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Il y a cent ans. Répercussions françaises des événements de la Mer Noire

samedi 11 mai 2019, par René Merle

Articles de « l’Humanité », mai-juin 1919

J’évoquais récemment l’intervention française initiée en décembre sur le littoral ukrainien, motivée par les visées expansionnistes de Clémenceau en Ukraine et le désir des milieux dirigeants français d’en finir avec la République des Soviets.
Début avril, le gouvernement devait retirer ses troupes d’Odessa : l’hostilité de la population locale, l’impéritie cruelle des troupes blanches de Denikine, l’avance inexorable des troupes bolcheviks, la pénétration de l’idéologie des Soviets parmi les soldats et les marins français avaient motivés cette piteuse décision. Une ultime tentative d’intervention fut faite à Sébastopol, dans la Crimée voisine. Ce fut la goutte d’eau qui fit déborder le vase : l’épuisante discipline du bord et les mauvaises conditions de vie, unies au refus de prolonger une aventure guerrière chez des hommes qui espéraient la démobilisation, et à la sympathie pour les thèses bolcheviks, suscitèrent les mutineries de l’escadre qui obligèrent l’état-major à évacuer la zone.
Les événements ont suscité une abondante bibliographie, dont vous trouverez facilement des échos sur Internet.
Je verse seulement ici au dossier deux articles de l’Humanité journal socialiste, publiés à la veille du débat à la Chambre sur ces événements, à un moment où, malgré la censure militaire, les faits commencent à être vraiment connus.
J’ajoute en bleu quelques précisions.

L’Humanité journal socialiste, 28 mai 1919
« Une décision de la C.G.T.
Les représentants de la Confédération du Travail, qui viennent de tenir, salle du Globe, une réunion si remplie, ont pris vigoureusement attitude vis-à-vis de la politique russe de M. Pichon [1].
Accourus de tous les points du pays, les mandataires autorisés du prolétariat français ont signifié au gouvernement que s’il frappait nos marins à l’occasion de leur geste de la mer Noire, la C.G.T. les « défendrait par tous les moyens ».
Voilà M. Georges Leygues [2] dûment averti ! Déjà lorsque nous avons l’autre jour Goude [3] et moi, posé notre question au ministre sur l’incident, Goude a réclamé pour les marins accusés qu’on les laissât en liberté jusqu’à ce que la Chambre ait statué. Le 6 juin nous exposerons dans son ensemble l’affaire de la mer Noire ; nous la rattacherons à l’expédition russe entière dont elle n’est qu’un épisode sensationnel. A nouveau nous ferons la Chambre juge des résultats de l’intervention criminelle de nos gouvernants dans les affaires intérieures de la Russie. Ou plutôt (car nous connaissons le caractère réactionnaire du Parlement), nous en appellerons à la nation elle-même, qui finira bien par signifier sévèrement son opinion.
Ce sont une fois de plus toutes les directives de la conduite de la France dirigeante en Russie que nous allons examiner.
En ce moment, toute notre presse bourgeoise appelle Koltchak à la curée de la Révolution [4].
Elle obéit comme toujours aux suggestions du quai d’Orsay qui lui donne l’ordre de duper le public français, de le dresser contre la République soviétique qu’il faut à tout prix écraser. Le gouvernement a subventionné successivement en Russie, en Ukraine, en Finlande, en Crimée les aventuriers les plus suspects de la contre-révolution.
Il a place cette fois son espérance suprême en cet amiral Koltchak, dont l’œuvre essentielle a consisté jusqu’à présent à chasser de Sibérie les socialistes révolutionnaires, même antibolchevistes. C’est à ce personnage que nous envoyons, par centaines de millions, l’argent des contribuables de notre pays épuisé. C’est pour l’aider à installer en Russie la terreur blanche que le gouvernement expédie en Orient les petits soldats et les marins de notre escadre. Quelle honte pour notre régime !
La Confédération Générale du Travail est sûre de demeurer la fidèle interprète du prolétariat français en élevant sa protestation et sa menace contre semblable attitude. En Italie, nous savons que le Parti socialiste et les Unions des syndicats eux aussi se déclarent prêts à une action déterminée.
Il est impossible, en effet, que les classes ouvrières occidentales assistent avec une passivité complice au crime historique de leurs gouvernements.
Marcel CACHIN [5] ».

La C.G.T. en effet, ce même jour, envisage la possibilité d’une journée internationale de grève unissant revendications sociales et condamnation de l’intervention contre les Soviets. Voici la présentation de l’Humanité du même jour :
« Le salut aux marins de la mer Noire
Le Comité national de la C.G.T ayant eu connaissance que les marins français de la flotte de guerre de la mer Noire ont refusé de combattre contre les révolutionnaires russes et obligé le gouvernement à faire rentrer ses flottes en France.
Félicite les marins de cette flotte pour leur acte de courage et de volonté.
Se solidarise avec eux et déclare qu’il est décidé à les défendre par tous les moyens en son pouvoir contre toutes espèces de brimades collectives ou individuelles que voudrait leur infliger le gouvernement français. »
« Le Parti socialiste contre l’intervention. La C.A.P. adresse son salut aux marins de la mer Noire.
La commission administrative permanente, réunie hier, a décidé que le Parti socialiste devait entreprendre une action énergique contre l’intervention en Russie.
La C.A.P. a tenu, comme l’avait fait la C.G.T., à envoyer son salut aux braves marins de France qui viennent d’affirmer devant Odessa et Sébastopol que les soldats français ne sont pas des mercenaires dont le capitalisme international peut disposer à son gré.
Voici le texte de l’ordre du jour qui a été voté à l’unanimité :
La C.A.P. envoie son salut aux marins de la mer Noire qui ont refusé de combattre la Révolution russe.
Elle les assure des sentiments de sympathie et de solidarité du Parti socialiste et s’associe à la C.G.T. pour les défendre contre toutes les brimades individuelles ou collectives dont ils pourraient être victimes de la part du gouvernement. »

L’Humanité journal socialiste, 1er juin 1919
Editorial
« Les événements d’Orient
En prévision de la discussion du 6 juin à la Chambre, le gouvernement prépare son dossier sur l’évacuation d’Odessa par nos troupes au début d’avril dernier. Les détails de cette évacuation sont déjà donnés dans quelques revues françaises.
L’Opinion, du 31 mai, conte à larges traits la lamentable odyssée des divisions de l’Entente contraintes au rembarquement sans gloire sous la pression des « hordes révolutionnaires de Gregoriev », selon les expressions de notre bonne presse. [6]
Les troupes de M. Pichon [7] occupaient Odessa et la région voisine depuis le début de décembre. Elles y auront donc séjourné quatre mois.
Durant ces seize semaines, que s’est-il passé ? Les ouvriers d’Odessa, les paysans de l’Ukraine, tout le peuple révolutionnaire s’est soulevé en masse contre notre occupation.
D’autre part, nombreuses furent les troupes françaises qui déclarèrent ouvertement leur sympathie pour le mouvement social qu’ils venaient combattre et écraser. On eut beau porter nos effectifs à 100.000 hommes ; on eut beau les renforcer de contingents grecs, de contingents noirs [8], de contingents de pseudo-révolutionnaires russes.
A cette guerre de classe, nos soldats refusèrent leur concours et il fallut les réembarquer.
Lorsque le 4 avril, les cargos de l’Entente emmenèrent de là-bas les derniers Français, le général d’Anselme fit monter avec eux toute une tourbe de rastaquouères, les noceurs d’Odessa, les actrices, les spéculateurs, les banquiers, les grands-ducs, les princes. Nos navires débarquèrent à Constantinople cette précieuse cargaison, « l’aristocratie de la Russie expirante ». Il faut lire dans l’Opinion la vie édifiante que commencèrent à mener, dès leur arrivée à la Corne d’Or, ces réfugiés de la bourgeoisie russe fuyant le bolchevisme. Ils s’y livrèrent à de sombres bacchanales, dit cette revue peu suspecte. Déjà, à Odessa, ces débris d’ancien régime qui, pour M. Pichon sont les vrais représentants de la Russie, donnaient des dîners de 30.000 roubles au milieu de la misère et de la famine du peuple. Et à Constantinople, leurs danses, leur ivresse au champagne, leurs rires, leurs fêtes, leur joie « montaient comme un blasphème et comme un défi ».
Après que les navires français eurent laissé dans les palaces de la ville de corruption cette humanité de décadence, ils reprirent la mer. Sur quel rivage portèrent-ils les prétendus « mutins », ceux des nôtres qui s’étaient refusé à étouffer dans le sang les révolutionnaires russes ? Il faudra bien qu’on le dise au pays, et que toute cette lugubre page de notre histoire soit connue malgré la censure et le régime abominable d’étouffement que subit encore notre presse indépendante.
De même, on nous devra aussi l’exacte relation de ce qui se passa à bord des vaisseaux de l’escadre d’Orient. M. Leygues se documente près des amiraux qu’il a convoqués d’urgence à Paris. Pour nous, nos renseignements nous viennent des marins, des sous-officiers, de certains officiers témoins des faits qui se déroulèrent là-bas au début de mai.
C’est vers le Parti socialiste, vers l’Humanité, vers le groupe socialiste que se tournent les regards et les espérances de ces marins qui accomplirent à leur heure le geste énergique. Quelles sanctions réserve-t-on à ceux d’entre eux qui furent rendus responsables du mouvement ? Où sont-ils à cette heure ? De tous les coins de la Méditerranée nous parviennent des correspondances éparses, qui échappent aux ciseaux des censeurs.
Si acharnés que soient nos gouvernants et leurs services de répression à étrangler la vérité, elle éclatera malgré eux. Et un long cri de colère s’élève dans la marine que ne parviendront à couvrir ni les menaces ni les violences.
Marcel CACHIN [9]. »

Notes

[1Ministre des affaires étrangères du gouvernement Clémenceau

[2Ministre de la Marine du gouvernement Clémenceau

[3député socialiste du Finistère

[4À partir des zones sibériennes occupées par les Anglais, les Américains, les Japonais… et quelques Français, l’amiral Koltchak avait mis en place un régime dictatorial et organisé avec le concours financier des Alliés une puissante armée blanche qui avança vers l’Ouest, jusqu’à menacer directement Moscou. Le14 mai, les Alliés envisageaient de reconnaître son gouvernement provisoire comme gouvernement de l’ensemble de la Russie

[5député socialiste, dirigeant de l’Humanité

[6Officier de l’armée impériale passé aux indépendantistes ukrainiens, puis rallié à l’armée rouge avec laquelle il occupe Odessa. Il rompt ensuite avec les Soviets, rejoint les indépendantistes ukrainiens et se rendra coupable d’épouvantables pogroms antisémites et anti Russes

[7ministre des affaires étrangères du gouvernement Clémenceau

[8tirailleurs sénégalais

[9Directeur de l’Humanité

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