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Aragon, la guerre...

mardi 14 mai 2019, par René Merle

En écho à son ami Drieu la Rochelle

Lecteur à la fois circonspect et enthousiaste d’Aragon, je me penche toujours avec tendresse et précaution sur ce jeune homme (né en 1897) que l’on envoya comme tant d’autres dans la boucherie des tranchées, et qui n’en sortit pas avec la vénération de l’uniforme :
« Vers mai 1919, comme j’attendais avec quelque hâte le droit de ne plus m’habiller comme un singe »… écrira-t-il de retour à la vie civile [1].

Mais l’uniforme est une chose, et autre chose la guerre, dans laquelle on est jeté, et malgré soi adopté et transmuté.
En témoigne, par exemple, un de ces magnifiques billets qu’Aragon donna dès la naissance de la revue à Littérature, n°15, juillet août 1920 (billet que j’avais déjà placé dans la série d’articles sur Aragon de mon précédent blog), à propos du « livre de guerre » de son ami Drieu la Rochelle, tout jeune ancien combattant lui aussi :

« Pierre Drieu La Rochelle : Fond de cantine.
Nous avons aimé la guerre comme une négresse. A combien l’émotion ? Les enchères ouvertes se sont refermées, mâchoires, sur quelques-uns d’entre nous, nous ne regretterons jamais assez un état d’exception. Je sacrifie volontiers l’humanité à l’épouvante. Le soleil de la peur est un punch incomparable. La guerre, malgré les petits mortels, a la grandeur du vent.
Dans le désordre des lumières, un garçon se déroule du sommeil. Il n’y a pas beaucoup de place au monde pour dormir. Assez drôle, tout ce bruit. Il vaut mieux tuer ou rire que crier ou mourir. Ce qu’on dit sonne bizarrement au petit matin des attaques. On croirait que ça rime. La gaucherie des hommes fait fuir les moineaux. Tiens : encore quelques mots de cassés. Plus on va, plus on aime les plaisirs de la terre, cette sacrée noix de malheur. L’autorité, entre autres, se satisfait auprès des femmes, fraîcheurs passagères, haltes, menthes à l’eau. On apprend peu à peu à nommer chacun par son nom. C’est curieux la chose de vivre. »

Notes

[1« Je m’acharne sur un mort », Littérature, Nouvelle série, n°8, janvier 1923

2 Messages

  • Aragon, la guerre... Le 14 mai à 09:11, par Robert Pollard

    Oui René, il y a bien la beauté de la phrase scandée sur ce rythme presque nonchalant qui lui est propre. Je n’en dirai pas plus à son sujet qui participerait d’une anticipation malhonnête appuyée sur un anachronisme de mauvais aloi.

    Mais quelque chose ne passe pas du « quelques uns d’entre nous » cette nonchalance distraite, presque amusée penchée sur l’étale de la boucherie, plongée dans la pourriture des charniers, toutes odeurs et visions chassées par « La guerre, malgré les petits mortels, a la grandeur du vent ».

    Ceux — pour ne citer qu’eux — qui n’avaient ni le recul, ni le temps, ni quelques prédispositions à “litté-raturer“ l’enfer qui les a rendu fous, déréglés de corps et d’esprit, ne sachant plus ni marcher, ni entendre, ni parler, ni se souvenir et que la maréchaussée et une partie du corps médicale traitèrent de simulateurs, ceux-là reçurent le coup de grâce à bout portant.

    Cela étant, je viens peut-être de commettre un énorme contresens ?… Je connais très mal Drieu de la Rochelle, je n’ai dû en lire qu’une centaine de pages éparses il y a fort longtemps…

    Amitiés. Robert

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    • Aragon, la guerre... Le 14 mai à 09:47, par René Merle

      Robert, je partage entièrement ton point de vue, et je ne crois pas que tu fasses un contresens. Je n’ai placé ce billet que pour qu’il nous interroge sur la légende des "grands hommes" et de leur vérité initiale. Aussi divergents qu’aient pu être par la suite les chemins de Drieu et d’Aragon, ils partagent là cette même esthétisation individuelle et élitiste de la guerre, une guerre qu’ils n’ont en rien voulue, esthétisation qui, croient-ils, les met à l’écart aussi bien des récits de chaude fraternisation entre "poilus", genèse de tous les fascismes commandos anciens combattants, que des justes dénonciations "terre à terre" à la Barbusse (un Barbusse qu’Aragon n’a jamais aimé). La clef de l’intervention est ici celle du Moi solitaire jeté dans une terrible aventure collective, dont il ne se sort que par l’affect du vécu, l’adrénaline si dépaysante (comme la négresse du bordel, dont l’évocation signe un temps d’ignominie)... Le fascisme ultérieur de Dieu, comme le communisme patriotique chauvin d’Aragon, loin d’être une adhésion totale à une cause, me semblent participer de cette quête de rédemption du jeune bourgeois déclassé. Mais si j’avance l’hypothèse, je me garderai bien de juger.
      Amitiés,
      René

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