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Le Chant des Sanfédistes – Il canto dei Sanfedisti.

samedi 11 mai 2019, par René Merle

Naples 1799

Je viens d’évoquer le sanfedisme dans le billet consacré à Pagano : Pagano « l’illuminista ».
Pasolini en parlait aussi dans un article précédent = Pasolini – Sur l’écartèlement des choix politiques et des choix de vie.
Voyons cela de plus près, dans la contradiction (dialectique) entre une idéologie qui est à l’opposé de la mienne, et la beauté de sa proclamation, dans cette superbe chanson inspirée ironiquement de la Carmagnole des « envahisseurs » français.
On connaît l’importance des insurrections populaires du « Triennio » révolutionnaire italien contre l’occupation française, entre 1796 et 1800.
Une des plus importantes fut l’insurrection populaire sanfédiste (de la Sainte Foi, « Santa Fede ») qui, à l’initiative de l’Église, éclata dans la partie continentale du royaume des Deux-Siciles, tant dans les campagnes que dans la capitale, dès l’arrivée des troupes françaises en novembre 1798 : l’armée du Directoire venait y chasser les Bourbons qui s’étaient rangés dans la coalition anti-française.
Alors que la famille royale avait fui en Sicile, les insurgés royalistes de Naples étaient écrasés fin janvier 1799. La "République parthénopéenne" était imposée à un peuple qui ne la voulait pas.
En s’en prenant de front aux structures féodales, aux vieux système administratif et à la prégnance de l’Église, - sans avoir le temps et les moyens de mettre des réformes concrètes en place -, les Jacobins napolitains, enfants de la bourgeoisie des Lumières renforcés de quelques éléments populaires de la capitale, crurent pouvoir faire le bonheur d’un peuple sans prendre en compte la réalité de ce peuple, son idéologie, ses aspirations. Alors que la révolte "sanfédiste" tenait les campagnes, l’armée française se retira en mai 1799, abandonnant les Jacobins napolitains à une terrible répression bourbonienne (plus de 100.000 victimes).

drapeau de la République parthénopéenne

Nous retrouvons dans ce tragique épisode toute la problématique déjà rencontrée à propos de la Vendée (voir sur ce blog) et du Piémont rural (l’insurrection de Pavie par exemple [1]) : comment des couches populaires qui a priori auraient eu beaucoup à gagner à la fin du régime monarchique et féodal en arrivaient-elles, dans leur haine de la bourgeoisie et de l’esprit nouveau, à prendre les armes pour un combat souvent désespéré contre une République apportée à la pointe des baïonnettes ?
L’insurrection sanfédiste sera saluée en 1800 par une chanson à la superbe mélodie (la vidéo ci-dessus en atteste), dont voici quelques couplets. Il en existe plusieurs variantes, tant dans le nombre des couplets que dans la graphie de ce napolitain ancien. On consultera à ce sujet les nombreux sites italiens qui en traitent.

A lu suono de grancascia / 
viva viva lu populo bascio / 
A lu suono ’re tammurrielli
 / so’ risurte li puverielli
 / A lu suono ’re campane
 / viva viva li pupulane
/ A lu suono ’re viulini
 / morte alli giacubbine.
Au son de la grosse caisse / vive vive le "peuple bas" [le petit peuple] / Au son des tambourins [ou petits tambours] / se sont levés les "poverelli" [les très pauvres, ceux qui ne possèdent rien] / Au son de la cloche / vive vive les "popolani" [gens du peuple plus aisés : artisans, etc]/ Au son des violons / mort aux jacobins.

Refrain :
Sona sona /
sona Carmagnola
 / sona li cunziglia / 
viva ’o rre cu la Famiglia.
/ Sona sona
 /sona Carmagnola 
/ sona li cunziglia
 / viva ’o rre cu la Famiglia.
Sonne sonne / Sonne "la Carmagnole" [la chanson apportée par les Français, adoptée et retournée par les insurgés] / Sonne lei Conseils [ici au sens de "sonner le rassemblement"] / Vive le roi et la famille ! [il existe une autre version du refrain]

A sant’Eremo tanto forte / 
l’hanno fatto comme ’a ricotta
 / A ’stu curnuto sbrevognato /
l’hanno miso ’a mitria ’ncapa
 / Maistà chi t’ha traruto /
chi stu stommaco chi ha avuto / 
’e signure ’e cavaliere
te / vulevano priggiuniere.

Saint Elme si fort / ils l’ont réduit en bouillie. [résistance des "popolani" retranchés dans la forteresse Saint Elme, écrasée par les Français au début de la République] / À ce cornard sans vergogne / ils ont mis la mitre sur la tête. [le prêtre jacobin Antonio Toscano, arrivé avec les Français] / Majesté, qui t’a trahie ? / Qui a eu cette volonté ? / Les "Messieurs" ["nantis"] et les "petits Chevaliers" [notables, officiers publics] qui voulaient t’emprisonner [à la différence du peuple, bourgeois et nobles trahissent les Bourbons et soutiennent les Français].

Refrain

Alli trirece di giugno
 /sant’Antonio gluriuso / 
’e signure ’sti birbante / 
’e facettero ’o mazzo tanto
 / So’ venute li Francise
 /aute tasse ’nce hanno miso
 / Liberté... Egalité...
tu arrobbe a me 
io arrobbo a te.

Le treize juin / (jour de) Saint Antoine glorieux [jour de l’entrée à Naples des troupes sanfedistes du Cardinal Ruffo, qui mirent fin à la République] / aux "Messieurs" ces coquins / on leur fit un cul comme ça / Sont venus les Français / et nous ont imposé d’autres taxes / "Liberté... Égalité" / Tu me voles je te vole.[les insurgés rendent la pareille aux Français et à leurs partisans]

Refrain

Li Francise so’ arrivate / 
’nce hanno bbuono carusate
 / evvualà evvualà
 / cavece ’nculo alla libertà
 / Addò è gghiuta ’onna Eleonora / 
c’abballava ’ncoppa ’o teatro
 / mò abballa miez’’o mercato / 
’nzieme cu mastu Donato.

Les Français sont arrivés / ils nous ont saignés à blanc / "Et voilà, et voilà" [expression favorité des soldats français]/ coups de pieds au cul à la liberté / [les vers suivants peuvent se comprendre ainsi : (on ne peut même plus aller au théâtre), et donc Madame Éléonore qui dansait au théâtre maintenant danse en plein marché avec Masto Donato (le bourreau) - allusion à la pendaison d’Eléonore Pimentel Fonseca, grande figure du jacobinisme napolitain, que le Reine fit pendre au retour des Bourbons

Refrain

A lu muolo senza guerra
se / tiraie l’albero n’ terra / 
afferraino ’e giacubbine / 
’e facettero ’na mappina. / 
È fernuta l’uguaglianza
 / è fernuta la libertà
 / pe ’vuie so’ dulure e panza
 / signòiateve a cuccà.

Au môle, la guerre finie / ils ont abattu l’arbre [l’arbre de la Liberté, dressé par les jacobins et les Français] / ils ont pris les jacobins / et les ont réduits en guenilles sales. / Elle est finie l’Égalité, / elle est finie la Liberté. / Pour vous ce sont douleurs de ventre / "Messieurs", allez vous en au lit !

Refrain

Passaie lu mese chiuvuso / 
lu ventuso e l’addiruso / 
a lu mese ca se mete
 / hanno avuto l’aglio arrete
 / Viva tata maccarone
 / ca rispetta la religgione
 / Giacubbine iate a mare 
/ ch’ v’abbrucia lu panare.


Se passa le mois de Pluviôse [janvier - les Français avaient imposé le calendrier républicain] / le ventôse, le coléreux [février, mars] / et avec le mois où l’on moissonne [juin] / ils se sont fait avoir [ont pris l’entubage, au figuré pris l’ail dans le cul] / Vive le peuple napolitain [le peuple des "maccheroni"] / qui respecte la religion. / Jacobins jetez-vous à la mer / que déjà vous brûle le derrrière [à cause de l’ail].

Notes

[1Cf. : Bonaparte Pavie.

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