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Socialistes SFIO à la veille de la guerre. 1912-1914

dimanche 28 avril 2019, par René Merle

Quels modes d’action devant la possibilité, puis l’imminence du conflit ?

J’écrivais dans mon blog précédent, à propos des « pouvoirs spéciaux » accordés au socialiste SFIO Guy Mollet en 1956 :
« C’est à ce moment que j’ai perdu toute illusion sur la foi que l’on pouvait accorder aux promesses du Parti socialiste et de ses alliés. »
La liste serait longue en effet des reniements et des reculs devant l’obstacle, dont le triste épisode Hollande nous a donné le dernier avatar : la « pause » du Front populaire, les grèves de 1947-1948 brisées par ceux qui se disaient encore « SFIO, Section Française de l’Internationale Ouvrière », l’acoquinage avec les cléricaux du MRP, le coup de force militaro-gaulliste avalisé en 1958, le tournant de la rigueur de Mitterrand, les mensonges électoraux de Hollande…
J’écrivais encore, à propos des reniements, qui semblent congénitaux, du Parti socialiste : « J’y reviendrai ».
À quoi bon, me dira-t-on…
Mais soyons clairs, en ce qui concerne erreurs, errements et reniements, je le répète, il n’est pas question de faire un ridicule procès a posteriori.
Par contre, me semble-t-il, il n’est pas inutile de revisiter le dramatique échec initial qui a conditionné le reste, la faille constitutive qui s’est manifestée en juillet 1914, histoire bien connue trop connue peut-être, mais qui mérité d’être débarrassée de la thèse de la trahison. Les socialistes de l’été 1914 n’ont en rien trahi, ils ont seulement révélé ce qui était et demeure dans leur nature.

J’avais donné sur mon blog précédent une petite série de documents éclairant l’attitude des socialistes SFIO à la veille de 1914, par rapport aux menaces de guerre. Je vais la reprendre sur ce site. Je donnerai ultérieurement une série de documents concernant l’attitude des socialistes français pendant la guerre.
Mais auparavant, il est peut-être nécessaire pour des lecteurs de ce blog de proposer quelques précisions chronologiques, qui n’apprendront certes rien aux historiens.

En 1905, la création de la S.F.I.O (Section Française de l’Internationale Ouvrière), rassemble les courants portés par la partie politiquement « avancée » de la classe ouvrière (partie qui est loin d’être majoritaire encore) et de plus en plus par des intellectuels. Certes, formellement, tous sont unis dans l’espérance proclamée d’un proche horizon de prise du pouvoir afin d’assurer la socialisation des moyens de production et d’échange. Mais la permanence des différents courants fait que la S.F.I.O n’est pas si unifiée que cela. À cette variété interne d’opinions, ajoutons à l’extérieur la présence de la nébuleuse des Socialistes Indépendants, dont l’implantation locale est forte.

Quoiqu’il en soit, le nouveau Parti est rapidement installé dans la vie politique électorale et parlementaire. Même les Guesdistes (collectivistes révolutionnaires) privilégient le bulletin de vote.
En 1905, la crise de Tanger (opposant la France et l’Allemagne au sujet de la colonisation du Maroc) renforce les courants nationalistes français et leur culte de l’armée, et isole encore plus les socialistes et la C.G.T de la majorité de l’opinion. Car, pour les socialistes comme pour les syndicalistes de la C.G.T (née en 1895), l’antimilitarisme a pour fondement le rôle répressif de l’armée dans les conflits sociaux. Quid dorénavant de l’antimilitarisme devant la menace de guerre ? Une partie des syndicalistes CGT propose de répondre à une déclaration de guerre par la grève générale révolutionnaire. Et du côté socialiste, l’antimilitarisme du courant de Gustave Hervé proclame : « Notre Patrie, c’est notre classe ». Ce qui ne va pas sans gêner la naissance de la SFIO.

En 1906, dans sa fameuse polémique avec Clémenceau, chef des radicaux socialistes, Jaurès considère le socialisme comme une suite nécessaire, et pacifique, de la démocratie républicaine
. Cette même année, le courant syndicaliste révolutionnaire l’emporte au sein de la C.G.T (née en 1895), et se donne notamment pour but l’affranchissement des travailleurs par l’expropriation des capitalistes, au moyen de la grève générale.

En 1907, à Stuttgart, Jaurès assume le rassemblement des socialistes contre la guerre, y compris par la grève ouvrière.
En 1911, le courant nationaliste, désormais quasiment mystique, déferle avec la nouvelle crise marocaine qui oppose la France et l’Allemagne notamment au sujet d’Agadir. Jaurès fait front courageusement.
En 1912, le Parti socialiste mène une active campagne contre les menaces de guerre. Mais la grève générale contre la guerre lancée par la C.G.T pour le 16 décembre n’est pas un succès.
En 1913, la S.F.I.O mène une campagne de masse contre la loi dite des Trois Ans, faisant passer le service militaire de deux à trois ans. Cette campagne entraîne un afflux d’adhérents jeunes, et le Parti atteint les 90 000 membres.
Cependant, les socialistes semblent ne pas croire vraiment au déclenchement immédiat de la guerre, et mettent tous leurs espoirs dans des règlements diplomatiques.
En Avril 1914, dans le cadre d’un rapprochement avec les radicaux, la S.F.I.O obtient un succès électoral aux législatives : 103 sièges, 1.400.000 voix (16,97 %). Le Parti domine dans les zones ouvrières et confirme son implantation en milieu rural.
 En même temps, la Parti confirme son rapprochement avec la C.G.T, pour la nécessaire unité du Prolétariat (Jaurès).
Voici donc quelques éditoriaux du quotidien du Parti illustrant ses positions dans l’immédiat avant-guerre.


Le 16 novembre 1912, L’Humanité titre sur la journée de protestation de l’Internationale ouvrière contre la guerre, avec des meetings dans différents pays d’Europe, et annonce la grande démonstration contre la guerre organisée par la Fédération de la Seine du Parti socialiste SFIO, le lendemain dimanche. Jaurès consacre un éditorial à l’événement.


« EN MASSE

Il est tout à fait inutile et il serait dangereux à cette heure de discuter l’interprétation donnée par la Confédération générale du Travail à la motion d’Amiens [1]. Celle-ci n’exclut à aucun degré la libre collaboration, pour des objets déterminés, de l’organisation syndicale de la classe ouvrière avec d’autres organisations, notamment avec le Parti socialiste que le citoyen Jouhaux [2] lui-même, dans un article récent, appelait « l’organisation politique de la classe ouvrière ». Mais enfin, puisque les organisations ouvrières, tout en réservant une autonomie que nul n’a songé à contester ou à réduire, donnent le conseil aux travailleurs de participer le plus largement possible aux manifestations annoncées, il est certain qu’il n’y aura dans le prolétariat de France ni divisions misérables, ni dispersion, ni flottement. L’heure requiert l’action unanime, ce que j’oserai appeler l’action émouvante. Il faut que tous les gouvernements sachent qu’ils ont à compter avec une force vaste et résolue. Aux passagères éclaircies peut de nouveau succéder la menace. Même si la question des Balkans s’acheminerait à une solution pacifique, bien des surprises restent possibles. Et les problèmes de la Turquie d’Asie, qui ne tarderont pas à être posés, mettront de nouveau aux prises les ambitions et les appétits des puissances. N’est-il pas vraiment temps que le prolétariat crie par ses millions de voix que c’est assez de ce régime ? C’est à lui d’affirmer, de préparer, de susciter un ordre nouveau. C’est à lui de prouver, par son action de masse organisée, réfléchie et enthousiaste qu’il peut devenir le centre efficace de toutes les forces de civilisation.
 Oui, comme le dit la Fédération de la Seine, ce serait une honte pour le peuple de Paris, pour la classe ouvrière, si demain 17 novembre, à l’heure où tout le prolétariat de l’Europe attestera son ferme vouloir, elle diminuait par l’exiguïté de sa manifestation, la force du grand élan commun. Ce serait une honte et ce serait une trahison. Car dans les difficultés internationales, chaque fraction nationale du socialisme agira avec d’autant plus de résolution et d’autorité qu’elle se sentira soutenue par le mouvement puissant et concordant des prolétaires dans les autres pays.
Si les gouvernants, si les groupes belliqueux d’une nation, peuvent dire aux organisation socialistes et ouvrières : Voyez comme ailleurs le mouvement est faible, voyez comme la classe ouvrière des autres pays est indifférente et languissante, le ressort de l’action serait affaibli sinon brisé. Au contraire, si
de tous les pays la voix prolétarienne s’élève avec la même force, si d’un bout à l’autre de l’Europe les échos de manifestations populaires partout puissantes se rencontrent en un magnifique retentissement, la force et la résolution de chacun s’accroîtront de la force et de la résolution de tous. Et tous ensemble nous seront à la hauteur des responsabilités redoutables qui nous attendent dans les jours troublés.

Quelle humiliation et quelle tristesse ce serait pour les délégués français que le Bureau socialiste international
 envoie dans les capitales étrangères [3], si après avoir participé à des manifestations d’une admirable puissance, ils apprenaient, par des télégrammes de France complaisamment reproduits dans les journaux de Berlin, de Vienne, que la classe ouvrière française inerte ou tiraillée n’a pas donné un plein effort ! Et quelle épreuve, quelle difficulté de plus pour nos camarades de l’Internationale accusés par leurs adversaires directs, d’affirmer une action de paix où le prolétariat de France ne s’engagerait qu’à demi !
Je suis sûr que la classe ouvrière française qui tous les jours davantage complète par un effort d’organisation sa puissance d’élan et d’idéalisme a le sens de ses responsabilités. Je suis sûr qu’elle répondra en masse à l’appel des organisateurs [4]. C’est tout le peuple de Paris et de la Seine qui dira dimanche aux orateurs d’Allemagne, d’Autriche, d’Angleterre, que nous voulons la paix, l’union cordiale et loyale des nations, le désarmement simultané des appétits et des haines, la fin des sournoiseries et des mensonges, des méfiances épuisantes et des paniques périodiques, l’abolition de la guerre et de la paix armée, de la sauvagerie aigüe et de la barbarie chronique, l’avènement d’un ordre de travail, de raison et de justice.
Tout cela, la classe ouvrière de France le dira avec force. Elle signifiera que la France révolutionnaire et ouvrière n’a abdiqué ni ses grandes traditions no ses grandes espérances, qu’elle est prête à assumer sa part de charge et d’honneur dans l’effort de paix et de libération du prolétariat universel. Vive la civilisation socialiste ! »
Vive l’Internationale !
JEAN JAURES »


L’Humanité, 25 novembre 1912, publie le discours de Jaurès prononcé devant des milliers de militants rassemblés dans, et autour la cathédrale de Bâle (Suisse), à l’occasion du Congrès socialiste international :

« Discours de Jaurès

Lorsque le président Blocker annonce que la parole est à Jaurès, les applaudissements éclatent.
 Sous la voute sonore de la cathédrale, le représentant de la France socialiste et ouvrière peut enfin parler [5].
 Une lourde responsabilité pèse sur l’Internationale tout entière, dit-il, cependant les journaux bourgeois de chez nous ont écrit que dans notre grandiose action actuelle, il n’y avait qu’une parade des socialistes voulant se donner l’air de
 sauver la paix que personne ne menaçait, et au même moment, les mêmes journaux étaient contraints de reconnaître que la situation est singulièrement incertaine et troublante. Tous les gouvernements cependant hésitent à se lancer dans une aventure guerrière par crainte des conséquences qu’ils ne peuvent mesurer à l’avance. Il y a des courants contradictoires, la balance du destin est incertaine à cette heure, mais subitement le vertige peut saisir ceux qui hésitent encore. Voilà pourquoi le devoir des socialistes est de rendre intensive contre la guerre leur action concertée et unanime ; ils trouveront peut-être des concours chez ceux des chrétiens qui ont prêté aujourd’hui leur église et qui pourront supplier leurs coreligionnaires de ne pas oublier les préceptes de celui dont ils se réclament et de ne pas livrer leurs frères aux griffes du démon de la guerre.
Plus loin, Jaurès faisant allusion aux cloches qui ont salué l’arrivée des congressistes et dont le chant faisait appel à l’universelle conscience, a rappelé l’inscription de la cloche symbolique de Schiller :
« J’appelle les vivants, je pleure les morts, et je brise les foudres. »
 [6]
Jaurès, en termes admirables a paraphrasé la citation.
 Quant à la barque du parti, de même que, quand les nuées commencent à s’accumuler, que les vagues grossissent, le pilote ne peut pas dire que c’est à telle ou telle minute qu’il fera telles manœuvres, de même l’Internationale ouvrière ne peut fixer le moment où s’exercera son action, mais elle a le droit de dire qu’à toute heure elle sera là pour guetter les occasions d’employer l’action légale ou révolutionnaire, soit pour prévenir la guerre, soit pour châtier ceux qui l’auraient déchaînée [7]
. Depuis des siècles, des rêves d’espérance sont près d’émerger de dessous ces voûtes de pierre ; il n’y en a pas eu de plus noble et de plus grand que celui que le socialisme veut réaliser dans la vie. A l’endroit où se tint le si long et si trouble Concile de l’ancienne Eglise [8], nous, socialistes, nous travaillons pour notre idéal et sans crainte de schisme [9], mais avec une unité splendide d’âme et de pensée.

Jaurès a terminé avec cet avertissement que le prolétariat s’aperçoit de plus en plus qu’il lui en coûterait moins de sang pour faire la révolution qu’il n’en verserait pour la guerre des autres [10]. »
Une longue ovation, des acclamations sans fin répondent à Jaurès qui descend de la chaire sur ces paroles. »


Le 1er mars 1913, L’Humanité publie sur deux colonnes, celle de gauche en français, celle de droite en allemand, le manifeste commun des partis socialistes français et allemand, dont la lecture est douloureuse quand l’on sait ce qu’il en adviendra dans l’été 1914.

« Au moment où, en Allemagne et en France, les gouvernements se préparent à déposer de nouveaux projets de loi qui vont encore accroître les charges militaires déjà formidables, les socialistes français et les socialistes allemands estiment que c’est leur devoir de s’unir plus étroitement que jamais pour mener ensemble la bataille contre ces agissements insensés des classes dirigeantes.

Les socialistes français et les socialistes allemands protestent, unanimement et d’une même voix, contre les armements incessants qui épuisent les peuples, les contraignent à négliger les plus précieuses œuvres de civilisation, aggravent les défiances réciproques, et au lieu d’assurer la paix, suscitent des conflits qui conduisent à une catastrophe universelle, et qui aboutissent à la misère et à la destruction des masses.
Les socialistes des deux pays ont le droit de se regarder comme les interprètes, tout à la fois du peuple allemand et du peuple français, quand ils affirment que la masse des deux peuples, à une majorité écrasante, veut la paix, et qu’elle a horreur de la guerre. Ce sont les classes dirigeantes qui, d’un côté et de l’autre de la frontière, provoquent artificiellement, au lieu de les combattre, les antagonismes nationaux, attisent l’hostilité réciproque, et détournent ainsi les peuples, dans leur pays, de leurs efforts de civilisation et de leur bataille émancipatrice.

Pour assurer tout à la fois le maintien de la paix, l’indépendance des nations et le progrès dans tous les domaines de la démocratie des deux États, les socialistes réclament que tous les conflits entre les peuples soient réglés par des traités d’arbitrage : car ils estiment que les résoudre par la voix de la violence n’est que barbarie et honte pour l’humanité.
Ils réclament qu’à l’armée permanente, qui constitue pour les nations une permanente menace, soient substituées des milices nationales, établies sur des bases démocratiques et n’ayant pour objet que la défense du pays.

Et si enfin, en dépit de leur opposition passionnée, de nouvelles dépenses militaires sont imposées aux peuples, les socialistes des deux pays lutteront de toute leur énergie pour que les charges financières retombent sur les épaules des possédants et des riches.

Les socialistes d’Allemagne et de France ont déjà, par leur conduite dans le passé, démasqué le double jeu, le jeu perfide des chauvins et des fournisseurs militaires des deux pays, qui évoquent aux yeux du peuple, en France, une prétendue complaisance des socialistes allemands pour le militarisme, et en Allemagne une prétendue complaisance des socialistes français pour le même militarisme.

La lutte commune contre le chauvinisme, d’un côté et de l’autre de la frontière, l’effort commun pour une union pacifique et amicale des deux nations civilisées doivent mettre fin à cette artificieuse duperie.

C’est le même cri contre la guerre, c’est la même condamnation de la paix armée qui retentissent à la fois dans les deux pays. C’est sous le même drapeau de l’Internationale - de l’Internationale qui repose sur la liberté et l’indépendance assurées à chaque nation - que les socialistes français et les socialistes allemands poursuivent avec une vigueur croissante leur lutte contre le militarisme insatiable, contre la guerre dévastatrice, pour l’entente réciproque, pour la paix durable entre les peuples. »


Le 10 août 1913, au lendemain de la ratification définitive par le Sénat de loi portant de deux à trois ans le service militaire, Jaurès publie l’éditorial suivant :

« Plus que jamais
Villefranche d’Albi [11].
Voilà donc la loi militaire définitivement votée et promulguée. Ce n’est pas pour nous la fin du combat. C’est une nouvelle période de lutte qui s’ouvre. La question reste posée : ou plutôt elle sera de jour en jour plus aigüe et plus nette. Les occasions vont se multiplier de dénoncer les vices d’une loi qui est à la fois une loi de réaction et une loi de mensonge, une abdication de la démocratie et un trompe l’œil [12].
Il nous sera permis de faire constater au pays, par des faits, par des exemples, le trouble jeté dans l’éducation militaire et la mobilisation par le rassemblement hâtif de deux classes non instruites. [13]. Il nous sera facile d’établir que l’éducation de caserne espacée sur trois années aboutit au désœuvrement, aux recommencements fastidieux, au gaspillage du temps et des forces, à l’universel dégoût.

Si la commission de l’armée du Sénat obtient du gouvernement qu’il porte devant la chambre, à la rentrée d’octobre, des projets « rectificatifs », c’est toute la loi qui sera remise en question. C’est tout le débat qui sera rouvert, et comme il sera impossible à la grande presse, malgré tout, de se maintenir au diapason de mensonge où elle s’est d’abord haussée, comme il faudra bien qu’elle laisse échapper certains aveux, comme déjà la loi qu’on a bâclée constituerait une trahison flagrante si on ne proclamait pas que l’Allemagne est résolue à ne pas nous attaquer d’ici un an [14], malgré la crise balkanique, nous ne désespérons pas de faire parvenir enfin la vérité jusqu’au pays.
Et par le problème financier, tout le problème militaire et international sera évoqué de nouveau. La France va être placée dans cette alternative ou de s’infliger un milliard d’impôts de plus ou d’adopter une organisation défensive à la fois plus efficace et moins onéreuse et de pratiquer une politique internationale plus prévoyante et plus haute. Nous ne prenons pas notre parti de ce surcroît de charges qui va peser sur la production et sur le travail d’un poids si énorme. Certes, si les dirigeants s’obstinent jusqu’au bout dans leur folie, nous lutterons pour faire porter aux classes riches le fardeau fiscal. Mais nous combattons encore et d’abord pour épargner à la nation cette épreuve. Même concentrée sur les riches, une charge aussi lourde se fait presque toujours sentir aux pauvres, soit par les répercussions sur le prix de la vie, soit par la diminution et la paralysie de la production nationale. En tout cas, si l’heure vient où notre budget des dépenses doit s’accroître d’un milliard, il faut que ce soit non pour les folies d’entreprises coloniales impatientes et démesurées, non pour la dévorante routine d’un militarisme aux formes caduques et aux idées surannées, mais pour des œuvres vivantes et fécondes de progrès national et de progrès social qui, en accroissant la force de production du pays et la puissance de la consommation des masses rendraient à l’industrie, à la culture, le décuple de ce que l’impôt leur prend.

La crise finale obligera donc la démocratie française à un nouvel examen de conscience. Elle dira si elle veut suivre le chemin qui mène à l’abîme, ou remonter vers la sagesse et vers la vie. Ainsi sera ramené sans cesse ce grand problème militaire que la réaction n’a même pas pu résoudre dans son propre sens, car elle n’y a apporté que la solution la plus bâtarde, la plus sinistrement impuissante. Il ne disparaîtra pas de l’ordre du jour, car il est lié à la question vitale dont il n’est qu’un élément, je veux dire à la direction générale de la politique de la démocratie, à l’organisation moderne de la patrie.
Ce problème militaire, le discours du général Pau nous aidera à le discuter et à le résoudre en pleine lumière [15]. Ce discours élégant et clair a laissé transparaître le fond de la pensée de l’état-major. Nous savons maintenant avec une précision saisissante ce que veulent les grands chefs par qui le ministère de la guerre est gouverné. Et l’exposé de M. le général Pau apprend beaucoup à qui le médite. Déjà Cachin [16] a souligné ici d’un trait vigoureux ce que M. le général Pau a dit du rôle des réserves. Je voudrais y revenir avec plus de détail et soumettre à l’analyse les idées essentielles de l’état-major. Dans la solitude où je suis venu chercher quelques semaines de repos, je suis trop loin de Paris pour pouvoir accompagner d’un commentaire immédiat, comme j’essaie de le faire à Paris, l’événement de chaque jour. Mais il n’est pas sans intérêt, je crois, de se recueillir un peu pour marquer les résultats acquis, pour faire la critique des idées et pour préciser les lignes d’action des partis, celles de nos adversaires et la nôtre. C’est ce que je voudrais tenter durant ces vacances, en commençant par l’exposé où M. le général Pau a formulé la doctrine du ministère de la guerre.
JEAN JAURES. »


L’Humanité, 10 mai 1914

Éditorial de Jaurès en ce jour de second tour des élections législatives.


« Ferme espoir

Voici le dernier jour de la bataille qui se poursuit depuis des semaines. Voici le scrutin qui destinera la France pour des années ou à une politique de réaction, de militarisme outrancier, et routinier et de privilège, ou au contraire une politique de progrès social, de défense nationale démocratique et rationnelle, et d’harmonie internationale. Tous les citoyens ont dès maintenant pris parti dans leur conscience. Ils savent quel est le bulletin qu’ils mettront dans l’urne : et toute parole d’exhortation est désormais inutile. Mais nous avons le droit de faire entendre une parole d’espoir. Oui, nous sommes assurés que tous ceux qui ont l’intelligence des intérêts du travail et des conditions mêmes de la civilisation humaine, feront aujourd’hui tout leur devoir. Il n’y aura ni abstention ni indifférence. Ceux mêmes des travailleurs qui, par impatience de la lenteur du mouvement humain, pratiquaient l’abstentionnisme, se sont aperçus 
qu’ils jouaient un rôle de dupes et qu’ils aggravaient le mal contre lequel ils voulaient protester. [17] En tout cas, jamais le désir de l’unité de toutes les forces prolétariennes n’a été aussi fortement manifesté par Jaurès qu’en ce début d’année 1914]]. Jamais il n’y eut dans la classe ouvrière, jamais il n’y eut parmi les travailleurs socialistes un empressement aussi grand à user de la part de force que le droit de suffrage universel remet à chacun d’eux. Partout la ferveur attentive du peuple ouvrier a répondu à la dignité, à la force, à l’élévation, à la franchise de la propagande socialiste. Partout notre idéal a été clairement affirmé ; partout notre programme immédiat a été nettement défini.
Les prolétaires savent que l’heure n’est plus au scepticisme, au dilettantisme et aux fantaisies, mais à l’action. Ils savent aussi que seul le Parti socialiste trouve dans son idéal la force de mener sans faiblesse et sans équivoque la bataille de chaque jour. Et un des signes les plus heureux du mouvement profond qui se produit, une des plus réconfortantes promesses d’un grand avenir prochain, c’est l’enthousiasme de la jeunesse [18]. Voilà bien des années que je n’avais pas constaté chez les jeunes gens, chez les adolescents, une ardeur comparable à celle qui les anime aujourd’hui. C’est que tous les nouveaux venus et les vétérans, tous, les anciens et les jeunes, sentent la gravité de l’heure et mesurent la grandeur du combat.
L’audace de la réaction, qui, ayant réussi par surprise et pour quelques jours, le coup de la loi de Trois Ans, se croit maîtresse de la France, a réveillé dans les cœurs de généreuses colères. Tous savent que de la victoire de la réaction militaire le cléricalisme espère faire sa victoire et que les réacteurs chercheraient, s’il le faut, dans les diversions extérieures le moyen de consolider leur empire [19]. Ainsi serait compromis, ainsi serait rendu impossible pour de longues années le rapprochement des peuples auquel concourent le socialisme et la démocratie de tous les pays.
Ainsi seraient coupées les voies du progrès légal [20]. Ainsi triompheraient le privilège, la routine et la barbarie [21]. Tous les citoyens socialistes ont conscience de leur responsabilité. Ils feront front contre les réacteurs et contre les pseudo-radicaux qui font sournoisement le jeu de la réaction. Ils assureront la victoire des candidats du Parti, et là où celui-ci a décidé de reporter ses suffrages sur un démocrate sincère, ils voteront avec ensemble pour barrer la route à la pire réaction.

La journée d’aujourd’hui marquera une date éclatante dans la longue, dure et glorieuse histoire de la démocratie socialiste luttant pour l’affranchissement du travail, pour la victoire de la justice sur le privilège, de la paix et de la civilisation sur la violence et la barbarie.
Vive la République sociale ! 

JEAN JAURÈS »


Au lendemain du deuxième tour des élections législatives, Jean Jaurès écrit cet éditorial dans L’Humanité (11 mai 1914) :

« AU TRAVAIL

La poussée socialiste s’est affirmée en la journée d’hier, vaste et forte, dans les campagnes comme dans les villes, parmi les paysans comme parmi les ouvriers. Cent élus représenteront le Parti au Parlement.
Comme dans toutes les grandes batailles, le Parti a à déplorer des pertes cruelles. La défaite de Rouanet [22], de Colly [23], de Lavaud [24], de Lhoste [25], pour ne parler que de ceux qui faisaient partie de la dernière législature, a jeté une ombre sur la victoire.
Mais, dans l’ensemble, c’est un magnifique progrès du prolétariat et de la démocratie sociale ; 
Il est d’autant plus remarquable, que le Parti a eu à lutter contre les calomnies effrénées du nationalisme et de la réaction, contre les paniques déchaînées par les privilégiés et par les chauvins : contre toutes les manœuvres que le scrutin d’arrondissement permet ou aggrave ; contre l’universel effort de la grande presse d’information tout entière au service du capital et des chercheurs de conflits internationaux.

Je ne peux pas, ce soir, ne connaissant pas encore tous les résultats, prévoir les conséquences politiques du scrutin d’hier. Ce que l’on peut dire avec certitude, c’est qu’au lendemain de cette affirmation du pays, il n’y a pas de gouvernement, il n’y a pas de Parlement qui ne soit tenu de compter avec le socialisme.

Ce qui est certain aussi, c’est que notre Parti ne s’endormira pas sur cette victoire. Il sait qu’il la doit d’abord à son esprit d’organisation, à sa force d’unité qui lui a permis de développer une grande action malgré les forces de confusion et de dispersion d’un régime électoral déplorable.

Cette organisation, il va s’appliquer tout de suite à la fortifier et à l’étendre, pour que l’élan des esprits soit durable et efficace.

Le Parti sait aussi qu’il doit sa victoire à la netteté de ses affirmations, à la vigueur de son programme. Il fera au Parlement œuvre précise et forte.

Et nous défions bien la réaction de maintenir longtemps contre la démocratie, contre la France, contre la sécurité nationale, la gageure insensée et funeste de la loi des trois ans.
JEAN JAURÈS » [26]

Quelques semaines à peine séparent le bon score électoral de la SFIO de mai 1914, évoqué hier, et le déclenchement du catastrophique conflit mondial, fin juillet. L’engrenage du 28 juillet au 3 août allait précipiter la France, et la SFIO, dans la guerre. Le socialisme français, qui avait si clairement et fermement proclamé son désir d’éviter la guerre, se trouvait brutalement placé devant l’heure de vérité. On sait combien son acceptation de la guerre et de l’Union sacrée lui sera ad vitam æternam reprochée par le communisme qui allait naître de cette guerre, et de son refus. Comme je l’ai écrit au début de cette série d’articles, il n’est ici aucunement question de faire un mauvais procès a posteriori à la SFIO (Section française de l’Internationale ouvrière). Mais il s’agit de comprendre en quoi cette volte-face si rapide était d’une certaine façon révélatrice de la nature de ce parti électoralement ouvrier, mais dirigé par des professionnels de la politique parlementariste, dont bien peu étaient d’extraction ouvrière (y compris les chefs du courant le "révolutionnaire", dont Guesde). Un parti traversé par les débats qui agitaient également les les sociaux-démocrates allemands : marxisme orthodoxe ou révisionnisme ?

28 juin 1914, l’archiduc autrichien François-Ferdinand et son épouse sont assassinés à Sarajevo, en Bosnie-Herzégovine sous tutelle autrichienne. L’Autriche-Hongrie accuse la Serbie d’avoir armé la main des terroristes. Après quelques semaines de tension, l’Autriche-Hongrie rompt ses relations diplomatiques avec la Serbie. La guerre menace entre les deux États, et au-delà, car l’Allemagne est alliée de l’Autriche- Hongrie, et la Russie, protectrice des Serbes, est l’alliée de la France...

Jaurès, dernier discours, Lyon-Vaise, 25 juillet 1914.

« Je veux vous dire ce soir que jamais nous n’avons été, que jamais depuis quarante ans l’Europe n’a été dans une situation plus menaçante et plus tragique que celle où nous sommes à l’heure où j’ai la responsabilité de vous adresser la parole. Ah ! citoyens, je ne veux pas forcer les couleurs sombres du tableau, je ne veux pas dire que la rupture diplomatique dont nous avons eu la nouvelle il y a une demie heure, entre l’Autriche et la Serbie, signifie nécessairement qu’une guerre entre l’Autriche et la Serbie va éclater et je ne dis pas que si la guerre éclate entre la Serbie et l’Autriche le conflit s’étendra nécessairement au reste de l’Europe, mais je dis que nous avons contre nous, contre la paix, contre la vie des hommes à l’heure actuelle, des chances terribles et contre lesquelles il faudra que les prolétaires de l’Europe tentent les efforts de solidarité suprême qu’ils pourront tenter.

Citoyens, la note que l’Autriche a adressée à la Serbie est pleine de menaces et si l’Autriche envahit le territoire slave, si les Germains, si la race germanique d’Autriche fait violence à ces Serbes qui sont une partie du monde slave et pour lesquels les slaves de Russie éprouvent une sympathie profonde, il y a à craindre et à prévoir que la Russie entrera dans le conflit, et si la Russie intervient pour défendre la Serbie, l’Autriche ayant devant elle deux adversaires, la Serbie et la Russie, invoquera le traité d’alliance qui l’unit à l’Allemagne et l’Allemagne fait savoir qu’elle se solidarisera avec l’Autriche. Et si le conflit ne restait pas entre l’Autriche et la Serbie, si la Russie s’en mêlait, l’Autriche verrait l’Allemagne prendre place sur les champs de bataille à ses côtés. Mais alors, ce n’est plus seulement le traité d’alliance entre l’Autriche et l’Allemagne qui entre en jeu, c’est le traité secret mais dont on connaît les clauses essentielles, qui lie la Russie et la France et la Russie dira à la France : "J’ai contre moi deux adversaires, l’Allemagne et l’Autriche, j’ai le droit d’invoquer le traité qui nous lie, il faut que la France vienne prendre place à mes côtés."
À l’heure actuelle, nous sommes peut-être à la veille du jour où l’Autriche va se jeter sur les Serbes et alors l’Autriche et l’Allemagne se jetant sur les Serbes et les Russes, c’est l’Europe en feu, c’est le monde en feu.
Dans une heure aussi grave, aussi pleine de périls pour nous tous, pour toutes les patries, je ne veux pas m’attarder à chercher longuement les responsabilités. Nous avons les nôtres, Moutet [27] l’a dit et j’atteste devant l’Histoire que nous les avions prévues, que nous les avions annoncées ; lorsque nous avons dit que pénétrer par la force, par les armes au Maroc, c’était ouvrir l’ère des ambitions, des convoitises et des conflits, on nous a dénoncés comme de mauvais Français et c’est nous qui avions le souci de la France.

Voilà, hélas ! notre part de responsabilités, et elle se précise, si vous voulez bien songer que c’est la question de la Bosnie- Herzégovine qui est l’occasion de la lutte entre l’Autriche et la Serbie et que nous, Français, quand l’Autriche annexait la Bosnie-Herzégovine, nous n’avions pas le droit ni le moyen de lui opposer la moindre remontrance, parce que nous étions engagés au Maroc et que nous avions besoin de nous faire pardonner notre propre péché en pardonnant les péchés des autres.

Et alors notre ministre des Affaires étrangères disait à l’Autriche :
"Nous vous passons la Bosnie-Herzégovine, à condition que vous nous passiez le Maroc" et nous promenions nos offres de pénitence de puissance en puissance, de nation en nation, et nous disions à l’Italie : "Tu peux aller en Tripolitaine, puisque je suis au Maroc, tu peux voler à l’autre bout de la rue, puisque moi j’ai volé à l’extrémité."
. Chaque peuple paraît à travers les rues de l’Europe avec sa petite torche à la main et maintenant voilà l’incendie. Eh 
bien ! citoyens, nous avons notre part de responsabilité, mais elle ne cache pas la responsabilité des autres et nous avons le droit et le devoir de dénoncer, d’une part, la sournoiserie et la brutalité de la diplomatie allemande, et, d’autre part, la duplicité de la diplomatie russe. Les Russes qui vont peut- être prendre parti pour les Serbes contre l’Autriche et qui vont dire "Mon cœur de grand peuple slave ne supporte pas qu’on fasse violence au petit peuple slave de Serbie". Oui, mais qui est-ce qui a frappé la Serbie au cœur ? Quand la Russie est intervenue dans les Balkans, en 1877, et quand elle a créé une Bulgarie, soi-disant indépendante, avec la pensée de mettre la main sur elle, elle a dit à l’Autriche "Laisse-moi faire et je te confierai l’administration de la Bosnie-Herzégovine". L’administration, vous comprenez ce que cela veut dire, entre diplomates, et du jour où l’Autriche-Hongrie a reçu l’ordre d’administrer la Bosnie-Herzégovine, elle n’a eu qu’une pensée, c’est de l’administrer au mieux de ses intérêts.
Dans l’entrevue que le ministre des Affaires étrangères russe
a eu avec le ministre des Affaires étrangères de l’Autriche, la Russie a dit à l’Autriche : "Je t’autoriserai à annexer la Bosnie- Herzégovine à condition que tu me permettes d’établir un débouché sur la mer Noire, à proximité de Constantinople." M. d’Ærenthal a fait un signe que la Russie a interprété comme un oui, et elle a autorisé l’Autriche à prendre la Bosnie- Herzégovine, puis quand la Bosnie-Herzégovine est entrée dans les poches de l’Autriche, elle a dit à l’Autriche : "C’est mon tour pour la mer Noire." - "Quoi ? Qu’est-ce que je vous ai dit ? Rien du tout !", et depuis c’est la brouille avec la Russie 
et l’Autriche, entre M. Iswolsky, ministre des Affaires étrangères de la Russie, et M. d’Ærenthal, ministre des Affaires étrangères de l’Autriche ; mais la Russie avait été la complice de l’Autriche pour livrer les Slaves de Bosnie- Herzégovine à l’Autriche-Hongrie et pour blesser au cœur les Slaves de Serbie.
C’est ce qui l’engage dans les voies où elle est maintenant.
Si depuis trente ans, si depuis que l’Autriche a l’administration de la Bosnie-Herzégovine, elle avait fait du bien à ces peuples, il n’y aurait pas aujourd’hui de difficultés en Europe ; mais la cléricale Autriche tyrannisait la Bosnie- Herzégovine [28] ; elle a voulu la convertir par force au catholicisme ; en la persécutant dans ses croyances, elle a soulevé le mécontentement de ces peuples.
La politique coloniale de la France, la politique sournoise de la Russie et la volonté brutale de l’Autriche ont contribué à créer l’état de choses horrible où nous sommes. L’Europe se débat comme dans un cauchemar.

Eh bien ! citoyens, dans l’obscurité qui nous environne, dans l’incertitude profonde où nous sommes de ce que sera demain, je ne veux prononcer aucune parole téméraire, j’espère encore malgré tout qu’en raison même de l’énormité du désastre dont nous sommes menacés, à la dernière minute, les gouvernements se ressaisiront et que nous n’aurons pas à frémir d’horreur à la pensée du cataclysme qu’entraînerait aujourd’hui pour les hommes une guerre européenne. Vous avez vu la guerre des Balkans [29] ; une armée presque entière a succombé soit sur le champ de bataille, soit dans les lits d’hôpitaux, une armée est partie à un chiffre de trois cent mille hommes, elle laisse dans la terre des champs de bataille, dans les fossés des chemins ou dans les lits d’hôpitaux infectés par le typhus cent mille hommes sur trois cent mille.
Songez à ce que serait le désastre pour l’Europe : ce ne serait plus, comme dans les Balkans, une armée de trois cent mille hommes, mais quatre, cinq et six armées de deux millions d’hommes. Quel massacre, quelles ruines, quelle barbarie ! Et voilà pourquoi, quand la nuée de l’orage est déjà sur nous, voilà pourquoi je veux espérer encore que le crime ne sera pas consommé. Citoyens, si la tempête éclatait, tous, nous socialistes, nous aurons le souci de nous sauver le plus tôt possible du crime que les dirigeants auront commis et en attendant, s’il nous reste quelque chose, s’il nous reste quelques heures, nous redoublerons d’efforts pour prévenir la catastrophe.
Déjà, dans le Vorwaerts, nos camarades socialistes d’Allemagne s’élèvent avec indignation contre la note de l’Autriche et je crois que notre bureau socialiste international est convoqué.
Quoi qu’il en soit, citoyens, et je dis ces choses avec une sorte de désespoir, il n’y a plus, au moment où nous sommes menacés de meurtre et, de sauvagerie, qu’une chance pour le maintien de la paix et le salut de la civilisation, c’est que le prolétariat rassemble toutes ses forces qui comptent un grand nombre de frères, Français, Anglais, Allemands, Italiens, Russes et que nous demandions à ces milliers d’hommes de s’unir pour que le battement unanime de leurs cœurs écarte l’horrible cauchemar [30]. 
J’aurais honte de moi-même, citoyens, s’il y avait parmi vous un seul qui puisse croire que je cherche à tourner au profit d’une victoire électorale, si précieuse qu’elle puisse être, le drame des événements. Mais j’ai le droit de vous dire que c’est notre devoir à nous, à vous tous, de ne pas négliger une seule occasion de montrer que vous êtes avec ce parti socialiste international qui représente à cette heure, sous l’orage, la seule promesse d’une possibilité de paix ou d’un rétablissement de la paix. »


Trois jours après, l’Autriche-Hongrie entrait en guerre contre la Serbie.


L’Humanité, 28 juillet 1914, publie en première page, sur trois colonnes parallèles, les manifestes des sections nationales de l’Internationale ouvrière, française, allemande, italienne (qui ne sont pas exactement sur la même tonalité).
Voici le manifeste de la S.F.I.O :

« Manifeste de la Section française

Citoyens,

L’anarchie fondamentale du système social, les compétitions des groupes capitalistes, les convoitises coloniales, les intrigues et les violences de l’impérialisme, la politique de rapine des uns, la politique d’orgueil et de prestige des autres, ont créé depuis dix ans dans toute l’Europe une tension permanente, un risque constant et croissant de guerre. Le péril a été subitement accru par la démarche agressive de la diplomatie austro-hongroise. Quels que puissent être les griefs de l’État austro-hongrois contre la Serbie, quels
 qu’aient pu être les excès du nationalisme panserbe, l’Autriche, comme l’ont dit bien haut nos camarades autrichiens, pouvait obtenir les garanties nécessaires sans recourir à une note comminatoire et brutale qui fait surgir soudain la menace de la plus révoltante et de la plus effroyable des guerres. Contre la politique de violence, contre les méthodes de brutalité qui peuvent à tout instant déchaîner sur l’Europe une catastrophe sans précédent, les prolétaires de tous les pays se lèvent et protestent. Ils signifient leur horreur de la guerre et leur volonté de la prévenir. Les socialistes, les travailleurs de France font appel au pays tout entier pour qu’il contribue de toutes ses forces au maintien de la paix. Ils savent que le gouvernement français dans la crise présente a
 le souci très net et très sincère d’écarter ou d’atténuer les risques de conflit. Ce qu’ils lui demandent, c’est de s’employer à faire prévaloir une procédure de conciliation et de médiation rendue plus facile par l’empressement de la Serbie à accorder une grande partie des demandes de l’Autriche. Ce qu’ils lui demandent, c’est d’agir sur son alliée la Russie, afin qu’elle ne soit pas entraînée à chercher dans la défense des intérêts slaves un prétexte à opérations agressives. leur effort correspond aussi à celui des socialistes allemands demandant à l’Allemagne d’exercer auprès de l’Autriche son alliée une action modératrice. Les uns et les autres à leur poste d’action, font la même œuvre, vont vers le même but. C’est cette forte, c’est cette impérieuse volonté de paix que vous affirmerez, citoyens, dans les réunions que nous vous invitons à multiplier. C’est pour affirme avec plus de vigueur et d’ensemble la commune volonté de paix du prolétariat européen, c’est pour concerter une vigoureuse action commune que l’Internationale se réunit demain à Bruxelles. En elle et avec elle, nous lutterons de toute notre énergie contre l’abominable crime dont le monde est menacé. La seule possibilité de ce crime est la condamnation et la honte de tout un régime.

A bas la guerre !
Vive la République sociale !
Vive le socialisme international !

BEUCHARD, BRÆMER, BRACKE, CAMÉLINAT, COMPÈRE-MOREL, DORMOY, DUBREUILH, DUCOS DE LA HAILLE, GÉRARD, GRANDVALLER, GROUSSIER, GUESDE, HÉLIÈS, HERVÈ, JAURÈS, MAILLET, PÉDRON, POISSON, RENAUDEL, ROLAND, ROLDES, SEMBAT, VAILLANT, UHRY. »


Le lendemain 29 juillet, le Bureau de l’Internationale socialiste se réunissait à Bruxelles, sans prendre de décision. Le même jour, la Russie commence à mobiliser contre l’Autriche-Hongrie. Le 30, Russie, alliée de la Serbie, proclame la mobilisation générale contre l’Autriche-Hongrie et l’Allemagne. Cette mobilisation, ordonnée sans que la Russie ait eu recours à la concertation que l’alliance franco- russe rendait obligatoire, mettait la France devant le fait accompli.

Le 31, l’Allemagne envoie un ultimatum à la France pour qu’elle ne soutienne pas la Russie et reste neutre. Le 31 juillet au soir, Jaurès est assassiné. Le lendemain 1er août, l’Allemagne déclare la guerre à la Russie. Le 2 août, mobilisation générale en France. Le 3 août, l’Allemagne déclare la guerre à la France et à la Belgique. L’irréparable que Jaurès avait annoncé était donc accompli.

Les spéculations sur l’attitude que Jaurès aurait pu avoir en ce début août me semblent vaines, tant elles relèvent des justifications de l’attitude du parti socialiste S.F.I.O en ce début de conflit, et tant elles ont pu relever, par la suite, et tout particulièrement au moment de la scission socialiste de 1920, des critiques de cette attitude.

Mais pour comprendre où en était Jaurès en cette veille tragique du conflit, il est bon de tourner la première page de L’Humanité journal socialiste du 1er août 1914, encadrée de noir et entièrement consacrée à la vie, et à la mort, du directeur du journal et leader socialiste, pour lire au verso, ce court billet de Marcel Cachin, billet qui n’est pas particulièrement mis en valeur, et qui (est-ce pour cela ?) tranche singulièrement avec ce qu’on pourra lire dans le journal les jours suivants.


« LA DERNIÈRE DÉMARCHE DE JAURÈS ÉTAIT POUR LA PAIX

On avait pendant toute la fin de l’après-midi, entendu dans les couloirs de la Chambre les nouvelles mauvaises qu’y répandaient les ministres Augagneur [31] et Dalimier [32].

M. Malvy [33], à son tour, vint au Palais-Bourbon, et Jaurès l’interrogea avec anxiété sur l’état des négociations, sur l’attitude du ministère, sur le résultat qu’il escomptait de la proposition anglaise de Sir Edward Grey [34]. 
Le ministre de l’Intérieur répondait que le gouvernement français aidait le ministre anglais de son mieux, de tout son pouvoir, que la conversation continuait malgré la gravité des événements.

Et notre grand ami avec sa passion lucide, le pressait de préciser, de lui dire de quelle façon le ministère appuyait la proposition, s’il y mettait tout l’accent, toute l’ardeur nécessaires, le désir entier de paix qui devait être à cette heure l’unique pensée de tous. Jaurès faisait remarquer au ministre combien grande, combien immense serait la responsabilité du ministère français s’il avait méconnu la nécessité urgente qui s’imposait à lui de faire sur la Russie une pression décisive, qui seule pouvait sauver la paix.
Il ne suffit pas, ajoutait-il, de prolonger mollement la conversation avec la Russie. Il faut lui tenir un langage ferme, énergique [35]. Il faut lui faire remarquer que, dans le conflit qui menace, la Russie court des risques infiniment moindres que la France ; que la France, en vérité, va subir le choc le plus rude et le plus décisif, et que, dans ces conditions, notre pays a le droit de demander à son alliée d’aller aussi loin que possible dans la voie indiquée par l’Angleterre. Il faut que la Russie accepte la proposition anglaise ; sinon la France a le devoir de lui dire qu’elle ne la suivra pas, qu’elle restera avec l’Angleterre [36]. Si cette pression n’est pas faite énergiquement, vigoureusement, alors c’est l’irréparable qui va s’accomplir, et la responsabilité du gouvernement va être terriblement engagée. Il apparaîtra que notre pays, hélas ! au lieu de parler haut pour défendre son intérêt, est vassal de la Russie, qui, par amour-propre, l’entraîne hors de sa voie [37].
Le ministre écoutait cette ardente prière du bon Français clairvoyant et sage, en l’assurant de son bon vouloir. Mais le ton n’y était pas ; il apparaissait que M. Malvy ne se rendait pas compte, comme l’eût voulu Jaurès, de l’extrême urgence, de la nécessité impérieuse de la démarche dont il l’entretenait. Il voulut alors aller voir le président du Conseil ; et avec quelques amis avec Bracke, Bedouce, Renaudel, Jean Longuet [38], nous nous rendîmes au ministère des affaires étrangères.

M. Viviani ne put recevoir la délégation : le sous-secrétaire d’État, M. Abel Ferry, prit sa place [39]. 
A nouveau, avec plus de force, d’éloquence, de décision que jamais, en une conversation où il mit toute son âme, il fit à nouveau à M. Ferry les déclarations que nous venons de rappeler. A un moment donné, le ministre entraîné lui-même par la logique impérieuse de son interlocuteur laissa échapper : "Comme je regrette, M. Jaurès, que vous ne soyez pas au milieu de nous pour nous aider de vos conseils ! ". Il n’y avait, en effet, qu’à s’incliner devant tant de bon sens et de vigueur.
Notre pauvre ami devait lui-même reprendre pour les lecteurs de L’Humanité d’aujourd’hui le point de vue qu’il venait de défendre devant les ministres impuissants et aveuglés. Il devait à cette table du journal écrire l’article décisif par lequel aurait été dégagée immédiatement la responsabilité de notre Parti [40].
Le plus odieux des attentats l’en a empêché pour le malheur de la France, du socialisme international et de la paix du monde.

Marcel CACHIN » [41]

L’Humanité journal socialiste, 4 août 1914, appelle tristement aux obsèques de Jaurès. La veille, l’Allemagne a déclaré la guerre à la France...

« POUR LES OBSÈQUES DE JAURÈS
La mort de Jean Jaurès, frappé en pleine bataille par la balle d’un fanatique, est un deuil pour le Socialisme, pour la République et pour l’Humanité. Le pays tout entier, sans distinction d’opinion politique, s’est incliné devant la tombe prématurément ouverte de ce glorieux champion de toutes les grandes causes, et, des calomnies misérables qui l’ont si souvent poursuivi sans l’abattre, il ne reste plus aujourd’hui qu’un souvenir à demi effacé.
Jaurès est mort pour son parti, pour son pays, pour l’idéal d’universelle justice auquel il avait voué ses jours. Au seuil de cette guerre sinistre, dont il avait tout fait, l’ayant prédite, pour conjurer l’approche, son sang aura été le premier répandu.

Il était l’Apôtre ; il est maintenant le Martyr.

Dans quelques heures, sa dépouille mortelle quittera la modeste demeure où s’abritaient ses affections intimes et son labeur public, et s’acheminera lentement vers l’éternel repos de la tombe.

Tout ce qui reste encore dans notre cher Paris de travailleurs socialistes [42] se joindra au cortège funèbre de celui qui, durant tant d’années, fut la plus grande voix de son Parti et dont la parole innombrable a si longtemps prêté l’éclat de sa magie sonore à la revendication du prolétariat.

Mais ce ne sont pas seulement les militants socialistes qui feront à l’assassiné ce suprême cortège. Les démocrates se souviendront que celui qui n’est plus n’a jamais séparé dans son vivant apostolat l’évolution démocratique du mouvement socialiste. Le socialisme n’était pour lui que l’aboutissement dernier et la forme supérieure de l’idée de démocratie. Ils viendront donc saluer l’homme qui a le plus fait, en dépit des violences et des incompréhensions des dirigeants des mauvais jours, pour maintenir intact, au cœur des prolétaires meurtris, la confiance dans la République.
Et tous les pacifiques, et tous les pacifistes seront des nôtres, également. C’est parce qu’il a voulu la paix entre les peuples que Jaurès a été le plus souvent outragé. C’est à la cause de la paix qu’ont été sa dernière pensée et son dernier effort. Après l’avoir servie sans défaillance, il est tombé pour elle, assassiné par un soi-disant patriote.

Par la magnificence de son verbe oratoire, Jaurès était un pur Français de la pure France, de cette France héroïque et douce dont la culture et les révolutions ont si souvent remué le monde. Il a servi son peuple par le prestige inégalé d’une action politique faite - on s’en convaincra un jour - de continuité admirable et de surprenante clairvoyance ; il l’a servi par son désintéressement absolu, par cette générosité entière où se marquaient tout son amour, tout son respect de la race humaine. C’est pourquoi tous les hommes de cœur, tous les Français pour qui la France représente avant tout la revanche de l’idée sur les victoires de la force [43] assisteront tout à l’heure aux funérailles de l’homme en qui le socialisme ouvrier, la paix humaine et l’idée française se sont unis avec splendeur. »

Suite : Les socialistes français et le déclenchement de la guerre de 1914

Notes

[1la CGT œuvre indépendamment de tous les partis politiques

[2secrétaire de la CGT

[3En principe Jean Longuet doit parler à Londres, Jean Jaurès à Berlin, Gustave Hervé à Rome, Compère-Morel à Milan, Marcel Cachin à Strasbourg

[4Cet appel incantatoire et réitéré montre en filigrane quelles pesanteurs, quelles réserves peuvent susciter dans le prolétariat ainsi sollicité une action contre une guerre qui couve si loin, alors même que la propagande nationaliste désigne plus que jamais l’Allemagne comme l’ennemi en puissance

[5"enfin" : car les orateurs avaient été nombreux et prolixes

[6Bonne occasion de lire ou relire le roman d’Aragon, Les cloches de Bâle, Denoël 1934, Folio 1972

[7Paroles oh combien prémonitoires, car si les occasions ne seront pas saisies, le châtiment ne viendra pas de là où Jaurès l’entendait, mais de Russie...

[8Concile œcuménique initié en 1431, traitant des rapports de l’Église au Pape et à l’hérésie

[9comme en connut l’Église au XIVe siècle ; mais le schisme socialiste adviendra en 1917...

[10Paroles peut-être on ne peut plus d’actualité en ce début du XXIe siècle !

[11Jaurès prenait quelques vacances dans son pays natal

[12Suite à sa proposition de loi de novembre 1910, (où il présentait la question de la défense nationale dans son plan d’organisation socialiste de la France républicaine), Jaurès avait publié son célèbre ouvrage, L’Armée nouvelle, J.Rouff, 1911. On lit en haut de la page de garde : « A mon ami le Capitaine Gérard, auquel je dois les idées essentielles de ce livre ». Sous le pseudonyme de Rossel (le colonel Louis Rossel avait rejoint la Commune de Paris dont il faut le délégué à la guerre. Il fut fusillé par les Versaillais à l’âge de 27 ans), Gérard avait tenu la rubrique militaire de L’Humanité de 1907 à 1909. Rejetant l’antimilitarisme du socialiste Gustave Hervé, qui n’envisageait l’armée que dans son rôle de répression sociale, réfutant l’antipatriotisme des collectivistes affirmait que les prolétaires n’avaient qu’une patrie, l’Internationale, Jaurès, profondément angoissé par la possibilité de la catastrophe guerrière et par la faiblesse de la protestation prolétaire devant la politique bourgeoise belliciste, exposait la place et le rôle de l’armée dans la démocratie nouvelle souhaitée par le courant socialiste qu’il animait : cette armée citoyenne assurerait la défense de la Nation au cas où la diplomatie pacifique ne pourrait éviter les conflits violents

[13L’axe capital du projet jauressien est l’intégration des masses populaires à la défense nationale par l’organisation des réserves

[14C’était bien l’opinion dominante

[15L’autoritaire général Pau avait refusé en 1911 le grade de Chef d’État-Major car on lui refusait le droit de nommer les généraux sans contrôle du gouvernement. En 1913, il avait durement combattu les mouvements de protestation contre la loi des Trois Ans dans les casernes, et avait engagé la répression contre la CGT et les anarchistes qu’il rendait responsables des troubles

[16Marcel Cachin, dirigeant socialiste, collaborateur de l’Humanité

[17Sans doute vise-t-il l’anarcho-syndicalisme dominant à la CGT ?

[18La campagne socialiste contre la loi des Trois Ans avait en effet eu un grand écho dans la jeunesse populaire

[19Ce qui hélas sera le cas

[20Prémonition angoissante pour Jaurès : la guerre est grosse d’aventures révolutionnaires dont on ne connaît pas l’issue ; au contraire, les guesdistes, enfermés dans les souvenirs de 1870, tout en se proclamant pacifistes, n’hésitaient pas à dire que la guerre, si la réaction la déclenchait, pourrait faire advenir la Révolution tant souhaitée. Mais elle adviendra en Russie, et ils la condamneront

[21En fait, pour de larges secteurs de la gauche française, radicale et radicale socialiste, et aussi pour une part des socialistes, le propos a pu apparaître procéder d’une rhétorique électorale obligée. On sentait bien que les Balkans étaient une poudrière, mais bien peu envisageaient l’imminence d’un conflit franco-allemand

[22Député de la Seine depuis 1893

[23Député de la Seine depuis 1910

[24Député de la Seine depuis 1910

[25Député de la Seine et Marne depuis 1910

[26La SFIO a obtenu 16,97 % des suffrages, les socialistes révolutionnaires 0,67 %, alors que les diverses formations de la gauche républicaine (essentiellement les radicaux) obtiennent 58,07 %. Pour comparaison, depuis janvier 1912, le Parti social-démocrate allemand est le premier parti aux législatives, avec 34,8%. On mesure la disproportion des
forces entre les deux partis socialistes.

[27Député SFIO de Lyon-Vaise

[28Musulmane et chrétienne orthodoxe

[291912-1913. La guerre oppose une ligue balkanique (notamment Serbie, Bulgarie, Grèce) à l’Empire ottoman, puis les ex-alliés entre eux

[30Oui, mais quelles formes d’actions envisager en ces heures décisives ?

[31Ministre de l’instruction publique, parti républicain socialiste

[32Sous-secrétaire d’État aux Beaux-Arts, radical

[33Ministre de l’intérieur, radical

[34Grey est le secrétaire au Foreign Office. La Grande Bretagne, alliée de la France, pousse la Russie au compromis et demande une réunion des ambassadeurs des puissances européennes

[35Le président de la République, Poincaré, et le président du Conseil, Viviani, sont rentrés le 29 juillet d’un voyage en Russie dont les résultats sont bien vagues : les Français disent avoir modéré le Tsar, le Tsar dit avoir l’appui entier des Français

[36Donc, provisoirement, neutralité

[37On ne pouvait plus nettement dire que cette guerre, que l’on va présenter comme celle de la défense de la République et de la démocratie contre l’impérialisme allemand, était voulue par l’autocrate de Moscou

[38Dirigeants socialistes

[39Viviani, président du Conseil depuis le 13 juin, est également ministre des affaires étrangères ; Viviani, ancien socialiste, est désormais "républicain socialiste". Jaurès et lui se connaissaient d’autant mieux que Viviani avait été co-fondateur de L’Humanité avec Jaurès en 1904

[40Jaurès a été assassiné pendant le repas qu’il prenait le 31 au soir avant de se rendre au journal. On se doute, à la lecture de ce qui précède, que cet article "décisif" aurait eu une tonalité bien différente de ceux que va proposer le journal à partir du 2 août

[41Député socialiste de Paris et rédacteur de L’Humanité

[42La mobilisation a déjà eu lieu

[43Dialectique de l’idée et de la force : cette reprise d’un thème cher à Jaurès est la seule allusion presque directe à la guerre : en l’occurrence la France, "la pure France", représente l’idée, l’Allemagne la force...

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