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La Reine Margot

mardi 7 mai 2019, par René Merle

À propos de la reprise du film de Patrice Chéreau

Cf. : Guerres de religions

Ciné + Émotion Replay a l’excellente idée de rediffuser ces jours-ci le chef-d’œuvre de Patrice Chéreau, La Reine Margot (1994), dont le succès, servi par une pléïade d’interprètes magnifiques, fut retentissant en son temps. Il n’a pas pris une ride. Si vous en avez l’occasion, ne le manquez pas (disponible jusqu’au 17-5-19) [1]
Coup de maître d’un homme de théâtre, et quel homme, qui investit le cinéma d’une théâtralité majestueuse et baroque, à la mesure des moyens engloutis dans ce film spectaculaire !

Dans la France déchirée par la guerre civile religieuse, la tentative de réconciliation catholiques - protestants par le mariage de la fille de la Reine, Marguerite de Valois, et du chef huguenot Henri de Navarre (le futur Henri IV) [2], est aussitôt brisée par le terrible massacre parisien de la Saint-Barthélémy [24 août 1572].
Marguerite, - Margot -, est la fille de Catherine de Médicis, qui fut régente et qui continue à régenter son fils, le si fragile Roi Charles IX. Marguerite aime les hommes. Mais depuis cette nuit terrible du 24 août, elle n’aime plus qu’un homme, un protestant, qu’elle sauve de la tuerie catholique, et que la hache du bourreau lui arrachera deux ans plus tard...

Cet amour engendré et broyé par la guerre civile était le fil conducteur du feuilleton d’Alexandre Dumas, La Reine Margot [3]. Il est aussi celui du film, mais pour autant il n’en épuise pas le sens. Les sens plutôt. Car Chéreau a choisi de réinvestir notre Histoire nationale dans un de ses épisodes les plus mal connus du grand public, celui des guerres de religion.

Film historique ? Certes, mais rien en tout cas du convenu des films d’histoire et de la reconstitution laborieuse. Que ce soit dans la beauté et la rudesse des jeunes femmes et des jeunes nobles de la Cour (car ce monde est très jeune, fruste, et boit avidement une vie où la mort est toujours présente), que ce soit dans l’intimité des meneurs du jeu ou dans les rues ensanglantées de Paris, on est dans l’événement, on s’en imprègne, on le renifle.

De toute façon, qui a découvert le film a sans doute compris que le propos de Chéreau n’était pas la didactique leçon d’Histoire. Il ne nous expose pas en détail les tenants et aboutissements de la déchirure de la France, et nous demande encore moins de prendre parti a priori. Encore que...
Mais, à travers le huis clos de la famille royale et de son sang maudit (Catherine de Médicis et ses enfants, une fille, Marguerite, et trois frères, dont l’un est roi) Chéreau pointe la vérité d’une séquence paroxystique de cette Histoire. Violence, sang et fureur, un monde sanguinaire et sans morale, le monde d’un Shakespeare, ou plutôt de son sulfureux contemporain Christopher Marlowe, dont la pièce The massacre at Paris (1593) est une des sources du scénario, avec le feuilleton de Dumas. Violence, sang et fureur dont la vampiresque Catherine de Médicis croit mener le jeu, au nom de la raison d’État. Violence, sang et fureur d’un impitoyable monde révolu, qui pourtant est en quelque sorte la métaphore du nôtre. Ce ne sont pas les images terribles des corps entassés après le massacre qui le démentiront, quant on pense par exemple à l’Europe de la fin du XXe siècle, et quant on songe à ce que vécut la France de 1940 à 1944, quand les héritiers des Ligueurs et de Guise crurent leur revanche venue...

Notes

[1Je l’avais déjà vu trois fois, c’est dire que je l’ai regardé avec un autre œil que celui de la découverte, peut-être moins sensible aux ficelles du mélo de Dumas, sans doute toujours fasciné par l’esthétisme de la mise en scène...

[2Cf. l’excellent ouvrage de François Bayrou (mais oui !), Henri IV. Le Roi libre. France Loisirs, 1995

[3Publié dans La Presse, 1844-1845. À propos de cette Histoire de France revisitée et popularisée, il faut en effet à cet égard saluer le rôle de Dumas et des feuilletons de la nouvelle presse de la Monarchie de Juillet.

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