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Bonaparte « libérateur », Bonaparte criminel de guerre

vendredi 19 avril 2019, par René Merle

De Milan à Pavie

Carle Vernet, Pavie
La Campagne d’Italie, dit la chronique, révéla le génie militaire du jeune général de 26 ans. Il apparaît moins dans la chronique que cette Campagne révéla aussi un criminel de guerre. Dans son ouvrage Bonaparte et les Républiques italiennes, Paris, Alcan, 1895, Paul Gaffarel, pourtant favorable au général, ne put que le révéler, au grand dam des admirateurs du général et futur Empereur.
Au moment où la cavalerie française dispersait les derniers émeutiers milanais [1], des nouvelles redoutables parvenaient à Bonaparte (24 mai) : embrasement de la campagne milanaise, et prise de Pavie, à quelques lieues au Sud de Milan, par les paysans insurgés que prêtres et nobles appelaient au massacre des Français.
Les prêtres et les "aristocrates" qui avaient couru la campagne n’avaient pas eu grand mal à lever les troupes de cette Vendée lombarde. Dans sa fameuse proclamation à une armée d’Italie déguenillée (31 mars), Bonaparte, on le sait, avait promis la gloire, mais il avait aussi promis le butin. Les instructions officielles du Directoire étaient formelles : l’armée devait vivre sur le pays. "Guerre aux tyrans, paix aux chaumières", "respect des personnes et des biens", ces beaux discours ne furent qu’un écran de fumée pour cacher, au-delà des officielles et énormes réquisitions, les exactions et le pillage généralisé auxquels se livraient les soldats de l’armée de la République, encouragés par des chefs comme Masséna.
Le 25, Bonaparte prit le chemin de Pavie insurgé ; l’armée française rencontra à Binasco un fort détachement de paysans insurgés qui venaient d’attaquer un détachement français. Bonaparte écrase sans mal des insurgés à peine armés, et fait incendier le village. Il écrit à son chef d’État major Berthier : « nous avons rencontré un millier de paysans à Binasco, nous les avons battus. Après en avoir tué cent, nous avons brûlé le village, exemple terrible et qui sera efficace ; nous marcherons dans une heure sur Pavie, où l’on dit que les nôtres résistent toujours. » (La garnison française était en effet enfermée dans la citadelle).
Le lendemain, les troupes françaises enfonçaient les portes de Pavie où s’étaient retranchés un millier d’insurgés. Les insurgés sont écrasés. Un prisonnier sur dix est fusillé. Napoléon autorise ensuite un pillage répressif de trois heures. On imagine : vols, exactions, viols, incendies… Dans sa mansuétude, Bonaparte osera couvrir cette atrocité en spécifiant qu’il aurait pu raser la ville et exterminer toute sa population.
De retour à Milan, Bonaparte fit fusiller tous les habitants capturés les armes à la main, et prit de nombreux otages, dont la vie était suspendue à toute reprise de l’agitation.
Il se rend ensuite à Brescia, d’où il renouvelle sa proclamation "aux peuples du Milanais" : « Tous les villages où sonnera le tocsin seront sur le champ brûlés. – Tout homme trouvé avec un fusil et des munitions sera fusillé tout de suite. – Toute maison où sera trouvé un fusil sera brûlée ; à moins que le propriétaire ne déclare à qui il appartient. – Tous les nobles et riches qui seront convaincus d’avoir excité le peuple seront arrêtés comme otages, transportés en France et la moitié de leur revenu confisqué. »
Bonparte justifiera évidemment son attitude par la nécessité de ne pas laisser se développer sur l’arrière de ses troupes une rébellion à laquelle des contingents isolés de l’armée autrichienne, comme celui qui était resté muré dans la citadelle de Milan, auraient pu prêter main-forte. Il espérait que la terrible répression découragerait toute agitation anti-française.
Il était loin du compte, car les années 1796-1799 sont emplies d’insurrections populaires dans d’autres régions d’Italie, toutes seront réprimées aussi cruellement.
C’est ainsi que, dès 1796, allait s’affirmer la terrible réputation de l’armée française. On comprend mieux la mentalité et les actes d’hommes formés à cette école ; Bugeaud par exemple, qui servit de la même façon en Espagne contre l’insurrection populaire, et qui, bien après la chute de Napoléon, agira de même contre le peuple de Paris (cf. le massacre de civils, rue Transnonain) et contre les populations civiles lors de la guerre d’Algérie.

Notes

[11796, 15 mai, Bonaparte entre à Milan, possession autrichienne
Stendhal, qui fut follement amoureux de Milan, commence ainsi sa Chartreuse de Parme :
« Le 15 mai 1796, le Général Bonaparte fit son entrée dans Milan à la tête de cette jeune armée qui venait de passer le pont de Lodi, et d’apprendre au monde qu’après tant de siècles César et Alexandre avaient un successeur. Les miracles de bravoure et de génie dont l’Italie fut le témoin en quelques mois réveillèrent un peuple endormi ; huit jours encore avant l’arrivée des Français, les Milanais ne voyaient en eux qu’un ramassis de brigands, habitués à fuir toujours devant les troupes de sa Majesté Impériale et Royale : c’était du moins ce que leur répétait trois fois la semaine un petit journal grand comme la main, imprimé sur du papier sale.
Au moyen âge, les Lombards républicains avaient fait preuve d’une bravoure égale à celle des Français, et ils méritèrent de voir leur ville entièrement rasée par les empereurs d’Allemagne. Depuis qu’ils étaient devenus de fidèles sujets, leur grande affaire était d’imprimer des sonnets sur de petits mouchoirs de taffetas rose quand arrivait le mariage d’une jeune fille appartenant à quelque famille noble ou riche. Deux ou trois ans après cette grande époque de sa vie, cette jeune fille prenait un cavalier servant : quelquefois le nom du sigisbée choisi par la famille du mari occupait une place honorable dans le contrat de mariage. Il y avait loin de ces mœurs efféminées aux émotions profondes que donna l’arrivée imprévue de l’armée française. Bientôt surgirent des mœurs nouvelles et passionnées. Un peuple tout entier s’aperçut, le 15 mai 1796, que tout ce qu’il avait respecté jusque-là était souverainement ridicule et quelquefois odieux. Le départ du dernier régiment de l’Autriche marqua la chute des idées anciennes : exposer sa vie devint à la mode ; on vit que pour être heureux après des siècles de sensations affadissantes, il fallait aimer la patrie d’un amour réel et chercher des actions héroïques. On était plongé dans cette nuit profonde par la continuation du despotisme jaloux de Charles-Quint et de Philippe II ; on renversa leurs statues, et tout à coup l’on se trouva inondé de lumière. Depuis une cinquantaine d’années, et à mesure que L’Encyclopédie et Voltaire éclataient en France, les moines criaient au bon peuple de Milan, qu’apprendre à lire ou quelque chose au monde était une peine fort inutile, et qu’en payant bien exactement la dîme à son curé, et lui racontant fidèlement ses petits péchés, on était à peu près sûr d’avoir une belle place au paradis. Pour achever d’énerver ce peuple autrefois si terrible et si raisonneur, l’Autriche lui avait vendu à bon marché le privilège de ne point fournir de recrues à son armée. »
Oui, le 15 mai 1796, après une campagne éclair par laquelle, en deux mois, parti de Nice à la fin mars, le nouveau général en chef de l’armée d’Italie avait soumis les Piémontais fin avril et repoussé les Autrichiens vers le Nord et l’Est, le jeune Bonaparte (26 ans !) entrait dans Milan abandonné par son archiduc autrichien.
Une bonne partie de la population acclamait les troupes de la République française. Parmi ceux qui applaudissaient se mêlaient au lot convenu d’opportunistes, les patriotes milanais soulagés d’être débarrassés du joug autrichien et rêvant d’un retour aux libertés municipales, et les Jacobins lombards, sincères admirateurs de la Révolution française (quelques milliers d’entre eux formeront peu après la Légion lombarde, qui combattra sous le drapeau vert blanc rouge au sein de l’armée française).
Une semaine après seulement, la rue grondait, et le 23 la cavalerie française commençait à disperser violemment les groupes de protestataires. Que s’était-il donc passé ?
Le Directoire avait chargé Bonaparte de renflouer le Trésor français, et Bonaparte s’y était bien employé. À peine entré dans Milan, il avait taxé la ville d’une énorme "contribution" financière, cependant que les "extraditions", comme les appelait pudiquement l’administration française, allaient bon train : officiellement elles touchaient seulement "les objets d’art et de science", ce qui faisait déjà beaucoup, mais en fait elles raflaient tout ce qui avait la moindre valeur. La goutte d’eau qui fit déborder le vase fut l’accaparement par Bonaparte et Saliceti des objets déposés au Mont de Piété. C’est alors qu’une partie de la population milanaise descendit dans la rue, pour quelques uns les armes à la main, cependant que le tocsin sonnait dans la banlieue et dans les campagnes avoisinantes, appelant à la révolte...

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