Categories

Accueil > Identité/s > Augustin Thierry et l’histoire de « France » avant les Robertiens

Augustin Thierry et l’histoire de « France » avant les Robertiens

mercredi 8 mai 2019, par René Merle

En complément au propos de Michel Winock, cité hier.

Cf. : De la France éternelle et incréée, à préserver des souillures
Augustin Thierry [1795] publia d’abord ses Lettres aux débuts de la Restauration, dans le quotidien libéral Le Courrier Français, en 1820, avant de les réunir en ouvrage : Augustin Thierry, Lettres sur l’histoire de France pour servir d’introduction à cette histoire, Paris, Sautelet, Ponthieu, 1827.
En voici la thèse fondatrice :

Lettre II - "Sur la fausse couleur donnée aux premiers temps de l’histoire de France, et la fausseté de la méthode suivie par les historiens modernes.
Une grande cause d’erreur, pour les écrivains et les lecteurs de notre histoire, est son titre même, le nom d’histoire de France, dont il conviendrait avant tout de bien se rendre compte. L’histoire de France, du Ve siècle au XVIIIe, est-elle l’histoire d’un même peuple, ayant une origine commune, les mêmes mœurs, le même langage, les mêmes intérêts civils et politiques ? Il n’en est rien ; et la simple dénomination de Français, reportée, je ne dis pas au-delà du Rhin, mais seulement au temps de la première race, produit un véritable anachronisme. [1]
On peut pardonner au célèbre bénédictin Dom Bouquet [2] d’écrire par négligence, dans ses Tables chronologiques, des phrases telles que celle-ci : "Les Français pillent les Gaules ; ils sont repoussés par l’empereur Julien." Son livre ne s’adresse qu’à des savants, et le texte latin, placé en regard, corrige à l’instant l’erreur. Mais cette erreur est d’une bien autre conséquence dans un ouvrage écrit pour le public et destiné à ceux qui veulent apprendre les premiers éléments de l’histoire nationale. Quel moyen un pauvre étudiant a-t-il de ne pas se créer les idées les plus fausses, quand il lit : "Clodion le Chevelu, roi de France ; conversion de Clovis et des Français, etc." Le germain Chlodio n’a pas régné sur un seul département de la France actuelle, et, au temps de Chlodowig, que nous appelons Clovis, tous les habitants de notre territoire, moins quelques milliers de nouveaux venus, étaient chrétiens et bons chrétiens. [3]
Si notre histoire se termine par l’unité la plus complète de nation et de gouvernement [4], elle est loin de commencer de même. Il ne s’agit pas de réduire nos ancêtres à une seule race [5], ni même à deux, les Franks et les Gaulois : il y a bien d’autres choses à distinguer. Le nom de Gaulois est vague ; il comprenait plusieurs populations différentes d’origine et de langage ; [6] et quand aux Franks, il ne sont pas la seule tribu germanique qui soit venue joindre à ces éléments divers un élément étranger. Avant qu’ils eussent conquis le nord de la Gaule, les Visigoths [7] et les Burgondes en occupaient le sud et l’est. L’envahissement progressif des conquérants septentrionaux renversa le gouvernement romain et les autres gouvernements qui se partageaient le pays au Ve siècle ; mais il ne détruisit pas les races d’hommes, et ne les fondit pas en une seule. Cette fusion fut lente ; elle fut l’œuvre des siècles ; elle commença, non à l’établissement, mais à la chute de la domination franke [8].
Ainsi, il est absurde de donner pour base à une histoire de France la seule histoire du peuple frank. C’est mettre en oubli la mémoire du plus grand nombre de nos ancêtres, de ceux qui mériteraient peut-être à un plus juste titre notre vénération filiale. Le premier mérite d’une histoire nationale écrite pour un grand peuple serait de n’oublier personne, de présenter sur chaque portion de territoire les hommes et les faits qui lui appartiennent. L’histoire de la contrée, de la province, de la ville natale, est la seule où notre âme s’attache par un intérêt patriotique ; les autres peuvent nous sembler curieuses, instructives, digne d’admiration ; mais elles ne touchent point de cette manière. Or, comment veut-on qu’un Languedocien ou qu’un Provençal aime l’histoire des Franks et l’accepte comme histoire de son pays ? Les Franks n’eurent d’établissements fixes qu’au nord de la Loire ; et lorsqu’ils passaient leurs limites et descendaient vers le sud, ce n’était guère que pour piller et rançonner les habitants, auxquels ils donnaient le nom de Romains. Est-ce de l’histoire nationale pour un Breton que la biographie des descendants de Clovis ou de Charlemagne, lui dont les ancêtres, à l’époque de la première et de la seconde race [9], traitaient avec les Franks de peuple à peuple ? Du VIe au Xe siècle, et même dans des temps postérieurs, les héros du nord de la France furent des fléaux pour le midi. [10]. Le Charles-Martel de nos histoires, Karle le Marteau, comme l’appelaient les siens, d’un surnom emprunté au culte aboli du dieu Thor [11], fut le dévastateur, non le sauveur de l’Aquitaine et de la Provence. La manière dont les chroniques originales détaillent et circonstancient les exploits de ce chef de la seconde race [12] , contraste singulièrement avec l’enthousiasme patriotique de nos historiens et de nos poëtes (sic) modernes.
[...]
Le grand précepte qu’il faut donner aux historiens, c’est de distinguer au lieu de confondre ; car, à moins d’être varié, l’on n’est point vrai. Malheureusement les esprits médiocres ont le goût de l’uniformité ; l’uniformité est si commode ! Si elle fausse tout, du moins elle tranche tout, et avec elle aucun chemin n’est rude. De là vient que nos annalistes visent à l’unité historique ; il leur en faut une à tout prix ; ils s’attachent à un seul nom de peuple ; ils le suivent à travers les temps, et voilà pour eux le fil d’Ariane. Francia, ce mot, dans les cartes géographiques de l’Europe, au IVe siècle, est inscrit au nord des embouchures du Rhin, et l’on s’autorise de cela pour placer en premier lieu tous les Français au-delà du Rhin. Cette France d’outre-Rhin se remue, elle avance ; on marche avec elle. En 460, elle parvient au bord de la Somme ; en 493, elle touche à la Seine ; en 507, le chef de cette France germanique pénètre dans la Gaule méridionale jusqu’au pied des Pyrénées, non pour y fixer sa nation, mais pour enlever beaucoup de butin et installer quelques évêques. Après cette expédition, l’on a soin d’appliquer le nom de France à toute l’étendue de la Gaule, et ainsi se trouvent construites d’un seul coup la France actuelle et la monarchie française. Établie sur cette base, notre histoire se continue avec une simplicité parfaite, par un catalogue biographique de rois ingénieusement numérotés, lorsqu’ils portent des noms semblables. »

Notes

[1Race" : il s’agit de la distinction classique entre les trois "races" de rois : les deux premières de langue germanique, Mérovingiens (à partir de la fin du Ve siècle) puis Carolingiens (751-987), la troisième enfin de langue d’oïl, à partir des Robertiens (987)

[2Historien du XVIIIe siècle

[3On le voit, Thierry tient à restituer les noms germaniques de ceux qu’il nomme "Franks" et non "Francs"

[4Constat d’évidence et de bon sens, de prudence aussi : Thierry ne tient pas à voir son regard, alors novateur, sur l’histoire, utilisé par des tentatives séparatistes, et particulièrement méridionales

[5"Race", répétons-le, a ici le sens usuel au XIXe siècle : "ethnie"

[6Thierry reprend souvent la distinction de César entre Aquitains, Belges, et Celtes

[7Thierry n’écrit pas "Wisigoths"

[8Avec l’avènement de la dynastie des Robertiens, de langue d’oïl

[9"Races royales" : Mérovingiens et Carolingiens, voir plus haut

[10Le thème sera souvent repris, tout au long du siècle, par les "renaissantistes" méridionaux

[11Thor, le dieu germanique du tonnerre, armé du marteau avec lequel il crée la foudre

[12Cf. "race" royale, id.

Répondre à cet article