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Baléares. Quand l’archevêque bénissait les tueurs

mercredi 1er mai 2019, par René Merle

Bernanos. « Les grands cimetières sous la lune », une recension de Paul Nizan

Au moment où l’extrême droite franquiste relève la tête, si tant est qu’elle l’ait jamais baissée dans un pays où le franquisme n’a jamais été vraiment exorcisé (comme le fut, du moins formellement, l’hitlérisme en Allemagne), il n’est pas inintéressant de revenir sur le terrible crime de guerre commis aux Baléares par les franquistes et leurs alliés fascistes italiens (car, faut-il le rappeler, Mussolini envoya des unités de l’armée italienne soutenir les franquistes). Bernanos, homme de droite et catholique, en fut témoin et s’en révulsa. Voici ce qu’en écrivit Paul Nizan [1]dans le quotidien communisant Ce soir [2], 20 mai 1938 :

« M. Georges Bernanos ne cache point ses passions royalistes ni la satisfaction spontanée qu’il éprouve la jour où il vit les premiers avions italiens survoler Majorque où il vivait quand la guerre d’Espagne éclata. Mais M. Bernanos, qui est l’auteur de cet étonnant Journal d’un curé de campagne qui offensa les « bien pensants », est un écrivain catholique et sans doute le plus considérable d’aujourd’hui en France.
Il est l’un de ces esprits en qui éclate la contradiction de plus en plus grave entre les valeurs qu’ils jugent les plus profondes de la catholicité et les usages politiques, sociaux ou mondains qu’en font des laïques et des clercs.
Les grands cimetières sous la lune sont à la fois un terrible réquisitoire contre les Italiens qui, sous le commandement de Rossi, « épurèrent » les Baléares, et une généralisation de ce réquisitoire à ceux qui, en France, notamment, entendent voir dans la rébellion des généraux et l’intervention italienne et allemande [3] une « croisade » au nom du Christ.
Il n’est pas question, pour quiconque n’est pas chrétien, de partager les vues de M. Bernanos sur la signification du monde présent. Le plus sérieux débat de ce temps est sans doute celui qui oppose les partisans de la terre et les annonciateurs du ciel, entre ceux qui entendent édifier une condition terrestre de l’homme et ceux qui le pressent de se tourner vers Dieu, mais il se pourrait que des volontés de grandeur et de dignité communes à ceux que Platon nommait les Fils de la Terre et ceux qui suspendent la vie humaine à une divinisation des problèmes humains soient destinées à jouer un jour un rôle « essentiel ».
Un témoignage comme celui de M. Bernanos sera une date de ce grand combat entre quiconque trahit les hommes et quiconque les défend, il scandalisera ces « bien pensants » dont M. Bernanos décrivit autrefois la « Grande Peur » [4], puisqu’il leur paraît qu’on ne peut parler d’ordre sans parler de MM. Doriot, La Rocque, Taittinger, Henriot [5], Caillaux et quelques autres que M. Bernanos dénonce nommément, comme il dénonce ce « personnage » que les convenances le contraignent à nommer « Monseigneur l’évêque-archevêque de Palma », qui bénissait les assassins.
Voilà un grand livre : on ne voit pas comment il pourrait laisser tranquille ceux pour qui la contemplation des cimetières est à la fois un divertissement de choix et une raison de sérénité politique. »

Notes

[1Le jeune philosophe Paul Nizan, militant communiste, collabore alors à l’Humanité et à Ce soir

[2Aragon est directeur de Ce soir.

[3Hitler envoya également des unités allemandes aider Franco

[4Georges Bernanos, la Grande Peur des bien pensants, 1931

[5Leaders de l’extrême droite française

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