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Du Philosophe

mardi 9 avril 2019, par René Merle

"Le Banquet" de Platon et la philosophie de nos jours...

Je suis toujours interrogé par l’utilisation du mot « philosophe », particulièrement employé notamment à propos de prises de position publiques (interventions dans les medias, pétitions, appels, etc.).

Avec tout le respect que je leur dois, il faut convenir que la grande majorité de ces « philosophes » (j’en excepte l’engeance des « philosophes mondains »), sauf à être créateurs de nouveaux concepts et de systèmes (ce qui, en ce qui concerne les contemporains, est bien rare et souvent très discutable), sauf à s’instaurer en épistémologues, sauf à s’ériger en commentateurs des faits de société, ou à s’instituer moralistes (voir souvent les sujets de baccalauréat proposés à des jeunes gens sans expérience de la vie), ne sont (et c’est déjà beaucoup), « que » des enseignants qui revisitent l’histoire de la philosophie et la transmettent à des jeunes gens. Rien de déshonorant, bien au contraire (d’ailleurs, je fus quelque temps un des leurs).

Mais quid alors du philosophe pur sucre, dans sa conformité à l’étymologie du mot « philosophie » ? La tentation est grande alors, et quelque peu tarte à la crème, de revenir aux textes fondateurs.

Ainsi le Banquet de Platon commence par la rencontre d’Appolodore et de son ami Glaucos, qui l’interroge sur Socrate. Le fougueux et quelque peu exalté Apollodore lui répond : « Pour moi, il n’y a pas encore trois ans que je fréquente Socrate, et que je m’attache à étudier toutes ses paroles et toutes ses actions. Avant ce temps-là, j’errais de côté et d’autre ; je croyais mener une vie raisonnable, et j’étais le plus malheureux de tous les hommes, m’imaginant, comme tu fais maintenant, qu’il fallait s’occuper de toute autre chose plutôt que de philosophie. » [1]

« Ce qu’il dit ou fait »… On le voit, l’accès à la philosophie se fait ici par la commensalité quotidienne avec le philosophe, dont le choix de vie, - choix essentiel -, et le discours sont indissociablement liés. Le philosophe, Socrate en l’occurrence, vit d’une manière conforme à ce dont il témoigne par l’exemple et par son discours. Ce discours s’enracine donc dans ce choix de vie et dans la vision du monde qu’il implique.
Précisons, si besoin est, que si le propos du philosophe, conscient de sa non-sagesse, est de cheminer dans l’amour et la recherche de la sagesse, il sait ne pouvoir jamais vraiment l’atteindre, car elle est l’apanage des Dieux. À tout le moins fonde-t-il son choix de vie de cette recherche.

On conçoit aisément que ce propos, aussi estimable soit-il, ne pouvait concerner l’ensemble des habitants d’Athènes, et que, par exemple pour les esclaves condamnés à ramper à vie dans les galeries minières du Laurion (et sans eux Athènes n’aurait pas été Athènes), ce propos ne pouvait qu’être un leurre (sauf à se soutenir d’un stoïcisme sans illusions).

Au regard de cet initial positionnement du philosophe, quid nos actuels « philosophes », tout dispensateurs qu’ils soient de l’histoire de la philosophie, ou parfois même accoucheurs de nouveaux concepts ? Il est évident qu’enseigner la philosophie ne dit rien sur le choix de vie de l’enseignant, pas plus que la création de nouveaux concepts ne nous dit quoi que ce soit du choix de vie du créateur, ni même de sa conformité vécue aux valeurs dont il se réclame. La liste serait longue à cet égard des biographies qui nous apportent des éclairages surprenants, et parfois très décevants, sur les rapports au monde et aux autres de contemporains consacrés. Inversement, quand des philosophes poussent leur engagement dans le monde jusqu’au sacrifice suprême, ce n’est manifestement pas directement au nom des courants philosophiques dont ils se réclamaient, mais au nom d’une éthique qu’ils portaient. Ainsi par exemple du logicien Cavaillès[Cavaillès] et du marxiste Politzer[Politzer]…

Notes

[1Les traductions abondent. J’ai cité ici celle de Victor Cousin, Platon, le Banquet, Paris, Pichon et Didier, 1831. Autre traduction, par exemple, celle de L. Robin, Platon, Œuvres complètes, Paris, Les Belles-Lettres,1929 : « Pour ma part, depuis que je fréquente assidûment Socrate, depuis que j’ai à cœur de connaître chaque jour ce qu’il aura dit ou fait, il ne s’est pas encore écoulé trois ans. Jusqu’alors, je vaguais de-ci de-là, à l’aventure : je croyais être bon à quelque chose, et j’était plus misérable que personne : autant que toi à cette heure, toi qui t’imagines que n’importe quelle occupation est préférable à la philosophie. » Texte de Platon : ἀφ᾽οὗ δ᾽ ἐγὼ Σωκράτει συνδιατρίβω καὶ ἐπιμελὲς πεποίημαι ἑκάστης ἡμέρας εἰδέναι ὅτι ἂν λέγῃ ἢ πράττῃ, οὐδέπω τρία ἔτη ἐστίν ; πρὸ τοῦ δὲ περιτρέχων ὅπῃ τύχοιμι καὶ οἰόμενος τὶ ποιεῖν ἀθλιώτερος ἦ ὁτουοῦν, οὐχ ἧττον ἢ σὺ νυνί, οἰόμενος δεῖν πάντα μᾶλλον πράττειν ἢ φιλοσοφεῖν.

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