Categories

Accueil > Identité/s > Alain Finkielkraut, la fausse conscience ?

Alain Finkielkraut, la fausse conscience ?

dimanche 28 avril 2019, par René Merle

Alain Finkielkraut ou comment se tromper d’adversaire

Je ne partage en rien les opinions politiques de Alain Finkielkraut, et encore moins ses appels boutefeu, par exemple ceux lancés au moment des guerres de Yougoslavie.
Je regrette que sa condamnation des communautarismes ne s’élargisse pas, de fait, à tous les communautarismes.
J’ai toujours eu du recul devant son appétit de médiatisation, et devant ce qu’il révèle d’agressivité et de victimisation.
J’ai souri devant sa présentation télévisée de sa candidature à l’Académie : « cédant à l’amicale pression, etc… »
Je ne peux m’empêcher de ressentir, non sans un certain attendrissement, ce que j’avais déjà ressenti devant l’ascension de Max Gallo, cette assomption de la francitude et ce vertige de la réussite qui saisissent ces fils de modestes immigrés.
Bref, Alain Finkielkraut n’est pas ma tasse de thé

Ceci dit, je ne me reconnais pas dans les condamnations sans nuances que j’ai pu lire après son élection à l’Académie. Et, au contraire, je trouve intéressantes nombre de ses remarques.
D’abord, je lui sais gré d’avoir écrit, à propos de son bref passage dans l’enseignement secondaire (avant Berkeley et Polytechnique) :
"Je voulais enseigner et je ne voulais pas être un maître. Allez vous débrouiller avec ça !" (L’identité malheureuse, Stock, 2013). C’est exactement ce que je ressentais quand j’ai commencé à enseigner, moi aussi dans un lycée technique, quelque quinze années avant lui.

Mais je lui sais gré aussi, et surtout, de dénoncer, et avec quelle force, la standardisation des cultures, la mise à bas de la culture humaniste classique (que défendit longtemps une bourgeoisie éclairée, aujourd’hui quasi disparue dans la triomphe du capitalisme financier). Je lui sais gré de condamner le remplacement de l’enseignement de la langue, dans toute son histoire, sa richesse et sa profondeur, par la mise en place d’une initiation baignée de ludisme, qui se veut en fait seulement utilitaire.

Seulement, me semble-t-il, Alain Finkielkraut se trompe d’ennemi, il prend le résultat pour la cause. Ce ne sont pas les enfants des classes populaires, et singulièrement les enfants de l’immigration (acteurs du terrible film La journée de la jupe), qui sont responsables de cette catastrophe culturelle et du saccage de l’école de la République (le fameux refus de l’intégration par ceux qui en sont les premiers bénéficiaires). Les vrais responsables sont bien, me semble-t-il, ceux qui enferment ces classes populaires dans le seul rôle de pourvoyeuses de main d’œuvre sans qualification et sans esprit critique, quitte, comme le bon PS et SOS racisme, à les inonder de leur compassion : « touche pas à mon immigré ».

J’évoquais dans un billet récent le modèle culturel américain dominant, et sa culture plébéienne de masse, une culture de déracinés et néo-enracinés, médiatiquement baignée dans le culte de l’argent et de la réussite, dans le mépris des savoirs humanistes "inutiles", dans le triomphe de "l’entertainment", et dans le même temps imprégnée d’une religion biblique archaïsante... Et j’ajoutais : "On peut imaginer que les conditions de vie des migrants et de leurs enfants dans notre Europe occidentale sont propices à l’adoption de ce nouvel horizon culturel, dont les dominants ne peuvent que se féliciter"...

Les enfants des quartiers populaires sont sans doute les plus perméables à ce déferlement de la culture made in US, parce qu’ils sont moins porteurs d’antidotes et d’héritages que des enfants de salariés politiquement conscientisés et que des enfants de la petite bourgeoisie. Et les efforts des enseignants et animateurs pour leur ouvrir l’accès à la "vraie" culture n’en sont que plus magnifiques. Je pense par exemple au film de Abdellatif Kechiche, L’Esquive (2004)...
Mais il faut bien convenir que les horizons ouverts à leurs enfants par les familles de la middle class vont exactement dans le même sens : "tu seras un golden man, mon fils, et tu ne t’embarrasseras pas de l’inutile, qui ne brille pas et qui ne rapporte rien"... L’ex-président Sarkozy avait donné le mot avec son traitement ironique de La Princesse de Clèves.

Faut-il préciser à l’académicien défenseur de l’ordre social actuel que, dans ces milieux, pas plus que dans les tours des cités, on se soucie comme d’une guigne de l’Académie française, de ses ors, de ses rites et de son dictionnaire. Les idoles sont ailleurs.

Répondre à cet article