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Marx et l’opium du peuple ?

vendredi 10 mai 2019, par René Merle

Un extrait de « Critique de la philosophie du droit de Hegel »

Devant l’affirmation publique des différents communautarismes religieux, avec trop souvent leur part de sectarisme, d’autoritarisme, de non respect de l’autre, j’entends de plus en plus souvent dans mon cercle relationnel résonner la phrase de marx : « la religion est l’opium du peuple ».
Ce n’est sans doute pas être cuistre que d’en rappeler le contexte : en 1843, le jeune Marx (25 ans) écrit la Critique de la philosophie du droit de Hegel, qui paraîtra en février 1844 dans le premier numéro des Annales franco-allemandes (Deutsch-französische Jahrbücher), que Marx, désormais établi à Paris, vient de lancer.
On en trouve facilement le texte intégral sur le Net, et de fort nombreux corrigés de dissert. (eh oui, désormais Marx est au pogramme de philo...) se sont emparés, toujours sur le Net, de la fameuse formule de « l’opium ». Voici l’extrait où on la retrouvera :

« Le fondement de la critique irréligieuse est celui-ci : l’homme fait la religion, ce n’est pas la religion qui fait l’homme. La religion est en réalité la conscience et le sentiment propre de l’homme qui, ou bien ne s’est pas encore trouvé, ou bien s’est déjà reperdu. Mais l’homme n’est pas un être abstrait, extérieur au monde réel. L’homme, c’est le monde de l’homme, l’État, la société. Cet État, cette société produisent la religion, une conscience erronée du monde, parce qu’ils constituent eux-mêmes un monde faux. La religion est la théorie générale de ce monde, son compendium encyclopédique, sa logique sous une forme populaire, son point d’honneur spiritualiste, son enthousiasme, sa sanction morale, son complément solennel, sa raison générale de consolation et de justification.
C’est la réalisation fantastique de l’essence humaine, parce que l’essence humaine n’a pas de réalité véritable. La lutte contre la religion est donc par ricochet la lutte contre ce monde, dont la religion est l’arôme spirituel.
La misère religieuse est, d’une part, l’expression de la misère réelle, et, d’autre part, la protestation contre la misère réelle. La religion est le soupir de la créature accablée par le malheur, l’âme d’un monde sans cœur, de même qu’elle est l’esprit d’une époque sans esprit. C’est l’opium du peuple. Le véritable bonheur du peuple exige que la religion soit supprimée en tant que bonheur illusoire du peuple. Exiger qu’il soit renoncé aux illusions concernant notre propre situation, c’est exiger qu’il soit renoncé à une situation qui a besoin d’illusions.
La critique de la religion est donc, en germe, la critique de cette vallée de larmes, dont la religion est l’auréole. La critique a effeuillé les fleurs imaginaires qui couvraient la chaîne, non pas pour que l’homme porte la chaîne prosaïque et désolante, mais pour qu’il secoue la chaîne et cueille la fleur vivante. La critique de la religion désillusionne l’homme, pour qu’il pense, agisse, forme sa réalité comme un homme désillusionné, devenu raisonnable, pour qu’il se meuve autour de lui et par suite autour de son véritable soleil. La religion n’est que le soleil illusoire qui se meut autour de l’homme, tant qu’il ne se meut pas autour de lui-même.
L’histoire a donc la mission, une fois que la vie future de la vérité s’est évanouie, d’établir la vérité de la vie présente. Et la première tâche de la philosophie, qui est au service de l’histoire, consiste, une fois démasquée l’image sainte qui représentait la renonciation de l’homme à lui-même, à démasquer cette renonciation sous ses formes profanes. La critique du ciel se transforme ainsi en critique de la terre, la critique de la religion en critique du droit, la critique de la théologie en critique de la politique. "

Je ne suis pas de ceux qui égrènent les citations de Marx comme un chapelet de vérités absolues, et je préfère les remettre dans leur contexte. En l’occurrence ici, dans ce propos d’un très jeune homme, l’écho direct des joutes philosophiques, nourries des lectures d’Hegel et de Feuerbach, auxquelles il venait d’être mêlé en Allemagne. Discussions en cercles clos dans le giron universitaire ou publiciste, sans contacts directs avec la réalité du vécu populaire, de son senti religieux ou anti religieux (réalité, faut-il le rappeler, qui fut une des donnes majeures de notre grande Révolution).
Faut-il rappeler que le Marx des années à venir, et particulièrement le Marx de la maturité, totalement athée, considèrera la lutte anti religieuse comme une diversion petite bourgeoise, qui détourne les prolétaires de la lutte des classes et de l’engagement politique ?
Mais entendons-nous. La lutte antireligieuse, fouaillant personnellement l’âme des humbles, comme par exemple ces Irlandais catholiques qui fournissent la main d’œuvre à bon marché aux capitalistes anglais, ou ces Polonais catholiques dressés contre le joug tsariste, ne pourrait que les écarter du bon combat.
Par contre, et ce sera la position constante de Marx, il ne s’agit pas pour autant d’accepter le poids des structures ecclésiastiques conservatrices et répressives, et il est nécessaire de les combattre.
Ce sera soixante ans plus tard pour les socialistes français de tendance marxiste (guesdistes) une excellents séquence d’exercices pratiques, lors des querelles autour de la séparation de l’Église et de l’État.

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