Categories

Accueil > Marx, Engels > Se situer dans la mode du « retour à Marx »

Se situer dans la mode du « retour à Marx »

mercredi 10 avril 2019, par René Merle

Ce que m’apporte la pensée de Marx

Retour à Marx ? Depuis la crise financière de 2008, la formule a fait florès, y compris dans des milieux inattendus. Et nul doute qu’elle ne sera encore plus pertinente au vu de la nouvelle catastrophe financière qui nous menace, bien pire encore que la précédente.

À ce propos, le 22 mars dernier, je lisais récemment dans l’Humanité un long entretien titré « Isabelle Garro, Le communisme, cette réappropriation de ses propres forces sociales » [1]

« S’inscrire dans une perspective révolutionnaire » à partir notamment d’une relecture de Marx ? Bigre, nous savions depuis longtemps, avec le vieux Karl, que la philosophie ne saurait se contenter d’interpréter le monde, puisqu’il s’agit désormais de le transformer…
Je lirai donc l’ouvrage, en espérant ne pas y trouver seulement une énième revisite de la « philosophie » marxiste, qui fera sans doute certes les délices affrontés des marxistes, marxiens et autres marxologues.

Je dois le dire cependant, je doute que la « perspective révolutionnaire » procède vraiment de la relecture de Marx et des querelles entre les chapelles, parfois antagonistes, qui se réclament du maître [2]. Ce que ces chapelles appellent un peu pompeusement la « praxis » se joue sans doute ailleurs et réserve des surprises à qui s’en tient à la vulgate. Ainsi, depuis une vingtaine d’années, des spécialistes de Marx s’empoignent à propos de la traduction du texte allemand : Marx a-t-il parlé d’abolition du capitalisme, de mise à bas du capitalisme, ou de dépassement du capitalisme, ce qui n’est évidemment pas la même chose [3]

Mais quoi qu’il en soit, pareille fixation sur la parole du Maître risque fort d’en fossiliser la vertu. L’avenir du capitalisme ne se jouera sans doute pas sur une traduction.

Personnellement, je me retrouve comme tant d’autres devant le même constat et les mêmes interrogations.
Le constat est triple.

D’une part celui du jeune Marx, philosophe de la Liberté dont l’emblème est l’aléatoire Clinamen d’Epicure, qui rompt le fatalisme de Démocrite. Ce jeune philosophe avait pris comme maxime, et la conservera jusqu’au bout : De omnibus dubitandum, il faut douter de tout. Maxime dont bien des épigones bourrés de certitudes pourraient s’inspirer…

D’autre part, dans la foulée et dans la rupture avec ses œuvres de jeunesse, le constat du Marx de la maturité, qui entreprend obstinément, au prix de grands sacrifices personnels et familiaux, la critique de l’économie politique. Insistons, ce qui n’a pas toujours été le cas, sur le fait que Marx s’est lancé dans cette entreprise solitaire, et d’une certaine façon destructrice de sa vie de famille, sans que personne, dans la diversité des mouvements ouvriers des années 1850, ne le lui ait demandé. Alors que ses ex camarades allemands des années de lutte 1848-1850 croyaient encore à la possibilité d’une révolution immédiate, Marx s’enferma dans la British Library, et étudia…

À partir de cette énorme information livresque, il décortiqua les mécanismes inhumains du système capitaliste (l’exploitation du travailleur par le surprofit), noua un ensemble de concepts fondamentaux (mode de production, forces productives, rapports sociaux de production, idéologies de classes). Il en dressera un premier bilan en 1859 avant de sortir de la bibliothèque (sans la négliger, il lui sera toujours fidèle) pour s’investir dans la naissance et le développement de l’Internationale ouvrière, jusqu’aux lendemains de la Commune qui en signèrent la fin.

Et pour en terminer, le Marx des dernières années, qui, tout en suivant de près, et parfois sévèrement, la naissance des Partis ouvriers socialistes européens, n’achève pas la publication de l’œuvre majeure et laisse en suspens (et à Engels) la structuration en doctrine de sa pensée, pour continuer et élargir avec une curiosité insatiable sa compréhension de l’Histoire, celles notamment des diverses formations sociales en dehors de l’Europe occidentale d’avant l’apparition du capitalisme, et sa connaissance de l’évolution de l’espèce humaine.

Voilà le Marx à partir duquel, plus que modestement, je peux évoquer « mon » marxisme. Je me garderai d’établir ce marxisme sur ce qu’ont fait de la pensée de Marx certains de ses héritiers. Non que je les méprise ou les renie, bien au contraire, puisque j’ai participé parfois de leurs entreprises. Mais parce qu’avec eux nous entrons dans une nouvelle phase où le marxisme, né de l’étude scientifique, se prolonge d’une entreprise idéologique, quasi mystique, habillant des cheminements divers [4].

Marx meurt en effet au moment même où s’affirme le puissant parti social démocrate allemand et où, dans les chapelles socialistes françaises, naît le courant marxiste (« collectiviste » comme on disait alors) de Guesde et de Lafargue.
Pour ces premiers héritiers de Marx, ou plutôt d’un Marx formaté par Engels, le marxisme devient une idéologie téléologique qui prévoit l’écroulement inévitable du capitalisme miné par ses contradictions, et la victoire (électorale ou révolutionnaire) du prolétariat des grands pays capitalistes. Idéologie que Lénine malmènera, en élargissant sa vision à l’ensemble du monde, « développé » et colonisé, et, violentant le dogme social-démocrate, en envisageant la victoire de la Révolution dans des pays n’ayant pas atteint le plein stade du développement capitaliste, la Russie au premier chef.
Mais tout ceci est une autre histoire. Et je prie mes lecteurs de considérer dans quel cadre initial, celui de l’itinéraire vécu de Marx, que j’entends seulement situer « mon » marxisme. Ni une bible, ni un mode d’emploi, seulement, et c’est déjà beaucoup, des outils pour la compréhension du monde capitaliste, et, partant, pour le choix des engagements efficaces possibles de sa transformation.

Notes

[1Et le sous-titre indiquait :
« Présidente de la Grande Édition de Marx et d’Engels en français, la philosophe invite dans Communisme et stratégie à une redéfinition « dialectique » de l’alternative à partir des théories critiques du capitalisme, d’une relecture de Marx et des luttes actuelles afin de s’inscrire dans une perspective révolutionnaire. »

[2On sait combien est vaste et variée la foule des penseurs qui se réfèrent au vieux Karl, sans pour autant se retrouver, loin s’en faut, sur les mêmes analyses et les mêmes lignes de conduite par rapport aux problèmes actuels, économiques, politiques ou sociétaux… Si la famille est plus que nombreuse, on ne peut dire qu’elle soit unie.

[3À ce propos, je vous conseille de lire le bien intéressant article de Denis Collin : Collin.

[4Un livre très éclairant en la matière : Constanzo Preve, Histoire critique du marxisme, Armand Colin, Collection U, 2011

Répondre à cet article