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Réflexions d’un citoyen devant le cours des événements

jeudi 29 novembre 2018, par René Merle

ou de l’inquiétude des lendemains

J’écris ces quelques lignes plus pour tenter de mettre mes idées en place que pour convaincre qui que ce soit.

Ex-salarié, j’ai été solidaire des actions contre la Loi-Travail, (une loi initiée par un PS aujourd’hui éclaté). J’ai participé aux manifestations, tranquilles et respectueuses de l’ordre public. Comme des centaines de milliers de compatriotes, j’ai signé la Pétition… Et je n’ai pu que constater que le mouvement, tout puissant qu’il était, ne parvenait pas à rallier la majorité des sans-emplois, des précaires, des gagne petits, qu’il s’essoufflait, puis se brisait sur la fermeté méprisante du pouvoir. Je n’ai pu aussi que constater quel rôle ont joué les médias, les éditorialistes consacrés, les « experts », dans la démobilisation de l’opinion.

Bis repetita, j’ai pu constater que la protestation catégorielle des cheminots entraînait seulement la solidarité de la partie syndiquée et politisée à gauche de l’opinion. La majorité des citoyens, subissant le matraquage idéologique du pouvoir et la fausse information des « experts », n’a pas saisi qu’au-delà des revendications spécifiques des cheminots, c’était tout l’avenir d’une saine mobilité écologique, d’un service public au plus près de tous les citoyens qui étaient nié, à terme, par la livraison du réseau ferroviaire à la concurrence et au profit.

Je n’ai pu que constater, hélas, avec quel plaisir non dissimulé nos chers ministres et nos chers experts traitaient par le mépris des syndicats incapables de mobiliser vraiment, et des partis de gauche « de gouvernement » mis à genoux électoralement. La partie semblait gagnée pour le Pouvoir, malgré les grognements sur l’APL, les retraites, les pensions de reversion... L’opinion ne semblait pas prête à se lever contre la mise en œuvre d’une politique libérale dure aux faibles et douce aux riches.

Et d’ailleurs, pour se maintenir tranquillement, toute la stratégie d’un pouvoir encore enivré par son hold-up électoral de 2017 tenait dans la dénonciation de l’épouvantail des extrêmes : EUX ou NOUS. Et l’on a pu comprendre alors que si l’ex FN désormais RN n’existait pas, le pouvoir l’aurait bien volontiers inventé.
Bref, à l’issue de ces péripéties, je me retrouvais en citoyen fatigué d’avoir participé à des luttes non abouties, et quelque peu désabusé.

Tout semblait aller sur des roulettes pour notre Pouvoir jusqu’à l’été 2018 où la belle mécanique s’est enrayée. Et de l’affaire Benalla aux bains de foule peu accueillants, chacun a senti que le charme était rompu et que le pouvoir était désormais sur la défensive.

Survint alors l’inattendu, le mouvement des Gilets jaunes.
Les historiens de l’avenir diront sans doute comment démêler les origines d’un mouvement atypique : quels entraînements, quelles manipulations, quelles frustrations, quelles souffrances ont pu pousser à l’action des citoyens qui refusent toute étiquette politique et syndicale.

A priori, rien n’aurait pu expliquer la gêne, puis la panique du pouvoir. Les manifestants ne sont pas aussi nombreux, loin de là, que les manifestants contre la Loi Travail, ou même contre la Loi SNCF. Ils n’ont pour l’heure ni leaders ni organisation structurée. Il serait facile de les étouffer dans l’édredon de la fausse concertation avec des porte paroles inexpérimentés. Et, si besoin était, on calmerait l’énervement des Français privés de circulation et d’essence, en faisant donner la trique.

Mais les médias, et particulièrement la télé, ont été la caisse de résonance d’une protestation multiforme contre le mal vivre, déclenchée par la hausse des taxes sur le prix de l’essence. Une protestation que semblaient porter justement celles et ceux que l’on n’avait guère vus dans la rue contre la Loi travail : salariés précaires, auto entrepreneurs découragés, chômeurs, ménagères en désarroi (j’en excepte les salariés de la santé, infirmières, aide soignantes, qui étaient déjà dans la lutte et que l’on a pu retrouver sur les barrages).
Pour la première fois, le pouvoir, et l’opinion, se trouvaient face à un mouvement qui n’engageait ni les syndicats, ni les partis politiques.
On ne pouvait que se poser la question de l’issue de pareil mouvement, et, au cas probable où il s’essoufflerait, de ses conséquences durables. Comme tout citoyen, perplexe et inquiet, je ne peux que me la poser.

La grande majorité de l’opinion soutient le mouvement.
Et de même tous les partis, hormis le Parti gouvernemental. On retrouvera leurs leaders sur les Champs Elysées ! Or chacun sent que cette apparente unanimité politique n’est pas tenable.
Le but des partis est de gagner les élections. Chaque parti pense donc au profit qu’il pourra tirer du mouvement Gilet jaunes dans les prochaines échéances électorales, les européennes de mai 2019.
Sauf que la crise sociale pourrait se transformer en crise de régime et exiger alors d’autres issues électorales.
Qui alors pourrait répondre à cette urgence ?

Le Pouvoir miserait alors sur le refus du chaos et ferait front en phagocytant totalement le Centre et la droite modérée. Carte jouable…
Mais quid des actuelles oppositions ?
En ce qui concerne la famille (nombreuse, variée, et déchirée) dans laquelle j’aimerais me retrouver, je suis perplexe devant les diverses stratégies d’arrivée au pouvoir.
En l’état déjà, le PS peau de chagrin n’en a aucune.
Mais il pourrait bénéficier de la stratégie attendrissante d’un PCF masochiste, éternelle roue de secours de la social-démocratie. À l’évidence, même renforcée de quelques écologistes, ce retour de la Gauche plurielle ne susciterait pas les enthousiasmes. Chat échaudé craint l’eau froide, n’en déplaise à Mr Hollande qui court les librairies et les fêtes du Livre.

Du côté de La France insoumise, la stratégie semble difficilement lisible. Jean-Luc Mélenchon affirme toujours son désir de voir la FI, portée par le Peuple, arriver au pouvoir toute seule ; il condamne les alliances à gauche comme celles qu’a nouées sa candidate récemment battue à Évry ; et en même temps il célèbre les retrouvailles de famille avec des dissidents du Parti socialiste. Et ce au grand dam des intellectuels mouches du coche, ex PCF, ex Verts, qui avaient appelé à grands cris à sa candidature et se retrouvent en plein désarroi.

Du côté des tartuffes de LR, qui se la jouent aujourd’hui défenseurs du peuple, toute péripétie électorale, et donc tout exposé de programme, mettrait au grand jour leur hypocrisie, car le pouvoir qu’ils dénoncent applique en fait ce qu’ils avaient proposé lors de l’élection présidentielle. Il s’avèrerait bien vite qu’il ne s’était agi pour eux de lutte des places.

Reste l’essentiel, du côté du RN ex FN. Une situation de crise serait pain béni (si j’ose dire) en lui permettant de réaliser un gouvernement de salut public dans l’alliance avec la droite dure. Son ferme soutien aux Gilets jaunes n’a rien de circonstanciel, il s’insère dans une stratégie résolue de prise du pouvoir. Deux ineffables ministres ont dénoncé dans les violences des Champs Élysées le retour du 6 février 1934 et la peste brune. Crier ainsi au Loup (fasciste) est parfaitement inopérant. La situation actuelle rappelle plutôt des épisodes où la droite, pour conserver le pouvoir, n’a pas hésité le plus légalement du monde à s’allier à l’extrême droite. Ainsi de l’Allemagne de 1932.

Mais il est très délicat de n’envisager l’issue de la crise que dans une perspective électorale et politisée. La dernière élection législative d’Évry, où plus de 80% des citoyens se sont abstenus, montre bien qu’en l’état actuel des choses, ce n’est pas par les urnes que les citoyens pensent affirmer leur mécontentement.
Alors, faut-il pour autant être désabusé ? À première vue, oui.
Mais la vérité dévoilée sur la vraie nature du pouvoir macronien, et la conscience aigüe d’un péril RN grossi de droite extrême peuvent peut-être initier un processus salvateur.
Sinon, ça risque de finir mal, très mal.
Plus que jamais demeuré d’actualité la réflexion de Gramsci : Gramsci et notre actualité

1 Message

  • Réflexions d’un citoyen devant le cours des événements Le 30 novembre 2018 à 19:01, par Olivier Girolami

    Bonjour René.
    Je voudrais réagir à ton article « Réflexions d’un citoyen devant le cours des événements », que j’ai lu, comme d’habitude, avec grand appétit.
    Je le fais cette fois par mail, car c’est un peu trop long pour une réponse sur ton blog.
    Le mouvement des gilets jaunes…
    Il est vrai que si l’on veut être factuel, il aura fallut l’annonce d’une prochaine augmentation du prix du gasoil, pour que toutes les frustrations et colères de ces quinze dernières années éclatent tout à coup. Dit comme ça, cela paraît complètement incohérent.
    La première réflexion qui m’est venue, avant même d’analyser ce mouvement, a été de me dire « que de temps perdu », « quel dommage que cette colère unanime, ne se soit pas manifestée dans les combats antérieurs ». Mais c’est le propre de l’expression « la goutte d’eau qui fait déborder le vase » il ne faut y chercher aucune rationalité. Cette goutte n’est pas différente des autres, ni plus importante… c’est juste celle là !
    L’avenir proche va dire si ce mouvement va s’user ou pas.
    Il y a déjà eu de la part de la start-up la tentative d’opposer l’écologie aux fins de mois, ça a échoué.
    De demander des représentants pour créer des divisions, j’espère que cela va échouer aussi.
    Jupiter qui pense peut être qu’il peut encore faire le coup du « EUX ou NOUS » peut créer une brèche au sein des gilets jaunes, en pourrissant encore un peu la situation. Je suis à ce propos effaré de voir qu’une heure après la première manif du 17 novembre Chantal MAZET, cette pauvre femme de 63 ans a trouvé la mort et cet accident est passé comme une lettre à la poste !!! Je me souviens en 86 le nom de Malik OUSSEKINE était sur tous les plateaux TV et avait certainement un peu contribué au retrait de la loi DEVAQUET.
    L’autre option du Président est de diviser les gilets jaunes en lâchant quelques miettes, miettes choisies sur conseil d’enquêtes approfondies, qui satisferaient une partie suffisante pour mettre le mouvement à plat. J’ai beau avoir lu un bouquin qui a pour titre « l’entr’aide, un facteur de l’évolution » de Pierre KROPOTKINE, je ne crois pas à la solidarité et à l’altruisme dans ce mouvement. Pour l’instant ils se battent pour une cause apparemment commune, mais chacun a ses idées politiques, n’en déplaise à ceux qui se disent apolitique. Je me suis toujours méfié des gens qui disaient « je ne fais pas de politique ».
    Donc l’équation du souverain, qui avait le Prince comme livre de chevet, va être : donner le minimum de choses au maximum de gens, pour en finir avec ces gueux.
    En ce qui concerne le sous-titre de ton article « ou de l’inquiétude des lendemains ».
    Stratégiquement Macron commence à étendre son alliance, pour les Européennes, en ratissant de Moscovici à Raffarin en passant par Juppé et dans ce panier de crabes je veux bien croire qu’un grand nombre ira à la soupe.
    Côté Wauquiez, un jour où l’autre il y aura fatalement une division. Une partie ira gonfler les rangs de LREM et l’autre partie se ralliera à une Le Pen (laquelle ?)…
    Pour ce qui est de mon camp, la dynamique de la dernière présidentielle est déjà compromise. Roussel a déjà annoncé que pour la prochaine présidentielle le Parti ne fera pas la passe de trois et donc présentera un candidat, ce qui se comprend.
    Ajoute à cela la guéguerre ridicule que se font sur twitter certains militants FI et PCF… Les perspectives (pour l’instant du moins) ne sont pas réjouissantes.
    Le front de gauche à la dernière élection présidentielle était pourtant séduisant sur le papier et je ne vois pas comment on pourrait faire pour continuer à avoir un vrai poids politique sans tenter à nouveau cette expérience (ou quelque chose de ressemblant), en évitent bien sûr certains écueils. Respecter chaque mouvance cette fois, par exemple !
    Voilà, je crois que comme toi j’avais besoin de mettre mes idées en place.
    Amicalement

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