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Maurrassisme

samedi 18 mai 2019, par René Merle

Mon intervention à Bourg Saint Andéol, 1999

L’on parle beaucoup, et à juste titre, de la remontée des idées d’extrême droite. Mais rien de nouveau sous le soleil. Je verse ici un billet de mon précédent blog, qui donne le texte de mon intervention en Ardèche le 29-9-1999 [1].

Je suis venu au Bourg Saint Andéol apporter ma solidarité à mon collègue enseignant [2], et, de professeur d’histoire à professeur d’histoire, pour que les leçons de l’histoire ne restent pas lettre morte, je veux apporter ici quelques éléments de réflexion sur ce que l’on désigne plus ou moins commodément du nom de Maurrassisme.
Maurrassisme. Le mot est quelque peu mis à toutes les sauces, dans les confusions actuelles.
Il m’est arrivé récemment, dans un débat sur l’actualité, de me faire traiter de maurrassien parce que j’avançais l’idée, bien banale, que la Nation, n’en déplaise à ceux qui la considèrent comme dépassée, demeure un cadre pertinent de l’avancée démocratique.
C’est donc du Maurrassisme, du vrai, que je vais vous parler, rapidement et donc schématiquement. En réservant éventuellement pour la discussion d’autres approfondissements.
Il convient d’autant plus de parler ici du Maurrassisme que Maurras, comme un de ses plus fameux disciples, votre compatriote ardéchois Xavier Vallat, est un homme du Midi, et que sa doctrine s’est particulièrement enracinée dans quelques zones de ce grand Sud-Est. Un grand Sud-Est riche de traditions démocratiques, mais aussi traversé de courants conservateurs et traditionalistes.
Un grand Sud-Est qui dès la fin de la guerre d’Algérie donnait à Tixier Vignancour des scores souvent bien supérieurs à sa moyenne nationale.
Un grand Sud-Est qui a vu la percée du Front National puis qui a lui donné des scores impressionnants, qui lui a permis de gagner ses seules municipalités, d’abord fugitivement dans le Gard, puis en Provence, un grand Sud-Est qui a permis au F.N. de participer à la direction de ses trois régions, PACA lors de la première expérience Gaudin, puis Languedoc et Rhône-Alpes.
Je ne vous infligerai bien évidemment pas ce soir un cours d’histoire, je veux simplement pointer dans le passé maurrassien ce qui peut s’affirmer aujourd’hui dans la droite extrême, étant bien entendu que ce présent n’est pas seulement reproduction du passé, mais qu’il est aussi et surtout réponse actuelle à des problèmes nouveaux.
Dans les années de l’entre-deux-guerres, trois grands courants structurent la nébuleuse de la droite extrême française :
Je les donne par ordre chronologique d’apparition : la droite hyper-conservatrice, l’Action Française maurrassienne et les fascistes.
Trois courants distincts qu’il est cependant impossible de séparer nettement, tellement sont nombreuses entre eux les convergences et les osmoses.
La Droite conservatrice a longtemps contesté la notion même de République, dont elle a failli faire capoter les débuts entre 1870 et 1880, et à laquelle elle porte des coups de boutoir lors des grandes crises de la fin du 19ème siècle : crise boulangiste, affaire Dreyfus.
Acceptant ensuite la forme républicaine, elle combattra tous les acquis démocratiques et sociaux qui rallient à la République les couches populaires et les couches moyennes.
L’Action Française de Maurras naît de l’affaire Dreyfus. Elle doublera alors sur sa droite la Ligue de la Patrie Française qu’elle juge trop modérée. Elle va unir à des formes extrêmes de conservatisme et de traditionalisme contre-révolutionnaire un nationalisme jusque-là plutôt apanage du camp républicain.
L’Action Française condamne la démocratie, qui mène la patrie à la décadence, en substituant l’individualisme et la jouissance matérialiste idéaux anciens de solidarité et de grandeur. Le pays légal, celui des citoyens s’exprimant individuellement et librement dans des institutions républicaines, est en fait l’avènement d’un centralisme quasi-dictatorial qui corsète le pays réel. Ce pays réel, que l’Action Française oppose au pays légal de la démocratie, est celui des structures fondamentales héritées de l’histoire : la famille, la province, le métier. Ce sont des structures de groupes que l’on ne choisit pas. On ne peut échapper à sa race, à son histoire, l’individu est parcelle d’un tout organique dont la Nation est l’expression la plus achevée.
Or, au nom de la Raison, la démocratie nie ces données fondamentales dans l’addition des libre choix individuels. Familles, terroirs, corporations, sont ainsi vidées de leurs vertus essentielles. Et, crime suprême, l’universalisme démocratique tue même la notion de patrie.
A la fille de 1789, la démocratie foncièrement mauvaise, Maurras oppose un programme en deux points :
Le premier point est la reconstruction du pouvoir politique.
La France doit rompre, éventuellement par la force, avec la démocratie représentative et revenir à une monarchie chrétienne fondée sur les corps naturels intermédiaires, les élites naturelles, et mettant en œuvre la décentralisation provincialiste et municipaliste.
On ne s’étonnera pas que cette visée politique ait rencontré dans notre Sud-Est le soutien d’une partie du Mistralisme fédéraliste et traditionnaliste.
Le second point est la purification nationaliste :
La nation doit être expurgée des quatre corps étrangers qui la subvertissent : les protestants, les francs maçons, les juifs et les métèques.
Il ne s’agissait pas là seulement de paroles en l’air. Faut-il rappeler, pour nous en tenir à notre région, les émeutes anti-italiennes du Gard et des Bouches-du-Rhône, précédant de quelques années les émeutes antisémites de 1898.
Nationaliste et anti-boche, l’Action Française prépare la revanche de 1870 contre l’Allemagne et stigmatise l’ennemi héréditaire anglais, devenu le grand rival colonial. Dans ce Darwinisme social, seuls existent les rapports de force entre les individus comme entre les nations. La guerre est nécessaire et purificatrice.
Particulièrement intéressante est la position maurrassienne en ce qui concerne le problème social.
Tirant les leçons de l’aventure boulangiste, qui dans les années 1880 avait vu une partie de la classe ouvrière adhérer aux thèses nationalistes et antisémites, l’Action Française tente avec le royalisme social une ouverture vers les socialistes révolutionnaires, profondément déçus par la démocratie bourgeoise, si dure envers les ouvriers. La société démocratique est une société où les individus sont livrés à eux-mêmes, elle tend naturellement à l’anarchie et à la loi du plus fort. C’est le règne du capitaliste, juif le plus souvent. La démocratie est à la fois antinationale et antisociale. Or les travailleurs agissent par instinct de conservation en membres d’un groupe social, d’une classe, d’avant d’agir en individus. Ils refusent par force l’individualisme.
Dans le mot nouveau alors de Social démocratie, l’Action française refuse démocratie, mais garde social, socialisme, un socialisme qui serait la réintégration du prolétariat dans une communauté nationale qui saurait le protéger.
Après la grande guerre de 14-18, les idées de l’Action Française ont largement gangrené une partie importante de l’opinion, de la presse, de l’intelligentsia, de l’armée, des grands possédants.
Mais l’Action Française va être à son tour doublée sur sa droite par des courants fascistes qui répondent de façon nouvelle aux frustrations nées de la guerre, à la nouvelle donne politique européenne, l’apparition du communisme, et surtout à la grande crise économique de 1929. Certains de ces courants s’adressent plus particulièrement aux couches moyennes ou à la paysannerie, d’autres arborent le drapeau du national-socialisme pour mieux tromper les ouvriers : c’est notamment le cas dans notre région de Sabiani dont je parle dans mon polar, Treize reste raide, Sabiani qui fut un des inspirateurs de Doriot.
Mais dans leurs différences, ces nouveaux courants et l’Action Française ont en commun la haine de la démocratie, des Juifs et des communistes. Leur presse distille une haine meurtrière qui pourra passer aux actes à partir de 1940.
On sait que l’Etat Français qui naît de la défaite de 1940 fut pour les Maurrassiens une divine surprise.
Pétain et les siens puisent directement chez Maurras leur corps de doctrine : retour aux saines traditions opposées à la modernité corruptrice, suppression de la représentation démocratique et des partis, pouvoir totalitaire d’un Chef gouvernant avec le concours des notables locaux et des élites techniciennes, corporatisme, extirpation des corps étrangers.
Mais cette “révolution nationale” butait sur le fait majeur de collaboration, et l’ordre nouveau, pour satisfaisant qu’il pouvait être aux yeux des pétainistes les plus convaincus, apparut bientôt à la majorité des Français comme celui de la trahison.
Après la libération, un travail de deuil mal mené fit que les générations nouvelles ne purent pas pleinement prendre conscience de ce qui s’était joué dans ces années 30 et 40.
Occultés, mais non extirpés, ces ferments de haine anti-démocratique ont continué à agir sourdement dans toutes les crises majeures de la 4ème et de la 5ème République.
Ils se manifestent à l’évidence aujourd’hui.
Mais à la différence des années 30 où elles se présentaient en corps de doctrine proclamé et agressif, ces idées ne se présentent que comme l’expression enfin affirmée, contre la pensée dominante et médiatisée, de ce qu’on pourrait appeler, en mettant des guillemets, les lieux communs du Bon Sens commun.
En ce sens, ces résurgences évidentes du Maurrassisme sont extrêmement dangereuses, parce qu’elles sont la pointe extrême d’un nationalisme spontané et d’un populisme que l’on n’aurait aucun mal à trouver, si l’on gratte un peu, chez beaucoup de braves gens, et même, en matière culturelle, chez beaucoup d’élus municipaux ou nationaux.
Elles sont extrêmement dangereuses parce que, procédant apparemment du Bon sens commun, elles permettent, une fois amalgamées au propre fond idéologique de l’extrême-droite contemporaine, de le faire passer à son tour comme évident. Pour nous en tenir à trois exemples. Vous pourrez en apporter d’autres.

Premier exemple : une conception fermée, xénophobe, raciste, de la Nation. Sous Pétain, on avait remis en cause les nationalisations postérieures à la crise de 29. Aujourd’hui, on focalise sur la menace maghrébine et africaine, avec sa mise en représentation religieuse, les minarets doublant nos clochers. On agite la menace de mutation démographique en Provence, futur Kosovo où la population musulmane deviendra majoritaire et demandera l’autonomie.

Deuxième exemple : une conception fermée et stérilisante de la culture. On oppose deux cultures. À la culture médiatisée, culture déracinée, déterritorialisée, mondialiste, métissée, arriviste, intéressée, intellectualiste verbeuse, inintelligible au plus grand nombre, on oppose la culture nationale, celles du pays au sens historico-politique, et les cultures régionales, celles du terroir et de la tradition, inscrites dans la continuité de la nature et de la culture, immédiatement intelligibles au peuple.
Ce faux débat permet de vider la culture de toute action critique, de toute vraie prise de conscience, dans le regard porté sur le monde. Elle l’inscrit dans une stérile et indéfinie reproduction du passé, un sentiment sécurisant d’appartenance à un groupe, sentiment d’autant plus fallacieux qu’il est souvent fondé sur des références historiques survolées ou tronquées. La culture est conçue comme l’expression d’une identité porteuse d’harmonie sociale et non de dissensions.
Pour nous en tenir à Toulon, nous pourrons parler des autres municipalités si vous le voulez dans la discussion.
On érige la statue de Raimu en symbole d’enracinement, on stigmatise Chateauvallon en haut lieu de la culture mondialiste et intellectualiste, et on encense le folklore au point que les groupes folkloriques eux-mêmes en sont gênés.
On plante l’olivier à la place de la fontaine moderne que l’on démolit : “laissons donc l’olivier, ce beau symbole de notre Provence, prendre racine en lieu et place de la fontaine de Mr. Guiffrey” écrit un adjoint dans Le Toulonnais de sept. 1996.
On supprime le symposium de “sculptures informes”, on oppose Berlioz et Haendel au Hip-Hop.
Etc. Etc.

Troisième exemple : la conception de l’état :
On réchauffe par temps de crise l’hostilité traditionnelle à l’égard du fonctionnaire titulaire et pantouflard, on propose de privatiser tout ce qui n’est pas fonction régalienne de l’état, et de confier aux instances décentralisées un maximum de ces fonctions régaliennes.
Pour lutter contre ces idéologies, il me semble tout à fait improductif de se borner à en retourner les problématiques, c’est-à-dire refuser la Nation, le patrimoine, la décentralisation, etc. Nous en parlerons si vous le voulez bien dans la discussion. J’ai simplement voulu apporter ce soir, par ce bref exposé, quelques idées qui peuvent permettre de nourrir le débat. Un débat qui n’est pas réductible à la proclamation, bien nécessaire, de quelques slogans généreux, mais qui doit nous permettre d’avancer dans la mise en œuvre concrète d’une stratégie de défense et de reconquête démocratiques.

René Merle

Notes

[1René Merle, “Le Maurrassisme”, Envol, mensuel de la F.O.L Ardèche, 488, 1999, pp.10-12

[2Poursuivi pour avoir dénoncé une élection où droite et extrême droite avaient fait cause commune

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