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Un regard pénétrant, et prémonitoire, de Proudhon sur les Etats-Unis de 1861

samedi 27 avril 2019, par René Merle

Proudhon, La Guerre et la Paix, 1861

J’évoquais il y a peu le triomphe de l’Empire étatsunien,
La domination mondiale de l’empire idéocratique étatsunien
J’évoquais aussi l’attitude de Proudhon, devant l’esclavage aux Etats-Unis, avec cet extrait de son La Guerre et la Paix, publié en 1961 à la veille de la guerre de Sécession :
Proudhon et l’esclavage

J’avais découvert cet ouvrage en recevant en 2012 ce message de l’ami Michel Parolini, avec cet extrait joint dont je suis heureux de faire partager à nouveau la lecture :
« Je lis Proudhon, La Guerre et la Paix [1]. Je tombe là-dessus. Texte assez extraordinaire, surtout la chute.
Bien à vous,
Michel. »

« Le monde moderne a sous les yeux le spectacle d’une société qui, née d’un sang vigoureux, race intelligente et forte, placée dans des conditions exceptionnelles, se développe, depuis quatre-vingts ans, par les seuls travaux de la paix. Certes, l’Américain est un infatigable pionnier, un incomparable producteur. Mais, à part les produits de son agriculture et de son industrie, qu’a donné cette soi-disant jeune nation ? Ni poètes, ni philosophes, ni artistes, ni politiques, ni législateurs, ni capitaines, ni théologiens : pas une grande œuvre, pas une de ces figures qui représentent l’humanité au panthéon de l’histoire.
L’Américain sait à merveille produire du blé, du maïs, du coton, du sucre, du tabac, des bœufs, des porcs. Il fait de l’argent ; il multiplie, la richesse ; il façonne la terre et déjà l’épuise, bâtit des cités, peuple et pullule à épouvanter l’école de Malthus. Mais où est son idée ? où sa poésie, où sa religion, où sa destinée sociale, sa fin ? A-t-il appris sur sa terre libre, à résoudre le problème du travail, de l’égalité, de l’équilibre social, de l’harmonie de l’homme et de la nature ?... Assurément, il est nécessaire que l’homme se loge, se vête, se nourrisse, se donne du confort ; il est prudent à lui d’épargner, d’emplir ses greniers, d’assurer ses magasins. Mais pour quoi devenir, pour où aller, grand Dieu ? L’Américain, déjà si ennuyé, saurait-il le dire ? Tout cela est le moyen, l’instrument de la vie ; ce n’en est ni le but ni la signification. De la richesse ! Rien de plus aisé à acquérir, là où la terre abonde, où l’homme, comblé par une nature vierge, ne cherche l’homme que pour lui venir en aide. Mais rien de plus corruptible, et qui se conserve moins. La richesse, par elle-même, est de peu ; elle reçoit sa valeur du génie qui l’emploie, de l’héroïsme qu’elle sert, de la poésie qui lui donne l’illustration. Une nation qui ne saurait que produire de la richesse, on pourrait dire d’elle qu’elle a été créée et mise au monde pour fabriquer du fumier. Il existe en Amérique, depuis Washington et Franklin, une belle tradition de probité politique et domestique ; mais Washington, général d’armée, est de l’ancien monde ; quant à Franklin, je n’envie pas à la république des Etats-Unis ce type de la vertu utilitaire. Déjà, malgré son incalculable richesse, les vices de la civilisation d’où la société américaine est sortie la ressaisissent à l’envi : le prolétariat s’y développe ; le paupérisme commence à sévir ; l’esclavage ne peut pas plus s’y transformer qu’y être aboli ; l’homme de couleur, si déteint qu’il se fasse, est aussi bien proscrit par l’hypocrisie du Nord que par l’avarice du Sud. En revanche, l’Amérique a donné les tables tournantes et les Mormons : Risum teneatis... Mais non, ne riez pas : l’Amérique sent son mal et s’agite. Insolente, hargneuse, autant qu’insatiable, elle ne demande qu’à guerroyer ; et si l’étranger lui manque, elle guerroiera contre elle-même. Dieu veuille alors que la guerre la sauve, si elle est encore à temps de se donner par la guerre une foi, une loi, une constitution, un idéal, un caractère. »

Notes

[1Proudhon, La guerre et la paix, Œuvres complètes, Marcel Rivière, 1927. Première édition, 1861.

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