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De l’insurrection de 1851 aux Gilets jaunes, en passant par les Bonnets rouges…

mardi 23 avril 2019, par René Merle

Allocution à l’AG de l’Association 1851 pour la mémoire des Résistances républicaines, Saint-Maximin (Var), 7 décembre 2013

J’ai reversé la presque totalité de mes articles concernant la Seconde République sur le site de l’Association 1851 [1], mais l’article suivant n’y figure pas. Je le donne donc ici, car il me paraît intéressant de voir comment, il y a six ans, au lendemain de la crise des Bonnets rouges, un lien éclairant pouvait être fait entre le souvenir de l’insurrection de 1851 et certains mouvements sociaux actuels… Ce lien est sans doute plus éclairant encore au regard de la crise actuelle. Voici donc le texte :

"Des ennuis de santé ont fait que je ne me suis pas trouvé parmi vous aussi souvent que je l’aurais voulu ces dernières années.
Mais je suis heureux de pouvoir présenter aujourd’hui à notre Assemblée générale mon ouvrage sur l’insurrection républicaine varoise de 1851, et de remercier l’association qui en a permis la publication [2].
Mais ce n’est pas la seule raison de ma présence.
Je voudrais intervenir pour essayer de préciser le thème suivant :
« 1851, la place de l’insurrection dans l’imaginaire politique actuel, et le rôle qu’elle peut encore jouer dans les blocages politiques d’aujourd’hui ».
Vaste question, à traiter essentiellement à la lumière de notre expérience associative régionale, sans pour autant faire un compte-rendu d’activités, mais en considérant ces activités comme un prisme à travers s’est éclairée la donne nationale.

Notre projet de création d’une Association était en gestation depuis des années quand nous avons envisagé de lui donner forme, à l’automne 1995.

1995, vous vous en souvenez peut-être, fut l’année de l’élection de Jacques Chirac à la Présidence de la République (en mai). Et ce fut aussi, dans notre région, la confirmation de la poussée électorale du FN, initiée depuis 1981 : 4 municipalités, dont celle d’une grande ville, Toulon. Poussée qui ternissait grandement l’image de notre région dans l’imaginaire politique républicain national.
La conviction du petit groupe d’amis, qui formeront bientôt le noyau de l’Association, fut qu’il convenait de rappeler que la meilleure de nos traditions régionales était cette tradition démocratique et républicaine, en grande partie née de l’insurrection de décembre 1851.

L’année 1996 fut une année de préparation.
L’année 1997 fut l’année de la création et des premières activités.
En février, le « boboland » parisien avait organisé le train de la Liberté pour soutenir le responsable de Châteauvallon, évincé par la municipalité de Toulon. Pour réagir contre cette décision arbitraire, nous ne pouvions nous contenter de cette gesticulation, parfois à la limite du ridicule. D’autant qu’elle s’accompagnait d’une sorte d’ostracisme à l’égard de la région, proclamée région de beaufs, vivier de fascistes.
Il convenait donc plus que jamais de rappeler que la meilleure de nos traditions était cette tradition démocratique. Nous ne voulions pas crier inconsidérément au loup et annoncer une prise de pouvoir imminente par le FN. Mais nous déplorions l’abandon des principes républicains par une partie de l’électorat, en même temps, que, paradoxalement, l’extrême-droite commençait à se draper, à sa façon, dans la défense de ces mêmes principes (d’une partie d’entre eux en tout cas).
Ajoutons que la politique politicienne venait d’en prendre un sacré coup. L’ex-idole de la gauche de gouvernement, Tapie, qui avait été tête de liste dans notre région, se retrouvait en prison. Et là encore revenait la péjoration nationale : « une région de sous-développés politiques, tout juste bons à remplir les stades de foot et de rugby ».
En 1997, le Président Chirac, affaibli par sa promesse non tenue de réparer « la fracture sociale », décidait la dissolution de l’Assemblée. Il était battu aux élections de mai, et le 2 juin, Lionel Jospin présentait son gouvernement de la Gauche plurielle (DSK était son ministre de l’économie et des finances). Dans ces conditions politiques nouvelles, nous pensions pouvoir attendre beaucoup du nouveau gouvernement dans notre travail mémoriel et citoyen.
Dès l’été 1997, nous avons donc commencé notre travail de préparation du cent-cinquantième anniversaire de l’insurrection (2001) en mettant en avant les valeurs que portèrent les Insurgés de décembre 1851, et au premier chef le devoir d’engagement citoyen, individuel et collectif, pour la défense de la légalité républicaine.
Si les échos rencontrés dans la population et auprès de nombreuses municipalités (essentiellement municipalités de gauche) furent extrêmement positifs, le résultat ne fut vraiment pas à la mesure de notre attente en ce qui concerne les responsables politiques régionaux et nationaux.
Le cent cinquantenaire de 1848 s’était officiellement borné à un salut gouvernemental de politesse, accompagné de la floraison habituelle de colloques savants pour initiés. Mais nous ne notions pas à ce niveau grand enthousiasme politique et citoyen.
A n’en pas douter, si nous n’en prenions pas l’initiative, il en irait de même pour le cent cinquantième anniversaire de 1851.
La suite confirma notre pessimisme. En effet, nous n’avons obtenu aucune réaction à nos demandes au plan national (il ne s’agissait pas de demande de subventions, mais de celle d’un geste commémoratif fort, ne serait-ce que la sortie d’un timbre-poste…).
Aucune réaction non plus au plan régional (où la présidence régionale de gauche rata complètement le coche de la commémoration et nous renvoya à une éventuelle création musicale !).
Par contre, deux réactions fortes au plan départemental (dans deux départements clés de l’insurrection, Alpes de Haute-Provence et Var où les deux conseils généraux s’engagèrent de façon décisive dans l’anniversaire), qui nous montrèrent que l’évocation de l’insurrection pouvait toucher très fortement l’imaginaire politique, à gauche comme à droite.

Comment expliquer ce peu d’échos dans l’imaginaire politique national ?
Déjà, dans la dénonciation de l’attitude de Louis Napoléon, par la mise en cause implicite de la Constitution de 1958-1962, dont la matrice avait été celle de la Seconde République. Il était difficile pour des politiques actuels de condamner le régime présidentiel, initié en 1848, quand ils en endossaient allègrement la défroque. François Mitterrand, l’auteur du Coup d’État permanent, vigoureux dénonciateur de ce régime, en avait été dès son élection le premier à en jouir.
Mais, au-delà de ce plan purement politique s’en profilait un autre, qui touchait aux fondements sociaux de notre République.
« Ils se levèrent pour la République » disait le film réalisé alors par Christian Philibert.
Mais quelle République ?
Or, nous y insistions dès le début, si les insurgés se levaient pour défendre le droit, ils se levaient aussi dans l’espérance d’une autre République, la République démocratique et sociale.
Et ces insurgés pour le Droit étaient aussi des Insurgés du drapeau rouge et de la violence révolutionnaire. De quoi faire reculer beaucoup de monde en 1997.
En juillet 1997, François Furet était décédé, mais tout un pan du monde des historiens demeurait marqué, souvent de façon réductrice et caricaturale, par son empreinte. Depuis le bicentenaire de 1789, qui avait suscité de lourdes polémiques, l’offensive médiatique était menée contre ce que Furet avait appelé le courant jacobin communiste, et son interprétation jacobino-marxiste de la Révolution. Au moment même où nous avons créé l’Association était publié à grand fracas médiatique Le livre noir du communisme.
Bref, le climat n’était peut-être pas des plus propices à la remise en circulation publique d’un événement majeur, mais un événement à sa façon révolutionnaire.
Ceci ne nous a pas découragé et, jusqu’au cent cinquantième anniversaire, nous avons continué notre action avec le succès populaire que vous connaissez. D’autant que dès le début, des historiens confirmés comme Maurice Agulhon nous avaient encouragés, et que d’autres nous avaient rejoints, comme Jean Marie Guillon, Raymond Huard, et de jeunes chercheurs en histoire, comme Frédéric Négrel (d’autres suivront).

La question se posa après les célébrations de décembre 2001 : fallait-il s’arrêter ou continuer ?
Les événements de 2002 devaient nous donner la réponse en nous fournissant de nouvelles motivations.
En juin, Lionel Jospin était éliminé au premier tour de l’élection présidentielle, et le second tour opposait le candidat de la droite et celui du FN.
Le quinquennat qui suivit nous donna la mesure de la fausse unanimité antifasciste proclamée au second tour de l’élection. En guise de remerciement, la droite au pouvoir se mit en mesure d’aggraver le démantèlement des acquis nés du programme du CNR, démantèlement déjà initié par le gouvernement Jospin.
Les résistances populaires qui se manifestèrent alors firent souvent référence à l’insurrection de 1851, preuve que nous n’avions pas semé en vain.
Plus que jamais était posée devant l’imaginaire national la question de la République démocratique et sociale.

Cette question fut encore plus pertinente sous le quinquennat suivant, celui du Président Sarkozy, entre 2007 et 2012.
En la posant, cédions-nous à une volonté apologétique en privilégiant les « valeurs » des insurgés ? Certes pas. Nous avons essayé de joindre à la minutie documentaire un apport conceptuel novateur (cf. l’apport décisif à cet égard de Frédéric Négrel). Notre conceptualisation n’était pas une reconstitution partisane. Mais, en ces temps de démantèlement des acquis sociaux, nous l’avons constamment associée à l’espérance de la République laïque, démocratique et sociale. Car plus que jamais était posée la divergence entre la promesse égalitaire portée par notre société démocratique et la réalité de cette société, pétrie d’inégalités et d’injustices.

Avec l’élection de 2012, la donne a singulièrement changé. Et ce n’est pas par légèreté polémique que j’employais le mot "blocages" dans mon introduction.
Dans cette situation nouvelle et confuse, il est sans doute utile de revenir à la source et de réfléchir sur ce qui nous a motivé il y a plus de 20 ans, quand nous avons commencé à envisager la création de l’Association.

Ce qui va suivre n’engage que moi, et je le soumets à la discussion.
Aujourd’hui si la Révolution n’est pas (encore ?) à l’ordre du jour (hormis quelques faciles proclamations), la révolte gronde. Une révolte qui à certains égards s’attaque aux principes républicains, dans le paradoxe d’un refus de la fiscalité (je ne dis pas d’une fiscalité injuste, mais de la fiscalité tout court) et d’une demande accrue d’aide étatique. Révolte manipulée par la droite et l’extrême droite ?
On peut à cet égard mettre en abîme les événements de 1851 et ceux qui mûrissent aujourd’hui.
Certes, la donne sociale a considérablement changé.
Quel était le socle social de l’insurrection de 1851 ? Depuis longtemps, le récit des événements de 1851 s’était fait surtout sur le mode idéologique et politique. Or des travaux fondamentaux comme celui de Frédéric Négrel ont contribué à en éclairer à la fois la base sociale et l’autonomie du politique.
La base sociale de l’insurrection a été la partie du monde rural et de celui des petites villes qui venaient d’être gagnée à l’idéologie "rouge". Même si ces petits paysans, artisans, boutiquiers, avaient condamné, voire combattu, le mouvement ouvrier en juin 1848, une bonne partie d’entre eux, éclairés par la propagande démocrate socialiste, se sont rangés sous les drapeaux de l’insurrection : la République qu’ils souhaitaient était une République libérée de l’oppression des "Gros", des financiers, des usuriers rapaces. C’était une République égalitaire de petits propriétaires vivant honnêtement de leur travail, sans être accablés par l’impôt (rappelons-nous des violents mouvements de protestation contre l’impôt des 45 centimes, en 1848). Bref, leur horizon était la République des Sans-Culottes de 1793-1794.
Aujourd’hui, l’importance numérique de la paysannerie est négligeable, et l’artisanat comme le petit commerce peinent à garder leur place, qui fut si importante. Le salariat domine, et se perd dans une vaste "classe moyenne" aux contours bien mal définis, dans laquelle tout le monde peu ou prou se ressemble, et où le ressort civique semble bien émoussé… Et, n’en déplaise à quelques rodomontades, la passion révolutionnaire semble éteinte. (Notons d’ailleurs que l’emploi facile du mot "Révolution" peut se mettre à toutes les sauces, et n’oublions pas que le pétainisme prônait "la Révolution nationale" !).
Mais depuis quelque temps la droite et encore plus l’extrême-droite utilisent cette aspiration égalitariste à vivre librement de son travail. Le FN peut parfaitement la récupérer, en l’orientant contre les fonctionnaires, contre les "assistés", les fainéants, les étrangers.
Dans ces conditions, une des responsabilités du mouvement démocratique est de faire comprendre à ces petits producteurs quels sont leurs véritables adversaires, et qu’il ne faut pas se tromper d’ennemis. Ce qui pose tout le problème du militantisme : en 1851, la même donne sociologique n’a pas joué partout, il n’y a pas eu partout d’insurrection ; résignés ou complices, paysans et artisans ont accepté la mise à mort de la République. C’est seulement là où le militantisme "rouge" a été actif et convainquant qu’il a gagné des forces à la préparation de la résistance ; c’est seulement là où il su créer une rencontre et une volonté collectives qu’il a suscité des vocations de combattants.
C’est dire qu’aujourd’hui aussi le rôle du militantisme éclaireur et organisateur peut être décisif. Mais il se déploie dans des conditions extrêmement difficiles. L’extrême-droite qui utilise voire suscite ces mouvements de protestation des "couches moyennes" dégage toute responsabilité dans la mise à mal des acquis sociaux et la lourdeur de la politique d’austérité. C’est le pouvoir actuel qu’elle met en cause.
Alors que de son côté, ce pouvoir, qui persiste dans sa politique et dans la justification de celle-ci, appelle à se ranger derrière lui contre la menace de l’extrême droite. "Unanimisme antifasciste ! Ne répétons pas les erreurs des deux grands courants de la gauche allemande, incapables de s’entendre contre la montée de l’hitlérisme !".
Comme si lutter contre la menace fasciste faisait oublier la nécessité d’une vraie politique de gauche !
J’avoue avoir du mal à me reconnaître à nouveau dans le droit de l’hommisme mitterrandien et jospinien : mélange d’invocations morales et de cynisme politique, qui dorénavant ne se prive pas de se draper des principes républicains et de leurs défenseurs de 1851.
Il me semble au contraire que le souvenir de l’insurrection ne doit pas, ne peut pas être seulement classé dans les lieux de mémoire, dans une facile mythologie républicaine. L’aspiration à la République démocratique et sociale doit apparaître vraiment en contradiction avec l’individualisme égoïste et le déficit d’esprit civique qui règnent aujourd’hui. Pour autant, elle demeure fondamentale. Dans le respect de la diversité des opinions de nos adhérents, notre Association peut y prendre toute sa place.
René Merle."

Notes

[2René Merle, L’insurrection varoise de 1851 contre le coup d’État de Louis-Napoléon Bonaparte, Marseille, Gaussen, 2013

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