raison.
Lorsqu’une fois le Fanatisme a gangrené un cerveau, la maladie est presque incurable. J’ai vu des convulsionnaires, qui en parlant des miracles de St. Paris, s’échauffaient par degrés malgré eux ; leurs yeux s’enflammaient, leurs membres tremblaient, la fureur défigurait leur visage, & ils auraient tué quiconque les eût contredits.
Il n’y a d’autre remède à cette maladie épidémique que l’esprit philosophique, qui répandu de proche en proche adoucit enfin les mœurs des hommes, & qui prévient les accès du mal ; car dès que ce mal a fait des progrès, il faut fuir, & attendre que l’air soit purifié. Les loix & la religion ne suffisent pas contre la peste des ames ; la religion loin d’être pour elles un aliment salutaire, se tourne en poison dans les cerveaux infectés. Ces misérables ont sans cesse présent à l’esprit l’exemple d’Aod, qui assassine le Roi Eglon ; de Judith, qui coupe la tête d’Holopherne en couchant avec lui ; de Samuel qui hâche en morceaux le roi Agag : ils ne voyent pas que ces exemples qui sont respectables dans l’antiquité, sont abominables dans le temps présent ; ils puisent leurs fureurs dans la religion même qui les condamne.
Les loix sont encor très-impuissantes contre ces accès de rage ; c’est comme si vous lisiez un arrêt du conseil à un frénétique. Ces gens là sont persuadés que l’esprit saint qui les pénètre, est au dessus des loix, que leur entousiasme est la seule loi qu’ils doivent entendre.
Que répondre à un homme qui vous dit qu’il aime mieux obéir à Dieu qu’aux hommes, & qui en conséquence est sûr de mériter le ciel en vous égorgeant ?
Ce sont d’ordinaire les fripons qui conduisent les Fanatiques, & qui mettent le poignard entre leurs mains ; ils ressemblent à ce vieux de la montagne, qui faisait, dit-on, gouter les joyes du paradis à des imbéciles, & qui leur promettait une éternité de ces plaisirs, dont il leur avait donné un avant-gout, à condition qu’ils iraient assassiner tous ceux qu’il leur nommerait. Il n’y a eu qu’une seule religion dans le monde qui n’ait pas été souillée par la fanatisme, c’est celle des lettrés de la Chine. Les sectes des philosophes étaient non seulement exemptes de cette peste, mais elles en étaient le remède.
Car l’effet de la philosophie est de rendre l’ame tranquille, & le fanatisme est incompatible avec la tranquillité. Si notre sainte religion a été si souvent corrompue par cette fureur infernale, c’est à la folie des hommes qu’il faut s’en prendre.
Ainsi du plumage qu’il eut
Icare pervertit l’usage ;
Il le reçut pour son salut,
Il s’en servit pour son dommage.
(Bertaud, Evêque de Sées). »

Notes

[1Régicides. Le moine Jacques Clément avait assassiné Henri III ; Jean Châtel avait tenté d’assassiner Henri IV, ce que Ravaillac réussit à faire ; Balthazar Gérard avait assassiné le Prince d’Orange, Guillaume le taciturne ; Robert-François Damiens avait tenté d’assassiner Louis XV.

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