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Les Gilets jaunes, la revendication de justice, et l’État

mercredi 17 avril 2019, par René Merle

Au lendemain de l’allocution ratée du Président

Supportée pendant des siècles par des convictions religieuses messianiques, puis à partir de la Renaissance, et surtout à partir du XVIIIe siècle, par une idéologie des Droits de l’Homme, l’aspiration à la justice civile et sociale a traversé tous les mouvements protestataires, et même, à travers d’obstinées et combien difficiles luttes revendicatives, c’est elle qui a soutenu le mouvement ouvrier, bien plus qu’une connaissance approfondie des thèses de Marx et de ses épigones.

On a retrouvé à l’évidence cette aspiration dans le complexe mouvement des Gilets jaunes.
Mais, à la différence d’un mouvement ouvrier qui, tout en faisant appel à l’État, se heurtait frontalement au patronat, et donc, d’une certaine façon, prenait conscience des fondements du mode de production capitaliste, le mouvement des Gilets jaunes s’inscrit sans théorisation dans l’antique révolte des Petits : rendre justice à nos droits, abolir les privilèges.
La cible du mouvement n’est en rien l’ordre capitaliste, mais, et cela n’a rien d’étonnant dans un pays de vieille tradition centralisatrice et étatique comme la France, la revendication (les revendications devrais-je plutôt dire) s’adressent directement à l’État.

Le mouvement est composite. S’y retrouvent des artisans et des petits patrons perpétuant (sans le savoir) la vieille tradition des sans culottes (un égalitarisme de petits producteurs luttant pour leur indépendance), des petits salariés qui voient menacée la sécurité pavillonnaire si durement acquise, et la foule des délaissés, des brisés par l’existence, des mères élevant seules leurs enfants, tous unis pour une survie et un mieux vivre.
Et c’est donc l’État que l’on somme d’engager un processus de démocratisation citoyenne (RIC), de créer les conditions de la justice fiscale, de cesser d’augmenter les taxes, de na pas toucher aux retraites, d’augmenter le SMIC…

Et comme le Chef de l’État s’est instauré en guide suprême, c’est à lui que l’on s’adresse, et c’est sur lui que s’abat la foudre de la haine. En 1788, dans la vague de fond qui s’amplifiait, le peuple pensa d’abord que « notre bon roi » était mal entouré et mal marié, et c’est son entourage qui suscitait l’ire populaire. Mais aujourd’hui, pas de « bon roi » aveuglé par un entourage égoïste. Le roi est nu, le roi est détesté, et il l’a bien cherché. Et l’on peut constater que les annonces « filtrées » de son discours raté (Notre Dame oblige) ne suscitent guère l’enthousiasme des Gilets jaunes [1].

Mouvement éminemment politique donc, puisqu’un de ses premiers cris ont été de demander la démission du Président, mais mouvement soigneusement apolitique, soucieux d’éviter toute récupération par le personnel politique actuel [2]. Ce qui laisse perplexe sur la suite. On demande la démission du Président, mais comment ensuite se comblera le vide, avec quels cadres politiques ? Sur quoi ouvre l’aventure ?

Notes

[1On peut en juger par la réaction à chaud d’une de leurs très respectables figures emblématiques, Mme Levavasseur, (que certains protestataires « fraternels » ont cru bon insulter et menacer il y a peu, au nom d’une cécité égalitariste apolitique) : Mme Levavasseur-> https://actu.....

[2J’éprouve un curieux sentiment de déjà su, quand les sans culottes s’étaient organisés en sociétés populaires de base, sur lesquels la Montagne bourgeoise révolutionnaire (qui elle avait su s’organiser en parti) s’appuya, mais en les contrôlant et bientôt les dispersant, tant leurs revendications « radicales » n’étaient pas en phase avec le modérantisme social bourgeois.

1 Message

  • Les Gilets jaunes, la revendication de justice, et l’État Le 18 avril à 06:42, par Olivier Girolami

    Bonjour René.
    Je souscris complètement à ta comparaison, « mouvements ouvriers - gilets jaunes », mais j’ai la sensation (grâce aux réseaux sociaux, et aux réunions citoyennes entres autres) qu’une majorité de gilets jaunes voient au-dela de leurs revendications (que tu décris « c’est donc l’État que l’on somme d’engager un processus de démocratisation citoyenne (RIC), de créer les conditions de la justice fiscale, de cesser d’augmenter les taxes, de na pas toucher aux retraites, d’augmenter le SMIC… ») et prennent conscience que le pouvoir actuel n’est là que pour faire façade et servir les intérêts des puissants.
    Amitiés

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