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Retour sur la Boétie

lundi 6 mai 2019, par René Merle

Texte d’époque, et texte contemporain ?

Si vous êtes passé par cette belle cité de Sarlat en Périgord, vous n’avez certainement pas manqué la maison des La Boétie et la statue d’Étienne, mort si jeune : 1530-1563 !
J’ai déjà évoqué sur ce site son Discours de la servitude volontaire ou Contr’un [1]. J’y reviens.
Mais tout d’abord, si vous n’avez pas encore lu ce texte étonnant, je ne peux que vous inviter à y aller voir, avant tout commentaire et interprétation (car nombreuses sont les gloses sur Internet, et la plupart du temps bien intéressantes). Lisez donc le texte par exemple sur :
La Boétie.

Je reprends ici l’introduction de mon billet précédent :
« Il y a dans l’air du temps un je ne sais quoi qui renvoie à ce fameux Discours de la servitude volontaire, qui (bien que Montaigne l’ait prudemment omis dans la publication qu’il assura en 1571 des œuvres posthumes de son ami), fit de ce jeune homme, à partir des publications calvinistes de 1574 [2] et 1577 [3]l’inspirateur de générations d’ennemis du despotisme, et, depuis le XIX° siècle, de générations de libertaires [4]. »

Pourquoi, comment, les hommes, « tous faicts de mesme figure », libres par nature et par la volonté de Dieu, acceptent-ils passivement l’oppression ? Pourquoi accepte-t-on de se soumettre quand n’y est pas obligé par la terreur ? Comment un homme, même quelconque, même minable, peut-il exercer la dictature en dehors de toute coercition et de toute terreur ? cette interrogation de La Boétie nous concerne-t-elle toujours ? Et plus encore en quoi nous concerne ce constat, que, (pour aller vite dans un renversement dialectique qui peut certes apparaître un peu court), l’on peut retirer de la lecture du Discours : c’est l’obéissance qui crée le pouvoir, et non le pouvoir qui crée l’obéissance. Suffit-il alors de le vouloir pour être libre ? Sujet d’innombrables dissertations de baccalauréat, mais qui ne fait pas avancer le schmilblick [5]. Car enfin, la question n’est pas tant de pouvoir être libre, que d’ignorer que l’on est privé de liberté. Et les sujets qu’évoque La Boétie ne veulent en rien la liberté, car ils ne savent même pas ce qu’est la liberté.

D’où vient donc cette soumission populaire, en dehors de toute contrainte terrifiante ? La Boétie pointait l’origine de cette hébétude du « bas peuple » dans plusieurs causes entremêlées, et notamment l’acceptation par habitude et par héritage, et l’endormissement par les jeux et les spectacles. Les historiens qui savent situer l’ouvrage en son temps, (au-delà de la réaction indignée à la répression de la jacquerie des Pitauds et de ses alliés bordelais, bel exemple pourtant de résistance à l’oppression [6]), pointent comme responsable de l’engourdissement des consciences, et génératrice de la soumission des âmes, la longue domination de la théologie médiévale, justificatrice du Pouvoir.

Mais, quid alors du petit nombre d’esprits éclairés qui savent que la division entre commandants et commandés n’a pas toujours existé. La « malencontre », comme le dit La Boétie, ne date pas d’hier, car il fut un temps où les hommes ignoraient la soumission. Et ce temps du passage à la soumission, archéologies et historiens nous le montrent aujourd’hui, remonte au néolithique, avec les débuts de l’agriculture et l’apparition concomitante des chefferies, puis des cités [7].
Mais ces esprits libres sont impuissants, phagocytés qu’ils sont par la cascade de courtisaneries qui, de l’entourage immédiat du Prince au plus prosaïque de la vie quotidienne, enserrent les sujets dans un réseau de compromissions et de dépendances : telle est la vraie nature de la servitude volontaire : un système annihilant l’ensemble du corps social et le rendant complice de la domination.

Peut-on alors parler de totalitarisme ? On sait que, dans les premières années 1970, La Boétie fut convoqué par les Nouveaux Philosophes dans leur combat contre le totalitarisme. Encore fallait-il s’entendre sur le mot. Totalitarisme ne signifie pas exactement dictature personnelle. Hannah Arendt classait le fascisme italien dans cette catégorie de dictature personnelle [8], et le pouvoir hitlérien dans le totalitarisme première, car au-delà du culte de la personnalité du guide suprême, c’était tout un système de pensée qui engluait le corps social et le rendait solidaire du dictateur.

Alors que l’opération Nouveaux Philosophes battait son plein, et proposait une vision bien schématique du texte de La Boétie, Le discours de la servitude volontaire ressurgit en 1976 dans un remarquable travail d’édition et de réédition (Payot). En prolongeant les travaux déjà anciens de Socialisme et Barbarie il refusait les douteuses appropriations politiques à courte vue, et proposait au présent la vertu d’une œuvre immensément ouverte, et sans a priori, à la radicalité du champ de la politique [9].
On situera mieux le climat de ces années 1970 et leurs enjeux avec la lecture de l’ouvrage de François Hourmant, Le désenchantement des Clerc. Figures de l’intellectuel dans l’après-Mai 68, PUR Presses Universitaires de Rennes, 1997.

Cinquante ans et plus après ce bouillonnement autour de la Boétie, après plusieurs autres rééditions et abondance d’études (dont certaines replacent l’œuvre en son temps, et d’autres en font un objet métaphysique hors temps, applicable à toutes les époques), il est permis de se demander en quoi ce texte vieux de plus de quatre siècles peut encore nous éclairer et nous motiver.
Et en ce qui nous concerne, nous Français, qui jouissons (encore ?) d’une liberté que bien des pays de ce vaste monde nous envieraient, qui de la servitude volontaire ?
A priori, au moment où une inattendue levée en masse des « petits », avec l’approbation d’une bonne partie de l’opinion, met en difficulté le pouvoir, on ne peut dire que notre société soit celle de la servitude volontaire. Mais il est clair que ce sursaut déchire la toile tissée par le despotisme technocratique et ce qu’il faut bien appeler un totalitarisme soft. Par son « en même temps », Emmanuel Macron a cru pouvoir cueillir ce qui lui apparaissait mûr dans un système politique bloqué et l’indistinction droite-gauche : la servitude volontaire des « élites » (ou présumées telles) et des médias, entraînant par capillarité celle du peuple.
L’opération est peut-être ratée [10]

Notes

[2Réveille-matin des François et de leurs voisins, 1574

[3Mémoires de l’Etat de la France sous Charles IX, éd. 1577, 1578, 1579

[4Le cheminement du texte a été chaotique et ne suit pas la droite ligne. Le jeune La Boétie l’aurait écrit lors de ses études de droit à Orléans, en 1553, à la veille de devenir conseiller au Parlement de Bordeaux. Le texte circula en manuscrit. La découverte récente du manuscrit dit de Bordeaux offre peut-être une idée du texte initial daté alors de 1549-1551. Montaigne en eut connaissance et souhaita rencontrer l’auteur, en 1558 : Montaigne et La Boétie, désormais amis à la vie à la mort, on le sait. La mort arriva si tôt, en 1563. Sur son lit de mort, La Boétie aurait confié son manuscrit à Montaigne. Montaigne le signale dans la publication qu’il fit en 1571 des œuvres posthumes de son ami, mais il omet prudemment de le publier, sous prétexte qu’il ne s’agirait que d’un travail d’écolier nourri de textes antiques. Il y revient encore plus prudemment dans la première édition des Essais, en 1580 (Livre I, chapitre « De l’amitié »). On venait de brûler publiquement les récents ouvrages calvinistes proposant, entre autres, le texte de La Boétie (sans toujours le nommer) et lui donnant le titre fameux de Contr’Un. Et Montaigne ne voulait pas que la mémoire de son ami soit entachée d’une suspicion de sédition. D’où l’insistance avec laquelle il présente à nouveau le Discours comme une composition scolaire, déconnectée de l’air du temps, rédigée par un jeune homme de génie (Montaigne ramène d’ailleurs à 16 ans ou 18 ans l’âge de La Boétie au moment de la rédaction). Après les publications calvinistes, le texte semble avoir cheminé clandestinement jusqu’en 1789, pour réapparaître publiquement, et avec quel fracas, sous la Révolution (Marat !). Il poursuivra son chemin depuis, entre études érudites et utilisations contestataires qui l’ont parfois mis à toutes les sauces…

[5On reconnaîtra par l’usage de cette expression désuète l’âge avancé de l’auteur de l’article…

[61548 : contre la gabelle royale fraîchement étendue à l’Angoumois et à la Saintonge, et pour la libération des contrebandiers (faux-sauniers) arrêtés, révolte paysanne (soutenue par des prêtres et des nobles) qui gagne Bordeaux. Terrible répression de masse. Mais le Roi cède, la gabelle est supprimée dans ces provinces

[8C’est ce qui permettra à Pasolini de dire que le fascisme mussolinien dominateur n’avait pas en fait pénétré l’âme populaire, alors que le néofascisme de la société capitaliste consumériste et niveleuse avait pénétré la vigoureuse âme populaire et l’avait à jamais stérilisée. J’y reviendrai

[9Le texte, établi par Pierre Léonard, et glosé par Miguel Abensour, Marcel Gauchet, Claude Lefort, Pierre Clastres, était accompagné de nombreux échos ultérieurs

[10Cf. : Polony.

2 Messages

  • Retour sur la Boétie Le 6 mai à 06:14, par Olivier Girolami

    Bonjour René.
    Merci pour ce magnifique billet.
    Amitiés

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  • Retour sur la Boétie Le 6 mai à 06:52, par Gérard Pavillon

    Je pensais en lisant votre article sur le texte de La Boétie, qu’il s’adapte parfaitement à l’offrande de nos données personnelles à travers les applications FaceBook, WhatsApp, tweeter et autres avec pour effet la stimulation de nos désirs artificiels.
    C’est certes moins grave que l’esclavage mais le mécanisme est, dans ce cas, exactement celui décrit par La Boétie et il montre qu’acquérir et maintenir sa liberté n’est pas une chose évidente.
    Amicalement
    Gérard

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