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Camus, de la Résistance à la Révolution

samedi 13 avril 2019, par René Merle

Vers une France nouvelle

Voici l’éditorial du premier numéro public de Combat, 21 août 1944, publié au grand jour alors que l’on se bat encore dans les rues de Paris bientôt libéré. Albert Camus est alors son éditorialiste. Dans ces lignes passe clairement le souhait de Camus, défiant à l’égard des partis, de faire du mouvement de résistance Combat un grand mouvement populaire de gauche non communiste, sinon opposé aux communistes, mais clairement alors sur des positions de classe.

Le journal clandestin Combat a été l’organe du mouvement de résistance Combat. Le Mouvement de Libération nationale (MLN), créé en zone sud en 1940 par Bertie Albrecht et Henri Frenay a fusionné avec le mouvement Liberté pour devenir Combat en septembre 1941. Initialement marqué à droite et proche de certains milieux pétainistes, il évolue vers une autonomie idéologique de résistance. D’une famille protestante de la bourgeoisie marseillaise, Berty Albrecht (1893), s’engagea précocement dans le combat féministe et l’anti nazisme, ce qui la conduisit naturellement à la Résistance. Arrêtée par la gestapo en mai 1943, elle est affreusement torturée. On la retrouvera morte dans sa cellule. À partir de la mi-1943, l’ancien directeur du journal très à gauche Alger républicain, le journaliste et écrivain Pascal Pia en devient le rédacteur en chef. Il entraîne avec lui Albert Camus, qui lui avait dédicacé Le mythe de Sisyphe [1].

« De la Résistance à la Révolution

Il a fallu cinq années de lutte obstinée et silencieuse pour qu’un journal, né de l’esprit de résistance, publié sans interruption à travers tous les dangers de la clandestinité, puisse paraître enfin au grand jour dans un Paris libéré de sa honte. Cela ne peut s’écrire sans émotion. Cette joie bouleversée qu’on commence à lire sur le visage des Parisiens est aussi, et plus encore peut-être, la nôtre. Mais la tâche des hommes de la résistance n’est pas terminée. Il y a eu le temps de l’épreuve et nous en voyons la fin. Il nous est facile de donner son temps à la joie. Elle prend dans nos cœurs la place que pendant cinq années y a tenue l’espérance. Là, aussi, nous serons fidèles. Mais le temps qui vient maintenant est celui de l’effort en commun. La tâche qui nous attend est d’un tel ordre et d’une telle grandeur qu’elle nous contraint de faire taire le cri de notre joie pour réfléchir aux destinées de ce pays pour lequel nous nous sommes tant battus. Au premier jour de sa parution publique, le dessein des hommes de « Combat » est de dire aussi haut et aussi net que possible ce que cinq années d’entêtement et de vérité leur ont appris sur la grandeur et les faiblesses de la France.
Ces années n’ont pas été inutiles. Les Français qui y sont entrés par le simple réflexe d’un honneur humilié en sortent avec une science supérieure qui leur fait mettre désormais au-dessus de tout l’intelligence, le courage et la vérité du cœur humain. Et ils savent que ces exigences d’apparence si générale leur créent des obligations quotidiennes sur le plan moral et politique. Pour tout dire, n’ayant qu’une foi en 1940, ils ont une politique au sens noble du terme en 1944. Ayant commencé par la résistance, ils veulent en finir par la Révolution [2].

Ce que nous savons

Nous ne croyons ni aux principes tout faits ni aux plans théoriques. C’est dans les jours qui viendront, par nos articles successifs comme par nos actes, que nous définirons le contenu de ce mot Révolution [3]. Mais pour le moment il donne son sens à notre goût de l’énergie et de l’honneur, à notre décision d’en finir avec l’esprit de médiocrité et les puissances d’argent, dans un état social où la classe dirigeante a trahi tous ses devoirs et a manqué à la fois d’intelligence et de cœur. Nous voulons réaliser sans délai une vraie démocratie populaire et ouvrière. Dans cette alliance, la démocratie apportera les principes de la liberté et le peuple la foi et le courage sans lesquels la liberté n’est rien. Nous pensons que toute politique qui se sépare de la classe ouvrière est vaine. La France sera demain ce que sera sa classe ouvrière [4].

Ce que nous voulons

Voilà pourquoi nous voulons obtenir immédiatement la mise en œuvre d’une Constitution où la liberté et la justice recouvrent toutes leurs garanties, les réformes de structure profondes sans lesquelles une politique de liberté est une duperie, la destruction impitoyable des trusts et des puissances d’argent [5], la définition d’une politique étrangère basée sur l’honneur et la fidélité à tous nos alliés sans exception. Dans l’état actuel des choses, cela s’appelle une Révolution. Il est probable qu’elle pourra se faire dans l’ordre et dans le calme. Mais, de toutes façons, c’est à ce prix seulement que la France reprendra ce visage que nous avons aimé et défendu par-dessus tout.
Bien des choses dans ce monde bouleversé ne dépendent plus de nous. Mais notre honneur, notre justice, le bonheur des plus humbles d’entre nous, cela nous appartient en propre. Et c’est par la sauvegarde ou la création de ces valeurs, par la destruction sans faiblesse d’institutions et de clans qui se sont attachés à le nier, par l’esprit révolutionnaire issu de la résistance, que nous donnerons au monde et à nous-mêmes l’image et l’exemple d’une nation sauvée de ses pires erreurs, surgissant de cinq années d’humiliations et de sacrifices avec le jeune visage de la grandeur retrouvée. »

L’article est animé par le souffle du programme du CNR (Conseil National de la Résistance), que l’on peut lire par exemple sur Programme CNR.
On sait que ses espérances de démocratie sociale et politique ne seront que partiellement réalisés dans les premiers mois de la nouvelle République. On comparera la partie économique et la partie sociale du programme du CNR aux importantes réformes démocratiques initiées en 1944-1945 pour comprendre que l’aspiration révolutionnaire (abolition du capitalisme, pouvoir ouvrier) n’y seront pas satisfaites, loin de là, par le nouveau pouvoir où se retrouvaient, parfois conflictuellement, les différents courants de la Résistance, des gaullistes au communistes.

Notes

[2Ce mot de Révolution, qui a pu alors en effrayer beaucoup, peut surprendre de la part de militants bien loin du communisme. Il se comprend déjà en se posant en antithèse de la « Révolution nationale » proclamée par Pétain en 1940. Si on lit, sur Gallica par exemple, l’Humanité de ce même 21 août, on constatera que le mot « Révolution » n’est vraiment pas à l’ordre du jour, mais bien l’appel à poursuivre et élargir l’insurrection patriotique

[3On le verra en feuilletant le Combat des mois suivants, ce contenu est effectivement très variable dans la pléïade d’intellectuels rassemblés autour de Pia et Camus

[4On se souvient de la phrase de François Mauriac, alias Forez, dans son Cahier noir publié clandestinement en août 1943 par Les Éditions de Minuit : « Là encore, il a fallu toucher le fond de l’abîme pour retrouver l’espérance. Les martyrs rendent témoignage au peuple. Seule la classe ouvrière dans sa masse aura été fidèle à la France profanée »

[5Cet aspect du programme ne sera évidemment pas réalisé, et les quelques nationalisations, dont certaines majeures, ne détruiront pas la puissance de la grande bourgeoisie, pas plus qu’elles ne s’accompagneront d’une autogestion ouvrière

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