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De la formation des opinions. Un point de vue de Montaigne

mercredi 17 avril 2019, par René Merle

Quand les opinions « personnelles », hélas, ne se réclament que du clinquant de l’air du temps …

Voici l’entame de l’article « De la phisionomie », Essais, Livre III, Chapitre XII ; je cite d’aprèsMontaigne, Essais, nouvelle édition conforme au texte de l’exemplaire de Bordeaux (exemplaire de l’édition de 1588 retravaillée par Montaigne), par Maurice Rat, Classiques Garnier, 1952. Cette édition respecte la graphie originale, et c’est aussi ce qui fait son charme (elle nous permet de relativiser la prégnance de la norme).

« Quasi toutes les opinions que nous avons sont prinses par authorité et à crédit. Il n’y a point de mal ; nous ne sçaurions pirement choisir que par nous, en un siècle si foible. Cette image des discours de Socrates que ses amys nous ont laissée, nous ne l’approuvons que pour la reverence de l’approbation publique ; ce n’est pas par notre cognoissance : ils ne sont pas selon nostre usage. S’il naissoit à cette heure quelque chose de pareil, il est peu d’hommes qui le prisassent.
Nous n’apercevons les graces que pointues, bouffies et enflées d’artifice. Celles qui coulent soubs la nayfveté et la simplicité eschappent aysément à une veuë grossière comme est la nostre ; elles ont une beauté délicate et cachée ; il faut la veuë nette et bien purgée pour descouvrir cette secrette lumière. Est pas la naïveté, selon nous, germeine à la sottise, et qualité de reproche ? Socrates faict mouvoir son ame d’un mouvement naturel et commun. Ainsi dict un paysan, ainsi dict une femme. Il n’a jamais en la bouche que cochers, menuisiers, savetiers et maçons. Ce sont inductions et similitudes tirées des plus vulgaires et cogneues actions des hommes ; chacun l’entend. Soubs une si vile forme nous n’eussions jamais choisi la noblesse et splendeur de ses conceptions admirables, nous, qui estimons plates et basses celles que la doctrine ne relève, qui n’apercevons la richesse qu’en montre et en pompe. Notre monde n’est formé qu’à l’ostentation : les hommes ne s’enflent que de vent, et se manient à bonds, comme les balons.
 »

Évitons le sujet un peu trop facile de dissertation de terminale, mais quand même : on peut se demander ce qu’écrirait Montaigne aujourd’hui, tant son propos me semble demeurer pertinent…
Il fut un temps où, bien que l’idéologie dominante au service des puissants s’efforçait de pénétrer tous les milieux, les opinions, les goûts et les couleurs variaient dans les diverses couches de la société en fonction déjà des appartenances de classe et des appartenances géographiques. Aujourd’hui, il semble que l’opinion, les goûts et les couleurs du commun des mortels (poussière d’individus désormais « libérés » des antiques opinions de clocher et de groupe social) tiennent plus à la doxa et à la poudre aux yeux médiatiques qu’à une saine réflexion personnelle. À chacun son tatouage, mais pour tous le même brouet…

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