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Il y a 100 ans, la mutinerie de l’escadre à Toulon

jeudi 9 mai 2019, par René Merle

Les journées insurrectionnelles de Toulon

Le Provence

Je réponds favorablement à la demande formulée par un responsable de l’Institut d’Histoire sociale CGT du Var dans son message de ce soir 9 mai (voir dans les messages ci-contre, c’est le dernier).
Pour donner déjà quelques éléments d’information à lIHS, qui fait depuis deux ans un travail remarquable, je reprends ici un message que j’avais publié il y a deux ans sur mon blog précédent.

« De ma fenêtre, depuis cet été, je vois deux immenses drapeaux rouges flotter sur l’Arsenal.
Pas de panique. Ils ne flottent pas sur les mâtures de notre escadre, mais sont signe de visibilité aérienne sur de très hautes grues en plein travail…
Ces drapeaux rouges me renvoient à un épisode local qui n’est plus guère connu que des historiens, des érudits ou de rares mémoires militantes. Jean Masse en a remarquablement traité dans « Mutineries et grèves en rade de Toulon au printemps 1919 », Feuillets documentaires régionaux, 1969, n° 8, CRDP Marseille.
L’événement s’inscrit dans le droit fil des célèbres mutineries de la flotte de la Mer Noire et de Crimée, qui en avril 1919 portèrent un coup d’arrêt décisif à l’intervention militaire française contre les Bolcheviks. Dans les motivations des marins mutinés se rejoignaient la protestation contre les conditions de vie à bord de ces bateaux-usines, et la discipline extrêmement dure ; à quoi s’ajoutaient l’incompréhension des « vieilles classes » de demeurer mobilisées alors que l’armistice était signé depuis des mois, et le refus de combattre une révolution en laquelle beaucoup se reconnaissaient.
En mai, les mutineries gagnèrent dans différents ports de Méditerranée les unités qui devaient appareiller pour la Mer Noire.
À Toulon, l’effervescence était grande à bord, notamment sur la navire amiral Le Provence, arrivé de Corfou le 21 mai. L’équipage venait d’apprendre son départ pour Constantinople, en fait pour la Russie méridionale, et constatait le chargement de matériel de guerre : s’en suivirent mouvements spontanés de protestation, placards anonymes dénonçant le « bagne » disciplinaire…
Dans la nuit du 5 au 6 juin, une flamme rouge est arborée au mat de misaine en solidarité avec les mutins de la Mer Noire : les députés devaient en effet traiter le 6 des événements de Sébastopol.
Le dimanche 8, 400 marins se rassemblent au Foyer du Marin pour demander l’amnistie et la démobilisation. Ils ont le temps de former un Comité d’action avant d’être dispersés par la gendarmerie maritime, et se donnent rendez vous pour le lendemain matin aux Lices, entre l’hôpital Ste Anne et les remparts, c’est-à-dire alors à l’extérieur de la ville.
Le 9, des marins de toutes unités débarquent, et suivent ceux de l’aviso La Hire, conduits par le second maître mécanicien Paul Bouillet, dont le cortège, grossi de quelques civils, remonte vers les remparts Nord.
L’amiral Lacaze, qui avait déjà été chassé d’un rassemblement du parc à charbon, rejoint aux Lices les 2000 mutins, qui lui exposent leurs revendications par la bouche d’un quartier maître responsable du comité : amélioration des conditions matérielles de vie et de la discipline, démobilisation, amnistie. Après avoir confirmé leur Comité d’action, les marins regagnent leur bord.
Des témoignages ultérieurs attestent que des membres du Comité d’action auraient tenté alors de prendre contact avec la CGT : d’une part avec les dirigeants réformistes de la dure grève des Chantiers navals de La Seyne qui se poursuivait alors, d’autre part avec la minorité syndicaliste révolutionnaire des travailleurs de l’Arsenal, à laquelle ils auraient même proposé d’initier un soviet ouvriers – marins, et de faire sauter le viaduc de Bandol afin d’empêcher tout mouvement de troupe. Le soulèvement serait déclenché par un drapeau rouge hissé sur le navire amiral Le Provence. Les responsables réformistes de La Seyne estimèrent que leur mouvement était purement revendicatif et n’avait pas à se commettre avec une violation de la discipline militaire ; les syndicalistes révolutionnaires de l’Arsenal (dont certains avaient constitué un parti communiste avant la naissance du PCF en décembre 1920), en dépit de la sympathie qu’ils pouvaient éprouver à l’égard des mutins, estimèrent que la spontanéité du mouvement et l’absence de cohésion dans ses buts ne pouvaient en l’état entraîner la classe ouvrière locale, mais seulement son avant-garde.
De leur côté, les socialistes locaux s’en tiennent à l’ignorance de l’événement.
Le projet de soulèvement est cependant maintenu.
Dans la nuit du 9 au 10, le drapeau tricolore amputé du bleu et du blanc et transformé en flamme rouge est hissé à mi mât sur le Provence. Il devait donner le signal de la révolte des équipages de la rade. Des officiers l’arrachent aussitôt.
Le 10 à midi, de nombreux marins se réunissent sur la plage avant, exigent des permissions, protestent contre la mauvaise nourriture et la dureté de la discipline ; ils décident d’aller porter leurs revendications au commandant. A l’initiative des plus décidés, soixante d’entre eux s’arment et se rendent maîtres du navire. Le commandant (traité de « royaliste » par les marins) et les officiers donnent l’ordre de déposer les armes, en échange de la promesse qu’il n’y aurait pas de sanctions et qu’une délégation pourrait présenter les revendications au Vice-Amiral. Le 11, l’équipage demeure rassemblé sans vouloir travailler. Ce même jour, les soldats du 4e colonial apprennent leur départ pour la Méditerranée orientale : une manifestation de 1500 soldats et marins traverse la ville. Elle est chargée par les gendarmes devant la prison maritime. De violents affrontement s’en suivront toute la nuit en ville et particulièrement autour du marché couvert.
Le 12, l’annonce de l’ajournement du départ du Provence pour la Russie fait tomber la tension.
Malgré la promesse, les « meneurs » du Provence sont alors arrêtés. Le mouvement est en déclin à Toulon, malgré une nouvelle réunion sur les glacis le 16, mais le 22 arrive à Toulon le croiseur cuirassé Ernest-Renan, dont l’équipage est en pleine effervescence. La moitié en est aussitôt mise en permission, les meneurs sont arrêtés et le navire est envoyé à Bizerte.
Le 23 juin, l’annonce de la signature des préliminaires de paix suscite une forte manifestation pour la démobilisation des « vieilles classes » et la libération des emprisonnés. Partie du dépôt des équipages, elle traverse l’Arsenal, se heurte aux gendarmes à la porte Castigneau, attaque la prison. Les manifestants sont refoulés vers la ville où des affrontements se poursuivront pendant plusieurs heures.
Ainsi se terminait provisoirement l’épisode des mutineries de Toulon en juin 1919.
Provisoirement, car, une fois passé l’effroi suscité en haut lieu par ces événements, la répression allait s’abattre sur les mutins, et tout particulièrement sur 20 matelots et quartiers maîtres du Provence, accusés de complot contre l’autorité de l’État. Jugés à partir du 25 septembre 1919 par un conseil maritime réuni à bord du navire, 15 d’entre eux seront condamnés à des peines allant de un an à neuf ans de détention, ce qui n’était pas rien quand on connaît les terribles conditions de survie dans les bagnes maritimes.
La puissante campagne unitaire nationale pour l’amnistie aboutit en juillet 1922. »

3 Messages

  • Il y a 100 ans, la mutinerie de l’escadre à Toulon Le 12 mai à 18:05, par LECA François

    Merci René, Ces éléments constituent une bonne base de travail .La problématique vat être de trouver les éléments reliant cet épisode énorme de l’histoire révolutionnaire au mouvement ouvrier. Je compte sur une recherche et une exploitation des journaux de l’époque qu’on doit pouvoir trouver notamment au musée du vieux Toulon.
    Je peux enrichir cette histoire par une énigme familiale : Je suis originaire de GUAGNO , c’est un village dans la montagne corse. A l’époque ou j’étais un jeune con, mon oncle discutait souvent avec un vieil intellectuel qui était désigné (même par ceux qui en ignorait la signification) comme mutin de la mer noire. Aujourd’hui, J’ai retrouvé dans les livrets militaires en ligne sur le site des archives départementales celui le concernant.
    Il s’appelait Ange François LECA, né en 1892 à Guagno. Quartier maitre mécanicien il était à bord du "Provence et vérité ??" Il semble que le livret soit passé à la machine à laver car aucune mention n’est faite des évènements sauf :... Placé en congé illimité de démobilisation le 15 juin 1919.
    Voilà, affaire à suivre.

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    • Il y a 100 ans, la mutinerie de l’escadre à Toulon Le 12 mai à 20:31, par René Merle

      Tu t’interroges sur le lien de la mutinerie de l’escadre avec le mouvement ouvrier. Ce que je peux te dire est qu’on ne peut pas comprendre cette absence apparente de lien si on ne comprend pas la force du courant syndical réformiste à l’Arsenal et aux Chantiers navals de la Seine. Ses dirigeants se méfiaient comme la peste des éléments révolutionnaires de l’Arsenal, minoritaires mais très actifs ; qui proposèrent alors la formation d’un soviet marins-ouvriers. La proposition fut évidemment écartée. De même les dirigeants réformistes de La Seine répondirent négativement à la proposition des marins de lier leur lutte à celle des grévistes des Chantiers.
      Ainsi le mouvement des marins apparut-il dans l’immédiat isolé de la population ouvrière. Mais devant la vague de répression qui s’abattit sur les mutins, la conscientisation populaire ne tarda pas. A la SFIO les partisans de l’adhésion à la troisième internationale se montrèrent très actifs. Et dès la création du Parti communiste en décembre 1920 une compagne unitaire sera lancée par le PCF, avec de très grands échos des Salins d’Hyènes à la Seyine, en passant par Toulon.
      J’ai personnellement rencontré des témoins dans les années 1970, et enregistré le camarade Daucros, qui était militaire à Odessa et fut contacté par Jeanne Labourbe pour militer contre l’intervention. Il sera un des premiers activistes du PCF.
      Sur tout cela, tu peux consulter la presse locale au musée du Vieux Toulon, la presse nationale sur le site internet de la Bibliothèque nationale, Gallica, et de nombreuses entrées du dictionnaire du mouvement ouvrier Maitron.
      En te souhaitant un bon travail,
      rené merle

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    • Pour François : je vois que vous avez commencé un travail sur les mutins de la Mer Noire, et ses développements sur Toulon. Sur le livre de Jacques Girault (je crois que c’est sa thèse d’histoire), "Le Var Rouge", il en est question, des pages 82 à 89. En commençant par la grève des Chantiers Navals, il y a ensuite des pages 83 à 89, un tas de renseignements sur les "mutins" à Toulon, et le lien, ou plutôt le manque de lien entre ce mouvement et le mouvement ouvrier. Comme Jacques participe souvent à nos travaux, tu devrais rentrer en contact avec lui.
      Amitiés

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