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BOROBODUR, nouvelle

samedi 4 mai 2019, par René Merle

L’Indonésie des pauvres « moustiques »

Rassurez-vous, je ne vais pas vous infliger ici mes œuvres complètes, mais j’évoquais l’Indonésie dans un article récent [1], ce qui m’a renvoyé à un souvenir de voyage dont j’ai fait une nouvelle en 2005 [2]. La voici :

BOROBODUR

C’est un gamin qui aimait fouiller dans les tiroirs. Et d’habitude on le laissait faire. Mais pas ce jour-là, quand il s’était attaqué au bureau du papy, et qu’après avoir aligné les stylos, les trombones, les vieilles clés et autres baffuteries [3], il avait sorti d’une petite boîte une poignée de pièces, et quelques billets froissés.
- C’est quoi ces sous, papy ? C’est quoi “rupiah” ? C’est pas français « rupiah » ?
- C’est rien, tu ranges ça, s’il te plaît, et tu n’y touches plus…
Il faisait vraiment la gueule, le papy, et le petit avait compris que ce n’était pas le moment d’en demander plus. Il était parti jouer dans le jardin.
Et le papy sur ses traces, pour avoir l’œil. Parce qu’il n’avait pas encore placé autour de la piscine la barrière de sécurité qu’on venait de lui livrer (la piscine, un rêve de retraite, enfin réalisé).
Il s’était assis sous les colonnes de sa maison préfabriquée. Standard. Comme toutes celles du lotissement, nuancier méridional. Il faisait chaud, très chaud, comme il peut faire chaud dans la vallée de la Saône quand c’est le moment qu’il fasse chaud. Une chaleur moite, mais rien à voir avec ce qu’il avait ressenti là-bas.
Il aurait pourtant préféré ne plus penser à là-bas. Il n’y pensait jamais. Ou plutôt si, il fallait bien qu’il repasse ces souvenirs, avec sa femme, avec les copains du voyage à l’occasion, ces souvenirs qui se mélangeaient déjà, avec l’usure des mois. Un voyage de noces, pas encore de noces d’or, mais presque. Une proposition de son association de retraités : prix bradés pour l’Indonésie. Ils n’avaient pas hésité. Paris, Amsterdam, Singapour. Mais de Singapour, ils n’avaient rien vu, sinon le ballet des voitures, derrière les verrières de l’aéroport. De Djakarta, ils n’avaient presque rien vu non plus. Moiteur en sortant de l’aéroport, air conditionné glacial dans le bus de nuit. Des canaux devinés, des baraques, des buildings. Un hôtel un peu passe-partout, sinon les serveurs, déguisés en Javanais d’Hollywood. Un buffet royal. Mais ils n’avaient pas faim. Le décalage horaire ?
Ça n’avait vraiment commencé que le lendemain. Avion jusqu’à Jodjakarta. Premier contact avec ces routes envahies de deux roues, et ces flics (ou ces militaires ?) nickel…
Ils avaient enfilé une avalanche de visites de sites dont les noms maintenant s’oubliaient ou se mélangeaient, plus les spectacles de marionnettes, les fabriques de batiks, la danse du Barong... Bref les étapes obligées pour touristes pressés ou pas pressés.
Et les copains qui se gavaient aux buffets, et qui se sentaient enfin, pour une fois dans leur vie, des privilégiés, des choyés, des rois du monde. Ils n’avaient pas l’air se sentir gênés, et il n’osait pas dire, et même à sa femme, qu’il se sentait un peu peineux…
D’autant qu’il y avait eu cette visite à une plage des pêcheurs. Des drapeaux rouges sur tous les bateaux. Pas de faucille et de marteau dessus, mais une sorte de tête de buffle…
Naïvement, il avait dit à la cantonade :
- Ils sont tous communistes ici
Le guide avait fait une drôle de tête.
Et plus encore quand J., le politisé du groupe avait ajouté :
- Ça ne risque pas. On les a tous massacrés en 1965. Des centaines de milliers… Mais de ça personne n’en parle
Oui, tout ça lui revenait à l’occasion, avec plaisir en définitive, mais pas Borobodur. Non, il n’aimait pas penser à Borobodur.
Il avait fallu que le petit l’y renvoie, avec ses sous…
Le guide les avait bien prévenus pourtant :
- À Borobodur, il y a trop de « moustiques ». Attention aux « moustiques »…
Et c’est vrai que ça en était plein, de “moustiques”. Ils bloquaient l’entrée, ils brandissaient des bibelots, des bricoles en corne, en pierre ponce, en plastique, des statuettes, des peignes, des vases…
Une haie d’honneur, de plus en plus oppressante. Et la litanie :
- One dollar, one dollar…
Et leur groupe passait au milieu, - survètes, gilets journaliste, sacs à dos petite rando, appareils Canon numériques -, baissant de plus en plus le nez, l’air faussement indifférent, l’œil pointé au-delà vers les coupoles du stupa qui perçaient derrière les palmiers…
Mais Bon Dieu, il n’avait pourtant rien à se reprocher. Simplement, au retour, il n’aurait jamais dû croiser le regard de cette fille en s’installant dans le car. Ce n’est pas lui qu’elle regardait, un regard dans le vide, une désespérance.
Dieu sait pourquoi à l’entrée cette fille s’était accrochée à lui, une belle fille, au point que sa femme avait ri :
- Mais il va falloir que je te surveille maintenant, tu as encore du succès…
Cette fille qui lui avait pris le bras et ne le lâchait plus :
- You, buy to me, buy to me…
Il avait d’abord secoué la tête en riant, essayé de la décrocher, mais elle s’était littéralement rivée à lui.
Il n’avait plus trouvé qu’à dire :
- À la sortie…
Et comme il voyait qu’elle ne comprenait pas, il avait fait le signe du roulement de main, qu’elle avait parfaitement saisi, dans un large sourire :
- Thank you, thank you... My name is Mimi, Mimi, you dont’ forget, see you back again…
Au retour, il était passé comme la plupart des autres, l’air indifférent, effrayé quand même de ce qui pouvait advenir si cette foule quémandeuse s’était transformée en foule vraiment exigeante... Et il avait ignoré les cris :
- My name is Mimi, I am here, You promised me… Please…
Cette fois, il y avait une paire de flics, toujours nickel, qui avaient fait refluer tout ce monde.
Et ils étaient montés dans l’autocar…
Cinq jours plus tard, il s’était retrouvé à l’aéroport, avec, comme tout le monde, une poignée de pièces et quelques billets froissés. “One dollar” en définitive. D’aucuns achetaient des cartes postales, d’autres mettaient tout ça dans une sorte de boite à lettres humanitaire. Il avait gardé tout ça dans sa poche, comme un con.

René Merle

Notes

[1[Indonésie.

[2Publiée dans CCASinfos, octobre 2005

[3« Objets sans valeur ». j’ai glané ce mot lors de mes années d’enseignement à Reims, il y a bien longtemps. Est-il toujours utilisé ? En tout cas, il me plaît

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