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Aragon et Barrès

dimanche 5 mai 2019, par René Merle

Un article de 1948, repris en 1954

J’évoquais dans des billets récents, à propos de notre identité nationale, le poids, parfois revendiqué, parfois sournoisement présent, du nationalisme conservateur barrésien.
Comme je l’indiquais également dans un billet récent à propos d’Alain Finkielkraut, les choses ne sont que rarement toutes noires ou toutes blanches.
Ainsi, Aragon, dirigeant communiste, grand prêtre de la culture nationale, loin de fustiger Barrès comme un chauvin antisémite, n’a pas hésité à en revendiquer la filiation.
J’avais dans mon blog précédent consacré un billet à cette attitude a priori surprenante, je le reprends aujourd’hui, en le complétant quelque peu. Je le donne en document historique et aucunement en adhésion à la totalité des thèses ci-dessous défendues.

« À l’âge où l’on revisite son passé, j’ai ressorti des rayons mon vieil exemplaire dédicacé (en 1955, j’avais dix-neuf ans, j’étudiais à Paris) de l’essai d’Aragon, La lumière de Stendhal, Denoël, 1954 : placée sous le signe de la lutte politique pour l’indépendance nationale contre l’hégémonisme étasunien et le réarmement allemand, et, partant, de la prise en compte (partisane) du patrimoine littéraire national, l’œuvre est marquée par la dureté des affrontements de la guerre froide, où le romancier n’épargne aucun de ses pairs vivants. Nous sommes loin des œcuménismes proclamés à la Libération, où il s’agissait de rassembler. Ici, il s’agit de choisir son camp... Et, paradoxalement (en apparence ?) le tri se fait autour de l’apologie d’un disparu, que tout a priori séparait du communiste Aragon.
Après avoir évidemment traité de Stendhal, Aragon donne en effet son point de vue sur plusieurs auteurs, dont Barrès : "Actualité de Maurice Barrès". Il reprend en fait un article célèbre, paru dans l’hebdomadaire Les Lettres françaises (16 décembre 1948), "S’il faut choisir, je me dirai barrésien".
En 1955, ce texte m’avait surpris, je dirais même choqué : Aragon le surréaliste, puis le communiste, le résistant, se disait "barrésien" ? Fallait-il s’étonner, ou invoquer le droit à changer d’avis ? Mais c’était inutile, je l’ignorais dans ma jeunesse, mais l’ai compris bien vite : Aragon, a sa façon, et ce n’a jamais été une révélation pour les spécialistes, a toujours été barrésien [1].
Rappelons que dans la revue Littérature (n°17, décembre 1920), les membres du groupe Breton - Soupault notent des personnalités, et ne sont pas tendres avec Barrès, qui obtient une moyenne de 0,45 sur 20. Mais parmi les généreux (dont Breton), Aragon est le plus généreux, avec un 14. Et quand le 13 mai 1921, Dada se constituait en "tribunal révolutionnaire" pour juger Maurice Barrès, accusé "d’attentat à la sûreté de l’esprit", Aragon fut, avec Soupault, l’avocat de l’accusé.
Voici donc le texte de 1948 / 1954 :

« On s’est repris à parler de Barrès, pour la plus artificielle raison qui soit, un quart de siècle passé depuis sa mort. Chacun se propose d’évaluer ce qui survit de cet écrivain : à lire cette floraison nécrologique, il me semble que tous, laudateurs comme dénigreurs, s’imaginant faire le point pour ce haut navire peut-être en perdition, font bien plutôt le point de leur propre petite barque par rapport à ce grand écrivain [2]. Et si, entre autres, dans L’Aube, [3] M. Étienne Borne [4] croit décisif de demander : Qui... oserait aujourd’hui se dire barrésien ? afin de ne recevoir que la réponse du silence, la démangeaison me prend de répondre, devant ce beau mépris tranquille, qui, lui, de l’extrême-droite à l’extrême-gauche, ne demande aucune audace à s’affirmer : eh bien, moi, par exemple... au risque de commentaires un peu simples que cela me vaudra.
L’année de ma première communion, j’avais onze ans, M. Feuilloy, mon professeur de français, à l’école Saint-Pierre de Neuilly, me fit donner comme premier prix de narration française les Vingt cinq années de vie littéraire de Maurice Barrès, pages choisies, avec une introduction d’Henri Brémond. La lecture de ce livre fut pour moi un grand coup de soleil, et il n’est pas exagéré de dire qu’elle décida de l’orientation de ma vie. Dans Les Déracinés, Barrès résume la classe de philosophie en l’an 1880, où son héros, son double, le jeune Sturel, écoute son maître Bouteiller commenter une page célèbre de Kant : « Ce n’est pas, écrit-il, la loi morale qu’éveille le ciel étoilé dans la conscience de François Sturel. Ce qu’il adressait aux profondeurs du ciel, c’était le cri des jeunes âmes : "Trouverai-je mon objet dans la vie ?". Mais il le formulait ainsi : "Egalerai-je jamais en génie Bouteiller ? » Je n’étais qu’en classe de sixième A, et Barrès était mon Bouteiller. Il m’est difficile de l’oublier, et je ne vois pas qu’il y ait de l’audace à le dire : ni, ce qui est vrai, que ce rôle, Barrès l’a tenu pour bien d’autres enfants, d’autres adolescents, qu’il a été le maître de la sensibilité de plusieurs générations, et que c’est là un fait impossible à négliger, même si ces enfants, ces adolescents devenus hommes et variant comme c’est le fait de l’homme, préfèrent aujourd’hui nier les exaltations de leur jeunesse.
Il va sans dire que ce rôle, Barrès l’a tenu pour les jeunes bourgeois d’une certaine époque : qu’étais-je d’autre ? Maître de la sensibilité d’une bourgeoisie, et de rien d’autre, il avait, cela est certain les limites de cette bourgeoisie. Le mouvement de l’histoire veut qu’aujourd’hui le jugement critique fasse éclater ce cadre, au moins prétende à une plus large perspective. Cette perspective, celle d’un peuple entier, fait justice du nationalisme étroit de Barrès, et, partant, de ce qu’on appelle ses idées qui étaient les idées d’une certaine bourgeoisie : elle en fait justice à l’échelle de la nation. Cela est vrai. Mais cette perspective même exclut la désinvolture. On ne trouve que cela pourtant dans ce qui s’écrit ces jours-ci de Barrès.
Ne serait-il que cet extraordinaire ouvrier de la prose française [5]... Je ne puis m’associer au jugement que Claude Roy [6] porte d’Un jardin sur l’Oronte, même si je dois peiner Pierre Benoît, disant qu’il n’y a point de commune mesure entre ce chef-d’œuvre de l’écriture française et La Châtelaine du Liban. [7] Il n’est pas vrai que cette prose soit entortillée : et je songe aux cris de putois qu’on pousserait si je disais simplement ce que je pense de la prose de Proust [8] ] ou de Valéry, alors qu’aujourd’hui toute licence est donnée contre l’admirable langage barrésien. C’est que la place occupée par Barrès prosateur, ce sont les hommes de La Nouvelle Revue française, [9] pratiquant comme personne la méthode de l’ôte-toi de là que je m’y mette, qui l’ont les premiers, et à leur profit personnel niée. La critique sans mesure de Barrès n’a fait place nette qu’au Nathanaël des Nourritures terrestres, que Gide n’aurait jamais enfanté tout seul, et qui a vilainement renié ce qu’il devait à son véritable père, Barrès. Mais, enfin, de Barrès à Gide, l’homme ne monte pas : il descend. Quant à l’écrivain, il n’est qu’à voir le désossement progressif de la langue française, faute d’autres maîtres que des escamoteurs, pour ressentir l’absence de Barrès que n’a pu combler Giraudoux. Un jour viendra où l’on relira Barrès, en faisant à ses idées aussi peu de place que l’on en donne à celles de Saint-Simon, quand on va chez ce grand seigneur chercher des leçons de langage. Ce jour-là plus personne depuis longtemps ne lira ni Le Voyage d’Urien, ni La Porte étroite, ni La Symphonie pastorale et M. Gide ne comptera plus dans l’histoire de la prose française où il aura rejoint son vieil ennemi Rémy de Gourmont. Ce jour-là, le récit de Mme Aravian dans Les Déracinés, l’extraordinaire page sur les derniers jours du Tasse ou Le Regard sur la prairie dans Du sang, de la volupté, de la mort, tel moment du Jardin de Bérénice ou d’Amori et Dolori Sacrum, livreront à l’écrivain de l’avenir les secrets d’un métier, qu’on ne peut apprendre sans tenir compte de cette étape barrésienne, de cette science barrésienne de la phrase, de ce sens barrésien de la musique dans les mots. Tout au moins, j’en ai la conviction.
Il faut, c’est entendu, abordant Barrès, commencer par les réserves qu’implique ce nationalisme étroit dont je parlais. Oui, Barrès est un réactionnaire, je ne puis souscrire à son boulangisme, il me révolte aux jours de l’affaire Dreyfus, tout ce que vous voudrez... Mais il convient aussi de le replacer dans son cadre, dans l’histoire de son temps, d’une société, et de refuser des assimilations trop faciles, des parallèles contemporains qui sont la négation de l’histoire. Barrès n’est pas Malraux comme M. de Gaulle n’est pas le général Boulanger : comme la bourgeoisie française d’aujourd’hui n’est pas celle d’il y a soixante ans.
On me concèdera sans peine que les lauriers de Pétain, qu’il n’aimait guère, n’auraient pas trompé Barrès, et qu’il n’eût pas été à Vichy, que jamais il n’aurait accepté la soumission à l’Allemand. J’ajouterai que, si l’on veut jouer ce jeu, il aurait sans doute plus tard eu devant de Gaulle les réactions de M. de Kérillis [10]. Mais si cela demeure encore hypothétique, ce qui est sûr, c’est qu’aujourd’hui il ne pourrait admettre le réarmement de l’Allemagne [11] et les incidences de la politique américaine sur l’indépendance française [12]. Barrès est l’expression de la bourgeoisie de son temps, qui était nationaliste et chauvine, mais il ne peut être aujourd’hui réclamé par une bourgeoisie qui a perdu le sens national, et qui, pour conserver ses privilèges et ses biens matériels, est prête à faire bon marché de l’indépendance nationale, à sacrifier la patrie à une coalition d’intérêts sous la direction de l’étranger, et avec les Nazis allemands pour gendarmes [13]
J’ai le regret d’avoir à dire que, pour étroit qu’il soit, le nationalisme de Barrès est plus proche de ce que je ressens, et sans doute de ce que ressent aujourd’hui l’avant-garde ouvrière dans notre pays, que l’internationalisme, disons de M. Guehenno ; car, comme Barrès, les hommes de notre peuple ne sont pas disposés à sacrifier ce qui est national, à une Europe, par exemple, fabriquée par MM. Blum et Churchill et financée par M.Marshall [14].
Mais, faute de replacer Barrès dans son temps, dans une société dont les attendus n’étaient pas ceux de la société où nous vivons (car le socialisme n’avait pas triomphé sur un sixième du globe, la bourgeoisie n’avait pas inventé le fascisme pour parer à ce triomphe, et il n’y avait pas eu l’expérience irréversible de la deuxième guerre mondiale où cette bourgeoisie s’est déchirée dans ses contradictions, quand Barrès écrivait L’Appel au Soldat ou Leurs figures, faute de replacer Barrès dans son temps, ses contempteurs n’aperçoivent plus ce qui est l’apport original de cet écrivain dans notre littérature, ce qui fait sa force et sa grandeur comme romancier.
Les trois livres du Roman de l’Energie nationale, justement parce qu’ils forment une chronique du boulangisme et de ses suites, et risquent par là de déplaire aux jeunes hommes d’aujourd’hui [15] dans la bataille où nous voici engagés pour la défense de la République, sont, qu’on le veuille ou non, un monument précieux de notre histoire littéraire. Les Déracinés, L’Appel au soldat, Leurs figures, constituent les premiers exemples en France du roman politique moderne. Sous le prétexte que la politique qui y est exprimée n’est pas la nôtre, il serait puéril de tenir ce précédent pour nul et non avenu. Vous auriez préféré que le roman politique en France ait commencé par des livres d’inspiration socialiste, et il a commencé par des livres d’inspiration nationaliste, que pouvons-nous y faire ? Allons-nous en méconnaître l’importance ?
Les défauts de ces romans sont ceux du nationalisme barrésien. Mais il n’en demeure pas moins que, réactionnaire comme le Balzac des Chouans, Barrès y a donné une image de son temps que bien des Jules Renard ou des Charles-Louis Philippe, avec leur décor populiste.
Et cela parce qu’il a été précisément ce qui répugne tellement à M. Etienne Borne, un partisan ; parce qu’il y a fait à la politique sa place dominante dans le monde moderne, parce qu’il y a pratiquement nié et rejeté le préjugé de la "distance romanesque", écrit en marge de l’événement, immédiatement sur l’événement avec, pour matériel, l’événement même auquel il avait été personnellement mêlé. Je ne veux pas déguiser en réalisme socialiste, ce précédent nationaliste au réalisme socialiste : compte tenu des différences irréductibles, ce précédent historique dans le roman français marque une date essentielle dans l’évolution du roman en France, et hors de France. Il comporte des leçons qui ne peuvent plus être négligées. Il est un point de départ. Et le Roman de l’’Energie nationale, lu avec un esprit critique, à la lumière d’une idéologie progressiste, malgré son contenu boulangiste, étroitement nationaliste, réactionnaire, constitue pour la création romanesque un élément d’avant-garde, de progrès humain.
J’irai plus loin : je dirai qu’il y a beaucoup d’écrivains dont l’idéologie est progressiste, mais dont les romans, même écrits aujourd’hui, à les comparer avec Le Roman de l’Energie nationale sont régressifs, réactionnaires en tant que romans. C’est dans l’esprit où Engels opposait Balzac à Zola que je crois pouvoir opposer ce Barrès-là à bien des romanciers qu’aiment ceux de mes amis qui pensent, comme M. Etienne Borne, que nul aujourd’hui n’oserait se déclarer barrésien. Qu’on m’entende, et qu’on ne me fasse pas dire autre chose que ce que je dis : j’ai en vu ces romanciers dont le cœur est à gauche (je vous laisse le choix des exemples) et la plume se détourne du réalisme socialiste. Mais je n’oublie pas que le temps n’est pas celui où Barrès écrivait Le Roman de l’Energie nationale, pas plus qu’il n’est celui où Balzac écrivait César Birotteau ; et que de nos jours il faut compter avec quelques éléments nouveaux d’importance (l’existence de l’Union Soviétique, la croissance et la maturité du prolétariat français) qui interdisent la traduction mécanique des jugements portés sur Balzac (ou Barrès) pour l’appréciation souvent pratiquée des romans réactionnaires contemporains (Mauriac, Bernanos, Malraux) aux dépens précisément des romans qui tiennent compte de ces éléments nouveaux.
En d’autres termes, le précédent Barrès dans le roman politique ne peut pas plus compter à l’actif de la bourgeoisie contemporaine, même avec ses insuffisances, que le nationalisme de Barrès, même avec ses monstruosités (l’antisémitisme), ne peut être réclamé par cette bourgeoisie d’aujourd’hui, qui jette par-dessus bord jusqu’à l’idée de nation.
Et nous avons, par contre, toute raison de nous réclamer ici de Barrès, comme, aux jours de la Résistance, nous avions, face aux gens de Pétain, le devoir de nous réclamer de Charles Péguy : même si un fils de Péguy prétendait nous l’interdire.
Je veux bien que le reproche fait à Barrès d’un matérialisme primitif puisse déranger M. Etienne Borne, qui juge des choses à la lumière chrétienne. Je ne comprends pas que le retienne Claude Roy, qui se réclame de la dialectique matérialiste. Les matérialistes conséquents critiquent ce qu’il y a de limité chez les matérialistes non-dialectiques, mais savent aussi leur rendre hommage pour s’être opposés aux mystifications de l’idéalisme ; il n’y a pas de honte à avouer une parenté avec ceux qui pensent "que le cerveau sécrète la pensée" ; et je ne songe pas à m’en excuser devant ceux qui, au nom d’une mystique ou d’une autre, accablent de leur mépris qui déclare : l’art même est un produit social, ce qui est une Lapalissade, mais non pas une idiotie. Par contre j’éprouverais une très grande honte à être compté au rang de ceux qui considèrent la pensée comme l’émanation d’une existence divine, ou une modalité de l’idée, sans lien de cause à effet avec la matière. En ce sens, le matérialisme grossier que mon ami Claude Roy attribue à Barrès ne peut me déranger pour me déclarer barrésien...
Et, au-delà des enthousiasmes de ma jeunesse, pour toutes les raisons que je viens de dire, abandon fait de dix livres illisibles, au moins, dans la mesure exacte où il faut prendre parti pour ou contre, quand on vient à avoir à choisir entre le roman politique ou la haine du roman politique, entre la reconnaissance de la vérité nationale et sa négation pure et simple, entre, non pas le matérialisme mécaniste et le matérialisme dialectique, mais le matérialisme, quel qu’il soit et la condamnation théologique du matérialisme, et cœtera, eh bien, oui, décidément, en ce sens, je me considère comme barrésien. »

Notes

[1Cf. à ce sujet, le site Aragon

[2"petite barque"... voilà tous les contemporains rhabillés, au regard de deux grands hommes, le défunt et, implicitement, l’auteur de ces lignes... Aragon n’a jamais brillé par la modestie

[3Journal du parti démocrate-chrétien, ce M.R.P qui, avec les socialistes et les radicaux, dirige alors la France

[4Philosophe, éditorialiste du journal, militant M.R.P

[5Dans son patriotisme proclamé, Aragon privilégie donc ici la forme, c’est-à-dire l’outil de la langue, au fond

[6Claude Roy collaborait aux Lettres françaises, dont Aragon était le directeur

[7Aragon et Pierre Benoît
Tout en y collaborant en tant qu’auteur, le jeune Aragon (1897) assura la critique littéraire dans la revue mensuelle de Breton et Soupault, Littérature, fondée en 1919.
Dans le n°6, août 1919, il exécute proprement L’Atlantide de Pierre Benoît (1887) : ce roman "saharien" connaissait, en défoulement des quatre années sanglantes de guerre, un très grand succès dès sa parution en 1919. Et ce faisant, Aragon se révèle dans sa pirouette négatrice sur le style, inattendue mais si éclairante, chez l’apologiste du métier d’écrire qu’il sera sa vie durant, entre le lecteur et l’auteur qu’il fut...
Non seulement Aragon ne cède pas à la fascination du public pour la cité mystérieuse au cœur du Sahara, et pour son envoûtante reine, Antinéa, qui retient deux officiers français dans son palais, mais, ironiquement le nez sur la vitre, en foudroyant Benoît, il lui oppose le souffle, la vertu narratrice et la sincérité d’auteurs jugés mineurs, malgré leur célébrité d’alors, un Jules Verne (1828-1905) (toujours présent de nos jours) un Boussenard (1847-1910), bien oublié aujourd’hui, sinon des spécialistes de la "littérature populaire"... Eux au moins sont dans ce qu’ils font, et ne se regardent pas écrire quand ils veulent faire rêver...

« Pierre Benoît : L’Atlantide.
Les aventures, les belles aventures. On part, mais reviendra-t-on ? "S’il m’arrivait malheur en route, le bec de gaz que j’ai oublié d’éteindre brûlerait à tout jamais." Quelle grandeur chez un Verne, un Boussenard. Peu importe s’ils écrivent bien ou mal : ils me transportent. Dans le désert de Monsieur Benoît, il souffle je ne sais quel petit vent d’ironie : on a peur de se prendre au sérieux. Par souci des proportions, l’auteur ne fera pas Antinéa, la fille de Neptune et de Cléopâtre. Il lui bâtit une généalogie plus bourgeoise. La petitesse d’esprit ne perd ses droits nulle part. Les anciens n’ignoraient pas l’existence des pygmées en Afrique. Il y a chez ceux que voici tant de scepticisme éclairé que leur père deviendra sûrement un auteur à succès. Mais abandonnez, Monsieur, les voyages extraordinaires. Ce genre n’est pas à votre taille.
Louis ARAGON.
 »

[8Cf.Proust.

[9Gide au premier chef

[10Militaire, puis journaliste de la droite nationaliste ; le seul député de son camp à avoir voté contre les accords de Munich. Il rejoint De Gaulle en 1940, puis, tout en demeurant dans la France libre, s’en sépare : il voyait en De Gaulle un apprenti dictateur

[11Projeté par les États-Unis, il ne deviendra effectif qu’en 1954, après de vives controverses

[12Aragon a vraiment l’art de faire parler les morts, et de les mettre au service de ses choix du présent

[13Allusion à l’amnistie de criminels de guerre et dignitaires nazis

[141948 est l’année de la mise en application du plan Marshall et de l’alliance militaire occidentale du Traité de Bruxelles

[15et les jeunes femmes ?

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