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La Belle de Mai, nouvelle

lundi 20 mai 2019, par René Merle

René Merle, “La Belle de Mai”, nouvelle publiée dans le recueil collectif Marseille, du noir dans le jaune, Autrement, 2001.

La Belle de Mai.

Tu as failli sortir en nuisette. Tu refermes la porte, tu retraverses la pièce pour attraper un bas de survêtement. Heureusement pour le trouver tu n’as pas eu à remonter l’escalier de la mezzanine, jusqu’à la chambre. Tu n’aurais pas pu, parce qu’il t’aurait fallu regarder Philippe, au pied de l’escalier. Regarder la tête de Philippe contre la rambarde en teck. La tête de Philippe, les deux belles rides verticales profondes sur les joues, la barbe de trois jours, à l’italienne, qu’il affectionne, et cette lèvre dure qui maintenant pour la première fois s’est affaissée et qui lui donne un air enfantin. La tête de Philippe et ses yeux clos.
Il y a des voix qui reviennent. Afida qui t’avait dit et redit :
— Tu fais une bêtise de t’embarquer avec ce type. Il n’a qu’une chose pour lui, c’est qu’il a une belle gueule... Mais rassure-toi, ce n’est pas mon genre de Méditerranéen...
Elle riait :
— Mon genre, c’est les Kabyles. À preuve, on m’en a collé un quand j’avais dix-huit ans...
Elle riait pour exorciser ce qui n’aurait jamais dû arriver. Ce qu’elle a mis tant de temps à dominer.
Et la voix de Philippe, la première fois que vous vous étiez regardés ensemble dans la glace d’une salle de bain, il te mordait l’oreille :
— Pour toi qui est prof. de grec, ça tombe bien : j’ai une famille marseillaise, j’ai des ancêtres cévenols, mais j’ai une vraie gueule de Grec.
De fait. Plus grec que nature, tendance pêcheur des Iles, brun bronzé craquant, et non statue d’éphèbe présumé blond.
Et tu avais ri :
— Et moi j’ai une tête de quoi ?
— Une tête de Belle de Mai.
Belle de Mai... Parce que ce nom chantait, emblématique, comme un cœur de la ville. Même si Philippe n’avait jamais trop dû mettre le pied dans le quartier. Lui qui aimait dire : “Bien peu de Marseillais connaissent leur ville, moi je la connais”, qu’est-ce qu’il en connaissait vraiment de la Belle de Mai Philippe, fils du Prado cossu ?
Belle de Mai, parce que ta famille était de la Belle de Mai, que tes parents s’étaient mariés à Saint-Mauront, et qu’ils n’en avaient jamais bougé... Parce que c’est là que tu avais grandi, avant d’aller voir ailleurs, voir beaucoup d’ailleurs.
Et Belle de Mai parce que tu étais belle. Comme tu l’es sur le tableau qui est là par terre, renversé à côté de Philippe, et que tu ne veux plus voir non plus. La Belle de Mai, assise hiératique, voile blanc sur la tête et les seins, cuisses nues, sexe noir. Jonas l’a nimbée d’or comme une icône, à la Klimt. Elle a les pieds sur une écharpe de supporter blanche et bleue. La rue doit être une rue du Panier, à peine esquissée, trop propre, trop réhabilitée. Par dérision, Jonas a esquissé en arrière-plan une famille comorienne en tenue de soirée, style festival de Cannes. Mais le type a gardé sa calotte blanche sur la tête. Tu penses à la haine que Jonas a de la fausseté de la cohabitation des néos et du peuple au Panier.
Tu as presque envie de vomir. Il doit faire froid maintenant sur le toit terrasse, il faudrait prendre un anorak mais l‘anorak lui aussi est en haut des escaliers. Tant pis. Une veste d’intérieur suffira, vu le peu de temps que tu comptes rester là-haut... Tu te vois dans la glace de l’entrée, en veste peluche jaune et pantalon de survêt. Tu te dis que ce n’est vraiment pas la tenue idoine pour la circonstance.
Voilà, maintenant pour tenir jusqu’au bout, il faut s’accrocher à des détails ridicules : par exemple penser que tu n’es jamais montée seule sur le toit terrasse, que tu y es toujours allée avec Philippe, en amoureux ou avec des amis, regarder le coucher de soleil sur les Iles. Et si souvent aussi avec Afida, pour répéter sur l’auditorium...
Tu n’éteins pas.
Tu vas claquer la porte sur ce qui fut chez toi, un temps, quelques courtes années.
Chez toi... Comme c’est drôle de penser “chez toi”... Tu n’aurais jamais imaginé habiter ici, et encore moins avec Philippe. Tu avais toujours cru que les hommes comme lui n’étaient pas ton type d’homme. Et puis tu voulais rester indépendante. Il avait bataillé pour que tu quittes ton appart. des Chartreux. “Tu mérites mieux...”. Tu n’avais craqué que pour son achat dans l’U.H, parce que là tu rejoignais le mythe. L’U.H. La grande baleine joyeuse ancrée au début des années cinquante dans ce qui était alors frange des beaux quartiers sud, les pieds en arcades bleues et rouges, bien plantés dans les alluvions à chênes et à peupliers, la tête dans le rêve. U.H en son temps baptisée, pour qui l’ignorerait, la maison du Fada. Il y a beau temps que les blocs d’immeubles ont poussé autour de l’utopie réalisée. Mais rien à voir avec ce béton intelligent de l’U.H : du parallélépipède standard, plus ou moins friqué, plus ou moins marseillais moyen, du rassurant, plus ou moins friqué surtout dans cet alignement passe-partout, boulevard contre-allées, qui file à l’horizontale vers Mazargues, si loin des hauteurs plébéiennes des quartiers Nord.
Tu n’avais pas dit à Philippe que tu étais venue avec ton groupe de théâtre du lycée jouer sur la dalle du toit aménagée en auditorium. Que ton goût du théâtre en procède.
— La maison du Fada, là tu vas jouer devant tout le gratin, disait ton père, avec un mélange de fierté et d’ironie.
La clé. Il faudrait prendre la clé. Mais à quoi bon la clé ? Normalement ce ne serait plus la peine. Normalement si on peut dire... Tu vas claquer la porte et tu ne la rouvriras plus. Sinon à quoi bon monter sur le toit terrasse ? Mais tu as pris la clé.
Tu vois, tu n’auras pas le courage, tu te dégonfles déjà... Tu t’es déjà dégonflée.
Tu claques la porte. Tu te retrouves seule dans le long couloir coursive. Le silence. L’immeuble dort. Unité d’Habitation Le Corbusier, U.H, désormais classée monument historique.
Tu restes immobile devant ce plafond bas, cette double enfilade de portes face à face, qui t’ont toujours impressionnée. Le couloir ne ressemble à rien que tu as connu auparavant. Il est convivial et désuet. Il est interminable et inquiétant aussi, et ce soir plus que jamais. Shining.
C’est peut-être comme ça aux Baumettes... Surtout ne panique pas, ne pense pas aux Baumettes. Et puis tu ne sais même pas s’il y a un quartier de femmes aux Baumettes... Afida voulait préparer un spectacle pour des femmes en prison...
Maintenant tu n’as plus qu’à avancer dans ce couloir, en te persuadant que tu le regardes pour la dernière fois. Tu vas aller jusqu’à l’ascenseur, et une fois en haut tout se passera très vite.
Tu regardes, mais tu ne penses pas, tu fais le vide en toi et tu enregistres, tu n’es plus qu’un œil de camescope...
C’est ce que vous dit Afida quand elle dirige vos exercices de relaxation. D’accord. Mais faire le vide, tu es de celles qui n’y parviennent pas vraiment, tu es de celles qui font un peu semblant. Il y a toujours des pensées qui traînent et qui s’accrochent, comme maintenant. Toutes sortes de pensées qui s’en viennent brouiller la seule, la vraie, l’absurde pensée, que c’est foutu, irrémédiablement foutu.
Toutes sortes de pensées. Par exemple, tu te détournes du couloir pour fermer ta porte à clé, et tu vois sur le linteau le bouquet accroché quelques jours auparavant, un bouquet de mai encore frais, muguet églantine de Premier Mai. Tu penses que c’est Philippe qui avait apporté le muguet. En même temps tu revois la vieille photo, ton grand-père sous la banderole : “W il Primo Maggio”, avec un paquet d’Italiens du quartier... Qu’est-ce qu’il vient faire là ton grand-père ? Ça fait si longtemps que tu n’avais plus pensé à ton grand père... Tu revois la rue grise de la Belle de Mai, les trois étages trois fenêtres, les petites maisons avec jardins. Tu revois ton grand-père te montrer les traces des bombes américaines de 44 sur le pont du boulevard national. Tu n’avais compris que bien plus tard ce qu’il voulait dire sur ce bombardement qui avait cassé leur insurrection patriotique. On dit que les gens qui se noient revoient leur vie en quelques secondes. Tu t’entends rire quand ton grand-père te faisait sauter sur les genoux en chantant en italien “Il General Cadorna...”. Tu penses qu’il n’avait jamais digéré le trauma de l’autoroute dans le vif du quartier. Tu penses aux noces d’or, ou d’argent, tu ne sais plus, et à cet air sur lequel le grand-père et la grand-mère avaient dansé :
Le petit bal de la Belle de Mai...
Tu penses que Philippe avait apporté le muguet mais que Afida avait ajouté l’églantine rouge. Puisque la pièce que vous montiez sur Louise Michel devait s’appeler “L’Eglantine rouge”... Tu penses aux escaliers de la gare Saint Charles que vous avez descendus l’autre jour, Afida et toi, entre leurs statues d’un autre temps, en essayant d’imaginer ce que Louise Michel avait pu ressentir en arrivant à Marseille. Tu penses aux statues et à leurs visages de pierre figé comme ce qu’elles étaient censées représenter, la grandeur de la France, la prospérité du port. Tu penses que Philippe vous disait :
— Vous vous imaginez que les gens savent qui était Louise Michel ? Mais qui ça peut encore intéresser ?
Tu penses qu’il ne vous avait pas pardonné de ne pas avoir voulu collaborer à l’anniversaire de la ville, la métaphore du beau navigateur grec prenant pour femme la belle celto-ligure. Afida qui riait en disant :
— Non merci pour les symboles, le métissage et l’intégration, j’ai déjà donné.
Tu penses que maintenant Philippe lui aussi a un visage de pierre sur la rambarde de teck. Tu penses à la plaque, un peu plus bas que les escaliers, entre les restaurants à couscous, la plaque à Louise Michel, la Communarde, qui s’en vint mourir ici... Tu penses à cette passion qu’Afida voue à la Vierge Rouge, tu te dis qu’Afida est comme devait être Louise Michel, trop exigeante, trop rigide, trop passionnée, trop naïve, tu te dis que en définitive tu n’as pas de vrais atomes crochus avec Louise Michel, mais qu’en l’aimant, en faisant comme si, une fois de plus tu as aimé ce que Afida te proposait d’aimer. Comme si souvent tu as refusé ce qu’elle t’invitait à refuser. Tu l’as si souvent suivie. Sauf pour Philippe. Celui-là tu l’as voulu malgré elle, et tu l’as eu.
C’est Afida que tu aurais dû appeler tout à l’heure... Bien entendu, elle aurait dit : “Je t’avais prévenue”... Mais ensuite elle t’aurait justifié, elle aurait pris les choses en main, elle aurait imaginé quelque chose pour te tirer de là, presque à ton avantage. Mais à quoi bon maintenant ?
Afida n’a jamais aimé Philippe. Et Philippe le lui rendait bien. Il affectait même de ne pas se souvenir de son nom, il disait :
— Alors tu vas encore voir le pôle culturel de la friche de la Belle de Mai...
Tu penses au visage d’Afida, plus quand il devient grave que quand il sourit, et d’un coup tu lui superposes celui de la mère d’Afida, ses tatouages bleus entre les yeux et sur le front. Tu te demandes ce qu’elles doivent se dire, ce qu’elles peuvent se dire. Tu te souviens d’un jour sur les rochers, près de l’eau, Afida avait aidé sa mère à descendre, elle lui tenait la main. Tu te disais que sa mère était trop lourde, trop enveloppée de robes, et que ses souliers sans talons allaient la faire glisser. Et soudain tu l’avais vue abandonner la main de sa fille et aller d’un pied sûr, de roche en roche.
Tu te dis que ta mère et la mère d’Afida doivent avoir à peu près le même âge. Et tu penses à ta mère. Tu sais que la brusquerie bougonne de ton père lui manque, et que quelque part elle est soulagée. Elle est seule dorénavant, mais elle s’ébroue. Elle est vaillante. Elle a changé de coiffure. Elle voyage avec ses retraités. Elle est allée en Chine... Ta mère en Chine ! Et maintenant tu vas lui infliger cette peine. “Les filles et leurs mères”. Tu penses à Aldo Naouri, que vous aviez fait venir présenter son bouquin, Afida et toi. Ta mère a changé de coiffure, elle se teint trop en blond. Si Jonas la voyait il dirait encore que les Marseillaises sont toutes de fausses blondes. En mai fais ce qu’il te plaît. Tu penses à ces Japonaises teintes en auburn que vous avez croisées à l’hôtel le mois dernier Philippe et toi. C’était où ? À Tahiti ou à l’Ile de Paques ? Philippe avait crié à la décadence, parce qu’il est partisan de l’authenticité. Les Japonaises doivent rester brunes. Et pour Jonas aussi les Marseillaises doivent rester brunes, comme toutes les Belles de Mai qu’il a peintes. Peut-être parce que Jonas arrive d’en haut, d’une ville où quand les femmes sont blondes elles le sont naturellement. Tu penses au mini-tiki pascuan en bois noir que Philippe portait ce soir en médaillon, à la marque qu’il n’a pas laissée dans ta chair comme d’autres fois, parce que ce soir il te baisait sans t’éteindre, et que si tu ouvrais les yeux, tu voyais ce visage étranger, ce visage de mépris, ce visage de voyeur.
Tu es là plantée devant ta porte, tu as toujours presque envie de vomir, et tu te dis que ces temps-ci tu aurais été heureuse d’avoir envie de vomir le matin, et tu penses à ta mère qui n’avait rien dit quand tu avais annoncé ta rencontre avec Philippe, il fallait bien. Ton père avait seulement dit : 
 « Alors tu te mets avec ce type... Il est quoi ? Avocat ou quelque chose comme ça non ? Et il est élu chez eux »...
Traduction simultanée, tu avais cru comprendre : “Alors tu te mets avec un type de l’autre côté”. Le côté des vieux ennemis désormais partenaires, mais qui restera toujours l’autre côté. C’était depuis l’enfance le refrain que tu entendais :
— Unité unité, ils te feront toujours marron les socialistes...
Mais tu te fichais bien alors de ce que pouvait penser ton père, et encore plus de ses enfermements politiques, parce que tu n’avais jamais pu vraiment t’intéresser à la politique, enfin de cette façon.
Ta mère n’avait rien dit. Elle n’a jamais rien dit. Sinon que, comme à l’accoutumée, elle avait essayé de parler d’enfant.
Et cette fois, elle avait souri quand, au lieu de te défausser par ton traditionnel “Il sera bien temps d’en adopter un, le moment voulu...”, tu avais murmuré :
— On va peut-être essayer. Sinon, ça va être la limite d’âge...
En fait tu te demandes pourquoi tu avais répondu ça à ce moment. Ce n’était pas exactement ce qui te traversait. Difficile d’en parler à sa mère, difficile de dire sans pathos qu’on sortait d’autres bras, qu’on se croyait blasée, et que celui qui advenait faisait chanter ce que les autres vous avaient aidé à construire, sans le savoir...
Puisque des autres ta mère ne savait que dire :
— Ils étaient pourtant gentils.
Sous-entendu, “Celui-ci ne l’est peut-être pas, gentil. Et qu’est-ce que tu lui trouves à ce Philippe ?”
C’était pourtant simple. Plus que sa gueule, tu avais aimé son énergie. Tu avais aimé qu’il aime la vie, qu’il en apprécie tous les moments, qu’il le dise sans vergogne. Tu avais beaucoup aimé aussi qu’il sache complimenter. Et surtout tu avais aimé qu’il t’aime. Tu n’étais pas habituée à des hommes démonstratifs. Toujours retenus, toujours en dedans. Des hommes qu’il fallait savoir décrypter. Des hommes qui correspondaient à ton éducation : “Ne ris pas trop fort, non ça on ne le dit pas...”. C’était pour te donner toutes les chances de réussir. Et pour tes parents tu avais réussi puisque tu étais devenue prof., et dans un bon lycée. Avant Philippe, tu ne criais, tu ne gémissais, tu ne riais vraiment que quand tu étais sur scène... Et c’est peut-être pour cela qu’Afida n’aime pas Philippe, parce qu’il t’a libérée plus encore qu’elle ne l’avait fait.
Tu restes plantée là dans ton couloir comme si tu avais peur d’avancer. Comme si des profondeurs de ce couloir devait déboucher en courant vers toi une créature de peur enfantine. Une boule de peur qui te ressemble peut-être. Tu penses aux drôles de cris étouffés que parfois tu t’entends pousser la nuit, quand Philippe te réveille. Tu te demandes qui va te réveiller dorénavant.
Alors évidemment tu te dis que tout ça n’est pas vrai, que c’est un très mauvais rêve, et qu’il faut penser à autre chose. Tu regardes les fleurs civilisées qui surmontent votre porte, bizarrement tu te demandes dans quelles serres elles ont bien pu pousser, tu te dis que tu n’as jamais vu de muguet dans les bois par ici, mais que tu as vu des massifs d’églantines en bordure d’autoroute, et maintenant tu penses aux vraies fleurs, les fleurs qu’on ne cueille pas, tu penses aux cistes mauves froissés et aux blanches asphodèles droites de la colline. Tu penses au rose tyrien des pentecôtes, tu dis les pentecôtes comme tout le monde, parce que tu ne connais pas le vrai nom, et tu penses au jaune éclatant des genêts. C’était quand, c’était dimanche dernier que tu marchais avec Philippe parmi les fleurs, sur l’échine grise des calcaires. Bons randonneurs comme il se doit, amis de la terre propre aux portes de la ville. Tu as toujours aimé marcher. Philippe aussi, mais il préfère courir. Il s’est encore placé dans Marseille-Cassis. Il est toujours en grande forme. Mais toi courir ça t’emmerde. Quand tu cours avec Afida, en fait vous ne faites que parler, en traînant les pieds. Philippe préfère courir, mais dimanche il a marché volontiers, pour te faire plaisir. Pour discuter surtout, faire le point, repartir comme il faut. Et c’était bien, c’était beau. Le printemps ici est une merveille, quand le nuancier des fleurs et des verts abasourdit. Ici le premier printemps est jaune-mauve-vert. L’autre jour avec Afida, vous aviez fabriqué un petit drapeau jaune-mauve-vert, vous disiez que ce devrait être le vrai drapeau de la région, et Philippe avait demandé :
— Non mais c’est pas le drapeau des pédés ça ?
Et tu avais ri, en lui disant qu’il confondait avec le drapeau arc-en-ciel. Et Afida avait précisé que si le drapeau arc-en-ciel était le drapeau des homos, il était aussi celui que venaient de lever les Indiens de l’Equateur, le drapeau des Incas. Et Philippe s’en était tiré par une plaisanterie comme toujours au troisième degré :
— Marseille ville d’accueil d’accord, on a tout eu, les Grecs, les Italiens, les Arméniens, les Maghrébiens (il disait “les Maghrébiens” en imitant ta mère qui n’a jamais dit autrement, comme tout le monde, on ne sait jamais si c’est péjoratif ou pas), les Africains... Depuis les Comoriens grâce au Ciel, rien à signaler, pas d’Incas en vue pour le moment. Mais il ne faut pas désespérer.
Vous vous étiez regardées Afida et toi. Toi tu pensais à l’article que tu avais photocopié et punaisé de ce petit journal libéral des années 1830, qui proposait de bâtir un mur autour du Vieux Marseille et de le rendre à la Grèce, avec ces Marseillais génétiquement inaptes à la modernité nationale. Tu t’étais dit que Philippe quelque part n’était pas vraiment dans la modernité nationale, pour en être autant fasciné par son jeu de l’ici et de l’ailleurs. Pour mettre autant de distance entre ses discours publics et ses propos privés. Tu pensais à ce qu’il t’avait dit un jour de tes oncles, “Il faut les comprendre”, quand les oncles pleuraient sur la rue Saint-Ferréol. Tes oncles s’étaient résignés à ce que les Maghrébins franchissent la Canebière, qu’ils fassent des Capucins le marché le plus vivant que vous puissiez imaginer, parce qu’il s’agissait là en définitive des vieux Arabes, des Arabes de toujours, des Arabes d’hier, et qu’un jour viendrait où les vrais Français reprendraient possession du centre. Mais maintenant ils ne supportent pas que ce soient tous ces jeunes d’aujourd’hui qui prennent possession du centre, dans la zone piétonne :
— Rue Saint Ferréol, tu vas pas me dire que tu es chez toi maintenant rue Saint Ferréol, tous ces jeunes, ces Noirs...
Tu penses à l’indifférence de tes oncles à ce que tu peux leur dire des Italiens du siècle passé, à ces maçons qui bâtirent la ville et que l’émeute tricolore lynchait à l’occasion...
Ils ne savent que dire : “Nous, c’était pas pareil”...
Tu penses qu’Afida t’avait dit de Philippe :
— En définitive, je suis plus française que lui...
Et quand Afida était partie, Philippe t’avait demandé mi-figue mi-raisin :
— Elle a un mec ou quoi, ta copine ? Je vais finir par penser que toutes les deux vous l’arborez le drapeau arc-en-ciel.
Une autre fois, il avait déjà dit :
— Même si on l’a mariée de force dans le temps, ce n’est pas une raison pour ne pas aimer les hommes...
Tu te demandes s’il avait envie d’Afida.
Dimanche en regardant les fleurs dans la colline tu as pensé que c’est peut-être depuis que tu lui avais présenté Afida qu’il avait commencé à te baiser comme une pute. Enfin comme tu imagines que les putes se font baiser. Dimanche il regardait le large depuis le bord de la falaise. Il y avait la mer à l’infini et un ferry qui passait au loin, tout blanc. Et le début de friselis des vagues, quand le temps tourne vers midi.
Tu repenses à l’abrupt et à la tentation soudaine, idiote, enfantine, terrible, que tu avais eue de pousser Philippe, ce frisson qui t’avait pincé les lombaires à l’idée du vide, de la chute dans le vide. Tu revois Philippe qui s’était retourné, tranquille, en disant :
— On a quand même la chance d’habiter un sacré beau pays.
En mai fais ce qu’il te plaît. Voilà c’est fait.
Maintenant tu tournes le dos au muguet. Tu t’appuies à votre porte. Tu mets sans trop t’en rendre compte tes mains sur ton ventre, il est doux et chaud, et tu le masses. Tu aurais vraiment aimé qu’il porte un enfant.
Tu te laisses hypnotiser par la couronne de la porte d’en face : une tige de sapin nouée d’une chenille pourpre, brillante, avec une étoile d’argent au milieu. Les voisins n’ont toujours pas décroché leur couronne de Noël, une couronne venue d’ailleurs. On n’en voyait pas encore de pareilles dans ton enfance. Tu penses que Philippe n’aimait vraiment pas cette couronne d’importation dans un couloir marseillais. Il a toujours râlé contre l’invasion germanique, pas sérieux mais sérieux quand même.
Ce qui avait aussi toujours fait rire Afida :
— Pourtant il a toujours eu des voitures allemandes, ton bonhomme, des voitures Mittel Europa... Maintenant il a la B.M. Et il va t’offrir la New Beatle, la Volkswagen...
Tu te dis que le matin quand cette porte à la couronne germanique s’ouvre, il t’arrive de voir sortir la mère qui est toute aussi fausse blonde que les autres, tout aussi vieille marseillaise d’accent. Vulgaire n’est pas le mot. Ni populaire. Tu ne sais comment désigner cet autre monde. Tu sais qu’elle tient un magasin de fringues en centre ville. Parfois tu vois sortir la fille avec son violoncelle, elle est superbe de simplicité nette, elle doit faire de la danse, et du cheval, elle en a le port et la coiffure, elle est presque blonde naturelle et elle a un autre accent, un accent parfaitement intégré, normalisé. C’est drôle comme on peut changer d’accent et d’allure d’une génération à l’autre. Vous dites parfois trois mots dans l’ascenseur avec la petite. Elle sait que tu fais du théâtre. Tu vois que ça l’intéresse. Le père tu ne l’as jamais autant vu que depuis que Philippe est allé les voir, pour une histoire de copropriété. Tu l’appelles Bacri, parce que tu trouves que la ressemblance est frappante, Philippe non. Ils parlent de faire du vélo ensemble. Tu sais que ce type te regarde. Tu te demandes ce qui arriverait si d’un coup il ouvrait la porte. Tu te demandes comment il baise celui-là. Tu te rappelles ce que Philippe t’avait dit en revenant de chez eux :
— C’est dingue, ils n’ont rien compris, ils ont tout faux, ils ont meublé ça rustique, si Le Corbusier revenait il ferait un infarctus.
Mais tu ne sais pas, tu n’es jamais rentré chez eux. Ni chez personne d’ailleurs ici. Et ça ne te manque pas.
Tu te dis que ça aurait fait plaisir à Philippe que tu enlèves cette couronne de Noël. Tu te dis qu’il joue parfois au Marseillais patrimonial parce qu’il a respiré ça chez ses parents, on fait partie des Amis du Vieux Marseille, mais on a l’appartement au Prado et la villa à Cassis. Et on garde bien au chaud quelque part cet irrédentisme de la vieille république marseillaise, et la méfiance devant Paris.
Tu penses au jour où le fils de Philippe avait sorti le tee-shirt blanc et bleu “Anti-Parisiens”. “Ils sont ceci, et nous on est cela...”. Tu disais c’est la honte, même pour plaisanter. Mais ça faisait rire Philippe. De toute façon tu sais qu’il s’en fout, en définitive. Il est polymorphe. Il se veut chromosomique et il rêve d’un T.G.V navette, Paris en deux heures. Navettes.
Tu penses aux navettes parfumées à l’orange qui attendent sur le présentoir de ta cuisine. Les petites navettes dures en forme de bateau que la mère de Philippe vous a offertes. Un an, elles peuvent tenir un an, même si le parfum s’efface.
La première fois qu’elle t’avait montré où elle les achetait, dans la boulangerie historique, au bout de la rue Sainte toute grise, elle t’avait dit d’un ton pénétré en montrant les murs crénelés austères de Saint Victor : 
 Premiers témoins de la foi.
Ça lui allait bien de parler de la foi... Tu penses à ce qu’elle t’avait dit un jour après avoir vu passer le cortège des chômeurs :
— Ils n’ont pas encore fini de nous enquiquiner ceux-là ? On ne fait jamais rien comme les autres ici. Vous en connaissez des villes de France où les chômeurs défilent comme ça ? Ailleurs ils se cachent, ici ils sont dix mille dans la rue...
Tu t’étais dit qu’il y avait peut-être des frères et des sœurs d’Afida dans le défilé. Tu avais pensé à ton père qui aimait répéter que les grands mouvements sociaux français ont souvent été anticipés par Marseille. Il en était fier. Tu te demandes ce qu’il aurait dit devant cette plèbe multicolore, la jacquerie en filigrane... Est-ce qu’il s’y serait retrouvé ?
Tu penses à la foi de ta belle-mère et tu te dis que les vrais Chrétiens ont de la chance, puisqu’ils sont sûrs de se retrouver en haut.
Tu te souviens de la dernière fois où tu es montée devant Saint-Victor. Tu avais attendu que s’en aillent les Japonais qui photographiaient le Vieux Port depuis la grille de la terrasse. Tu étais restée seule, ou presque, il y avait des mémés assises sur l’autre banc. Ce calme, à portée de pierre du port et des forts roses. Avec en face la colline fondatrice, toutes ses strates de maisons et d’édifices unies dans le même blanc patiné. Et puis le petit train était passé et ça avait connement cassé ce menu bonheur. Tu avais regardé encore une fois les forts, le Pharo et son palais Second Empire, son Novotel intégré, qui ferment le port. Tu avais pensé à ce collègue du lycée qui ne pouvait pas s’empêcher de dire chaque fois qu’il voyait les forts que Louis XIV les avait fait construire pour mater la cité rebelle. Tu te souviens que tu étais vaguement sortie avec un autre qui ne pouvait pas voir le Pharo sans rappeler qu’ici fut fusillé Crémieux, pour avoir dirigé la commune de Marseille, en 1871, sous le même drapeau rouge qu’à Paris. Celui-là plaisait à ton père.
Tu penses au Novotel intégré verre fumé et à la nuit que tu avais passée là avec ce journaliste critique de théâtre “descendu” de Paris. Il avait aimé ce que vous faisiez, Afida et toi. Il était mignon. Il avait le nez sur la vitre. Tu t’étais amusée à l’agacer sur ses illusions. D’abord au dîner il t’avait sorti la totale. Bonnes fiches : Marseille la fraternelle, l’accueillante, la conviviale, l’intégratrice, boulevard du monde, symbole de cette Méditerranée que nous voulons ouverte, généreuse, trait d’union entre les peuples. Marseille, ville de tous les métissages, et de l’ouverture au monde. Tu l’avais pris bille en tête. Tu lui avais demandé combien il avait d’Arabes parmi ses amis... Tu pensais à la mère d’Afida, aux tatouages bleus sur le front. Tu avais soutenu ton paradoxe habituel, qu’il n’y a pas de ville plus française que Marseille en définitive, mais à sa façon. Tu l’avais défrisé en lui parlant du boyau de la rue Thubaneau, hier rue chaude à matelots, aujourd’hui impasse africaine : c’est ici qu’on chanta pour la première fois La Marseillaise que les Fédérés marseillais de 1792 apportèrent à Paris pour abattre la Royauté. Tu te souviens que tu n’avais pas supporté quand il parlait des “minots”. Ça ne te paraissait sonner juste que dans d’autres bouches... Ton père entraînait les gosses du quartier, lui il avait le droit de dire “les minots” par exemple. Mais tout ceci n’était qu’un jeu de préliminaires intéressants entre deux personnes cultivées, lectrices des mêmes journaux, et ce qui t’intéressait c’était de te retrouver dans la chambre avec ce type. Il avait dû en être conforté et toi tu ne pouvais pas lui dire que tu voulais baiser par procuration parce qu’il ressemblait tellement à ce petit copain de ton adolescence, que tu avais laissé tomber, comme une conne, avant de passer à l’acte.
Tu regardes le couloir qui te mènera à l’ascenseur. Maintenant tu as ce mot en tête, “phalanstère”. C’est le mot de Jonas. Il n’est pas vraiment cultivé Jonas, il pique des mots au hasard des lectures, toujours plus ou moins bizarres, plus ou moins en marge. Pour le moment c’est Fourier. Le retour de l’Utopie pour les libertaires de la Plaine...
— Ton couloir, c’est un vrai couloir de phalanstère, avait dit Jonas, la première fois que tu l’avais vu chez lui, quand il t’avait sorti les photos de l’immeuble.
— Pourquoi phalanstère ? Un phalanstère c’est la communauté. Ici c’est tous ensemble mais chacun chez soi. Le Corbusier a été un pionnier de l’insonorisation. Je n’entends jamais les voisins. Je ne veux pas qu’ils m’entendent. Je les connais à peine... Je ne tiens pas à les connaître.
Jonas avait dit :
— C’est pas comme chez moi, alors.
Chez Jonas, à la Plaine, quand tu cries, les voisins de l’autre côté de la rue doivent entendre. La rue est large à se toucher. Des voisins d’en face on n’entend que la musique. Tu as du aller une cinquantaine de fois à la Plaine. Tu as toujours entendu la musique, la même musique. Un bon vieux sound system. Reggae roots.
— Si tu n’entends rien d’autre, c’est qu’ils ne baisent pas dans la journée, dit Jonas. Ou peut-être qu’ils ne baisent jamais. Ou peut-être qu’ils baisent en silence.
Ça le fait rire. Toi non. Ce type baise comme si on lui avait fait quelque chose. Comme un désespéré. Il y a quelque chose de blessé chez lui. Il ne connaît pas les mots de l’amour, ou peut-être ils ne l’intéressent pas. Mais non, c’est qu’il ne sait pas les dire...
La première fois, après, tu avais demandé :
— Mais ça ne te gêne pas cette musique toute la sainte journée...
— Je n’y fais même pas attention. Ou alors il ne faut pas habiter par ici. Sous-entendu, quand on rejoint les rangs de la bohème branchée, on assume.
Jonas, la Plaine, l’escalier raide aux mallons rouges, usés, le matériel photo, et l’atelier, les tableaux partout, ça n’aurait jamais dû tirer à conséquence. La Plaine, ça ne compte pas, sinon que tu te sens un peu mieux exister, depuis que Philippe est devenu transparent. Jonas te peint, il te baise. Vous n’avez jamais parlé d’amour, ni de sexe. D’ailleurs ce type parle si peu...
Il peint le baladeur aux oreilles. Tu ne sais même pas ce qu’il écoute. Depuis qu’il te connaît, il a couvert les murs de grandes Belles de Mai, hiératiques, nues, les jambes ouvertes. Tu es la voyeuse de son voyeurisme. Tout ça parce que tu avais eu le tort de lui montrer la photo de la Belle de Mai. La photo que Philippe venait de t’offrir, en ajoutant, une fois de plus :
— Tu seras toujours ma Belle de Mai.
C’était une photo trouvée dans un lot de vieilles cartes postales sépia qu’il avait achetées aux Arsenaulx. Toutes prises dans la même rue du quartier vieux, rasé en 43. Il y avait des bouquets de prostituées, coiffures à la garçonne, jupes courtes, bretelles de combinaisons sur leurs bras nus, et elles tenaient en brassette des tirailleurs sénégalais qui riaient de toutes leurs dents, comme il se doit. Y a bon Banania... Il y avait sur le côté des nervis en casquette, mouchoir noué autour du cou et manches retroussées haut, comme dans Marius, le vrai, pas la honte de TF1. Et puis il y avait une Belle de Mai. Une Belle de Mai enfantine assise sur sa chaise, au coin de la rue, voile blanc sur la tête, sébile et fleurettes en main.
Philippe avait buté sur la légende : “Vieilles coutumes marseillaises - La Belle de Mai”, il était titillé, il ne savait pas de quoi il s’agissait.
Tu avais eu envie de lui dire :
— Tu devrais demander à ta mère, c’est une amie du Vieux Marseille...
Mais tu avais expliqué : fête florale, peut-être souvenir de prostitution sacrée, la plus belle petite fille de la rue sollicitant l’aumône des passants, contre un baiser symbolique, coutume abandonnée à la plus basse plèbe, déjà du temps de ses grands-parents. Virginité récompensée et menacée. En Mai on ne se marie pas...
Il avait ri :
— Ça tombe bien...
Tu avais eu le tort de reparler de l’enfant. Philippe une fois de plus s’en était tiré par le traditionnel :
— Non, mais tu nous vois avec un gosse maintenant ? On n’est pas bien comme ça ?
Il riait :
— Ne me fais pas le coup de ne plus prendre la pilule...
Mais tu avais bien vu qu’il s’était un peu plus énervé que d’habitude. Au point d’ajouter :
— Tu as passé l’âge, de toute façon...
Tu avais fini par lui dire ce que surtout il ne fallait pas, à savoir qu’il s’en foutait puisqu’il en avait déjà un de gosse, et qu’il ne s’en occupait guère. La gifle était partie. La première que tu avais reçue depuis l’enfance. Et tu en avais reçu si peu...
Tu penses au fils de Philippe. Tu l’as à peine vu, avec sa mère, une fausse blonde comme il se doit. Quand Philippe le reçoit, c’est dans son autre appart., ou chez ses parents à Cassis...
Après la gifle tu avais filé à la Plaine. Tu avais mis machinalement la carte postale dans ta poche.
Tu avais laissé Jonas mettre le préservatif, et puis tu le lui avais enlevé.
— C’est mieux comme ça.
— Tu n’as pas peur ?
Il ne t’avait rien demandé d’autre. Mais après il avait dit, mi-figue mi-raisin : 
 Guediguian ce n’est pas tout à fait ma tasse de thé. Mais le film que j’aime le mieux, c’est “A la vie à la mort”. Tu sais, celui où la femme se fait faire un gosse par un copain... Mais quand même, elle aurait mieux fait d’en adopter un.
Et tu étais rentrée chez toi. Philippe n’était pas allé à sa réunion d’élus, il attendait, l’air de rien, ce qui le connaissant voulait dire “je suis désolé”. Il avait proposé d’aller manger des rougets dans un restaurant du côté des Goudes. Et tu avais trouvé ça sympathique. Et pendant que vous buviez l’apéritif sur la terrasse véranda, face aux rochers blancs, aux “pointus” bleus, cerclés de vert et rouge, et à la mer, et que Philippe faisait tous les efforts du monde, tu sentais ton ventre brûler encore de la saillie, et tu te demandais si de ce jet roide et chaud une vie déjà était née.
Tu t’es enfin décidé à mettre un pied devant l’autre. Tu cours jusqu’à l’ascenseur. Heureusement tu n’as croisé personne dans cette tenue. Mais à cette heure tu ne risquais pas grande rencontre.
Maintenant tu es sur le toit. La grande terrasse futuriste du toit qui fend la nuit, comme un pont de bateau. Cheminées de pierre, étrave de béton : les Calanques en amire au Sud, la poupe vers la Viste, au Nord là-bas. Et par-dessus un grand ciel nu de queue de mistral, un ciel qui va de la mer aux mystères abrupts de la Sainte-Baume, d’où le soleil renaîtra demain. Un ciel d’étoiles dures et d’avions qui clignotent.
Respire respire, reprends-toi.
L’envie de vomir commence à passer. Mais pas ce nœud qui point au tendre du ventre, pas le tremblement des genoux, pas les larmes qui gonflent et n’arrivent pas à sortir.
Tu as froid. C’est le vent, assieds-toi. Tu te pelotonnes face à la dalle, le dos contre le mur rambarde.
Maintenant le froid du mistral te domine. Pour un moment tu n’es qu’une boule durcie qui résiste au froid. C’est bien, c’est ce qu’il faut. Il ne faut plus penser, ni à Philippe ni à Jonas ni à rien ni personne, il n’y a plus d’autre présent que le sang qui bat trop fort et la pression des genoux contre les seins. Tu t’engourdirais, tu t’endormirais presque, et en même temps, coupée de tout, tu sens la vie qui revient. La vie. Le sang bourdonne en cadence, avec Dieu sait pourquoi cet air revenu d’un autre temps et qui t’envahit, dans un martèlement aux tempes.
Le petit bal de la Belle de Mai...
Mais si, Dieu sait très bien pourquoi. Puisque c’est sur cet air que tu as dansé la première fois avec Jonas, ça fait quoi, un mois, un siècle, dans une autre vie...
Il y a des ombres qui bougent sur le toit. La dernière fois que tu y étais montée la nuit, avec Philippe, vous aviez vu deux duellistes de la Guerre des Etoiles qui s’affrontaient silencieusement, et des amoureux, des voyeurs peut-être. Mais cette nuit ce ne sont que les ombres des lambeaux de nuages qui filent au vent. Il n’y a personne sur le toit. Et pour cause, tu entends une cloche grêle de chapelle ou de couvent, toute proche... Trois heures.
Le vent rapproche les sirènes de la ville. Ambulances, voitures de police. Il en arrivera aussi devant l’immeuble tout à l’heure, si tu te décides à appeler. Appeler : il faudrait commencer par quoi, le 17, le 18 ? Mais comment s’expliquer, comment ?
Tu te relèves. Tu as les yeux au ras du sommet du mur, côté Ouest du grand navire. Passagère de la nuit. Ça te fait rire. En fait tu n’as jamais pris de vrai bateau que pour aller en Corse. Tu ne comptes pas pour bateau le voilier de Philippe. C’est en avion qu’on parcourt le monde, et Dieu sait que tu l’as parcouru. Seule ou en groupe. Et puis si souvent encore plus avec Philippe. En dessous la nuit a gommé les immeubles et le grand parc hippodrome éteint. Restent la mer noire, les îles grecques qui affleurent et l’éclairent de leur seule blancheur. Frioul Château d’If. Les phares.
Ne pense plus, essaie de ne plus penser à Philippe, deux étages plus bas, au pied de la mezzanine. Ne pense pas aux Baumettes plantées là derrière, à flanc de colline, ne pense pas à ce qui t’attend, non c’est pas vrai, Jonas au parloir, est-ce qu’il viendrait...
Regarde.
Regarde ce que de longtemps tu risques de ne plus voir. Le Frioul éclairé par la lune.
La République du Frioul où Philippe avait acheté, pour toi encore, les pieds dans l’eau, le bateau devant le studio. Le Frioul afin de perpétuer la crique grecque de votre voyage d’amoureux, le premier, un mois de mai. 
 Ma Belle de Mai, tu seras toujours ma Belle de Mai...
En Grèce l’eau était verte et claire, et les rochers blancs, comme au Frioul, et l’horizon du même bleu. Vous l’aviez projeté, et puis en définitive vous n’étiez pas allés en Turquie voir Phocée, de peur d’être déçus. Votre crique grecque suffisait.
Philippe riait, il riait toujours :
— Et puis tu nous vois, nous les Phocéens, jumelés avec une ville turque ? On aurait droit à l’insurrection arménienne...
Jamais comme en Grèce tu n’avais aussi bien compris les couleurs de la cité, blanc et bleu. Massilia.
Blanc et Bleu. Et pourtant partout vues de près les longues rues sont grises... Il n’y a de blanc que le blanc des immeubles récents, blanc crème, blanc cassé, blanc minable, le blanc surtout des blocs immenses sur les rochers blancs, cette dure ceinture.
Le Frioul ce sera toujours Philippe et la Grèce. Du sel sur la peau, la peau sur la peau. Un face à face, un enfermement heureux, hors des autres, hors du monde. Un enfermement presque parfait. Mais il faut toujours un manque, pour que ce soit parfait. Les pêcheurs grecs disaient qu’il y a encore chez eux des phoques qui se cachent. Depuis, avec Philippe, tu jouais à chercher le phoque du Frioul... Parfois il vous semblait l’apercevoir.
Le château d’If est à deux encablures du Frioul. Philippe n’a jamais aimé la prison forteresse, le mentir vrai de Dumas et les fournées de touristes. Il n’a pas voulu comprendre que le château d’If fait partie de ce qui te sort de toi, qui te replace du côté des autres. Avec eux ou contre eux, mais tu n’es plus seule.
Le château d’If est un héritage. Il en est ainsi depuis ta première visite au château, toute petite, avec tes parents, depuis l’histoire de Dantès que t’avait alors racontée son père. Il en est ainsi depuis les lectures de l’adolescence, quand tu croyais encore à ce à quoi il faudrait toujours croire. Par exemple à ce que dit Monte Cristo, que l’injustice jamais ne triomphe.
Maintenant tu ne sais plus. Tu ne le crois plus.
Mais tu sais que Dantès est un revenant, un mort-vivant, et que les fantômes ne peuvent être heureux. Et les vivants ?
Philippe écartait tout ceci d’un geste :
— C’est ton côté fleur bleue... La vie ça n’est pas ça.
C’est quoi la vie ? Le travail, le théâtre, le tête à tête avec Philippe, les jours qui passent dans la sécurité, bien clos sur eux-mêmes. Pas besoin d’ailleurs...
Le château d’If c’est la porte ouverte sur l’ailleurs, tant d’ailleurs... Tu te souviens des repas de famille, quand ton père disait :
— Le château d’If, le Frioul... C’est le dernier bout de France qu’on voyait en partant, quand on nous a envoyés là-bas.
1959. Tu étais née deux ans après... De là-bas il ne parlait jamais.
Et il y avait toujours un oncle pour répondre :
— Maintenant c’est le premier bout de France qu’Ils voient en arrivant.
Et un autre pour ajouter :
— Tu rigoles, Ils arrivent en avion...
Ils, ils, ils, toujours Ils. Les Gris... Cette ironie haineuse que ton père refusait par principe. Mais dans la douleur.
Un jour il vous avait prises à part, toi et Afida, pour parler des jeunes, des fils de l’immigration :
— Je ne comprends plus, ces jeunes, des fois on dirait que rien de ce pour quoi on a lutté ne les intéresse...
C’est Afida qu’il sollicitait en fait, comme si, par son visage, ses cheveux, sa grâce, sa vitalité, elle était comptable d’une réalité qu’il ne comprenait plus. Il aimait bien Afida ton père. Et puis elle le faisait parler sur les souvenirs de l’immigration de ses grands-parents, quand la petite Italie de la Belle de Mai prenait ses aises sur le terroir à bastides, entre casernes et manufactures, avec les vaches des laiteries piémontaises, avec les maisons que l’on se construisait le dimanche, avec les fascistes de la Casa d’Italia que l’on étouffait...
Tu es là collée contre le béton froid de la rambarde, tu es dans le réel. Le mauvais rêve, le mauvais film c’est ce qui attend deux étages en dessous. Le réel c’est le vent froid et les îles au loin, et Dantès et les phoques gris de la légende. Jamais autant que cette nuit tu n’auras aimé le souvenir de l’eau claire et du bruit des cailloux roulés. Jamais tu n’auras autant souhaité que Dantès puisse être heureux. Et pas solitaire.
Peut-être c’est à cause de Dantès que tout ça est arrivé. Peut-être que tu avais commencé à être différente le jour où Philippe t’avait dit :
— Dantès est un con. Si ça avait été moi...
Peut-être que tu avais commencé à classer Philippe du côté des médiocres à ce moment. Mais sans te l’avouer. Et surtout parce que tu n’aurais pas voulu, en l’admettant, faire une sorte de plaisir à ton père. Il aurait été trop content. Et d’un autre côté il aurait été horriblement déçu. Parce que à sa façon Philippe l’avait enjôlé lui aussi. Tu penses à l’embarras que tu avais eu d’expliquer à Philippe au début combien ton père le rejetait.
Ça l’avait fait rire :
— Ces vieux Cocos, on ne les changera jamais. Il ne va quand même pas nous faire jouer les Roméo et Juliette à notre âge...
Et Philippe s’était pointé à l’improviste avec toi boire le pastis maison de tes parents, puis les emmener au restaurant, ton père avait bougonné puis il s’était laissé faire. Au repas ils n’avaient absolument pas parlé politique. Philippe avait été charmeur intelligent. Il avait lancé le père sur le port, le métier, la réparation navale, la préretraite.
Un autre jour il l’avait branché Histoire. Il avait fait fort pour apprivoiser ton père. Mais paradoxalement c’est ton père qui lui avait fait l’apologie d’un certain réformisme. Il avait évoqué Marseille, quand avec le Nord, la ville donnait au socialisme français ses premiers élus. Il disait que la Belle de Mai avait élu Clovis Hugues et manifestement Philippe ne savait pas qui était Clovis Hugues. Tu avais pensé que le premier bouquin de Izzo était sur Clovis Hugues. Ton père disait que du temps des anciens, les quartiers étaient sans eau, sans assainissement, sans écoles. Que les anciens avaient initié le socialisme municipal, dans le cadre de la vie sociale du quartier, puisque le pouvoir politique était défaillant, qu’ils disaient “la question municipale est plus de la moitié de la question sociale”. Philippe avait été séché, et toi aussi quelque part, parce qu’il ne t’avait jamais expliqué ces choses-là, et que tu trouvais qu’il les expliquait bien...
Il vaut mieux ne pas penser à ton père. Si tu te détournes de la mer, si tu regardes à l’Est, vers Sainte Marguerite, tu verras l’hôpital. Un des meilleurs d’Europe. Diagnostic banal, prostate. Mais il y a des métastases sur les os... Crémation à Saint-Pierre, dans la paix des antiques mausolées, pins à la romaine sur les pierres. Tu as vu des faucilles et marteaux sur des cases du columbarium. Tu avais pensé que son père aurait aimé voir ça, lui qui n’avait jamais vraiment compris “la mutation”. Tu penses que tu as toujours vu La Marseillaise sur le buffet, il n’a jamais pu se résoudre à acheter La Provence, mais il ne comprenait plus...
Afida t’avait dit le jour de l’enterrement :
— Pour les jeunes maintenant, qu’est-ce que tu veux que ça dise, la faucille et le marteau... Tu en as déjà vu taggués des faucilles et des marteaux ?
Tu penses à cette plage d’Indonésie où tu avais vu flotter les drapeaux rouges à tête de buffle sur les bateaux de pêcheurs.
Il y a toujours cet air à trois temps qui te domine :
Le petit bal de la Belle de Mai - Où nous dansions sous les branches - Les beaux dimanches...
L’air sur lequel tu avais dansé avec Jonas, la première fois. C’était à une fête, une fête de plus, tu ne sais même plus où, Cours Julien, ou aux Docks... Un décor ringard. Tu étais invitée avec tes théâtreux. Philippe était là, il est de tant de fêtes, par force, il est élu du peuple, petit élu, il est toujours en représentation. Ce n’est pas ce genre de fêtes qu’il aime, mais il est bon public. Ce soir-là il avait emmené ce couple, l’architecte qui le courtise, un projet en vue... L’architecte avait repéré que tu es de la Belle de Mai, à force d’entendre Philippe. Il avait sorti des vérités profondes, du type :
La Belle de Mai... Ça bouge, avec le réaménagement de la manufacture des tabacs... Ça devient un investissement intéressant au plan immobilier. Ça a commencé par les séguedilles. Toi tu adores danser la séguedille... Tu danses avec Afida, on a tellement dit que vous étiez gouines que Philippe ne se formalise même plus, et puis il n’a qu’à danser ce con, mais il reste vissé sur la chaise, et l’architecte qui n’arrête pas de le brancher. Et de toute façon la séguedille ça se danse entre femmes. Tu vois Philippe qui rit, qui vous encourage. Mais ça a été court pour la séguedille.
Tu as vu ce type qui te regardait, et tu l’avais aussitôt reconnu. C’était un grand type au look standard, crâne presque rasé, gros foulard palestinien, ensemble noir. Tu l’avais déjà vu un jour que vous dîniez au Café Parisien, avec l’architecte justement, un soir de déconnage polareux et de jazz. Et Philippe t’avait dit :
— Il est encore là ce fouille-merde...
— Pourquoi fouille-merde ?
— Il ferait mieux de continuer à photographier l’O.M. plutôt que se mêler de ce qui ne le regarde pas.
Il n’avait pas voulu donner d’autres explications.
Une autre fois tu avais ce type vu officier pour l’inauguration d’une école, Philippe tenait le ruban qu’un autre élu coupait. Philippe avait tenu à ce que tu l’accompagnes. Ce matin il y avait des falaises blanches et des pins, et un clocher de village. Une innocence. Mais c’était toujours la ville, une ville qui n’en finit pas de compter ses quartiers et ses écarts. La ville qui se perd dans les baus et les collines de l’Est. Avec ses jardins qui tournent le dos à la rue, ses longues traverses bordées de murs opaques à tessons, isolant les “campagnes” entremêlées de grands ensembles.
Tu n’avais pas supporté l’endimanchement des élus, costard cravate vestes multicolores. Mais vous devriez vous payer une habilleuse conseil, les élus, les élus de tous les bords... Et tu regardais ce grand type tout en noir.
Et ce jour-là encore Philippe t’avait dit :
— Regarde-moi ce fouille-merde.
Tu avais vexé Philippe quand au retour il t’avait demandé :
— Je dois repasser prendre quelque chose au conseil général, tu as deux minutes ?
Tu avais répondu :
— Les bourgeois n’ont jamais laissé le moindre monument à Marseille. Vous au moins vous aurez laissé deux merdes architecturales, le conseil régional et le conseil général.
Mais en fait tu pensais à ce photographe.
Après les séguedilles tu es allée te rasseoir. Et vous avez eu droit au panel habituel, rap, raï, rap, jeune création, énergie urbaine et bonne conscience des décideurs... Et même en prime chanteur sénégalais, tambour japonais, polyphonies provençales.
Derrière toi les petits jeunes du groupe de rap, casquette et survêt standard, sont venus entreprendre Philippe, grappiller quatre subventions.
— Pour la suite vous verrez ça avec mon attaché, mais c’est bien ce que vous faites les jeunes, c’est bien...
Le contraste des accents, Philippe a gardé son marseillais classique, complètement paléo pour les jeunes.
Et alors sont arrivés sur scène ces trois types, un piston, un tambour, un accordéon, une voix. L’accordéoniste faisait la voix, les deux autres la contre voix. Un trois temps hypnotique.
Le petit bal de la Belle de Mai - Où nous dansions sous les branches - Tous les dimanches...
Un air qui revenait du fond des temps, un air que tu n’avais plus entendu depuis les noces d’or des grands-parents et qui avait fait danser tout le monde, sauf vous, les ados ironiques des années 70 qui ne vouliez plus savoir que l’on peut danser à deux.
Alors tu t’étais levée en tournant sur toi-même et ce grand type qui te regardait s’était avancé comme s’il n’avait attendu que ça et t’avait fait tourner aussi, et puis maladroitement vous aviez essayé des pas de valse qui n’étaient vraiment pas ceux de votre génération, et puis vous aviez compris qu’il suffisait de suivre le tambour, à petits pas...
À la fin, avant de te lâcher avec un merci faussement cérémonieux, comme dans les bals d’antan, il avait seulement demandé :
— Alors je vois que vous êtes la femme de ce monsieur...
Ça n’avait pas l’air d’un compliment.
— Vous me connaissez ?
— J’ai fait un reportage sur l’Unité Le Corbusier... Je vous montrerai si vous voulez.
Quand tu étais revenue t’asseoir, Philippe avait simplement balancé : 
 Tu es contente, tu as fait ton numéro... Avec ce fouille-merde... Il ferait mieux de rester avec ses drogués de la Plaine.
Le lendemain le fouille-merde t’avait téléphoné, bien entendu. Après tout rien ne t’obligeait à lui répondre. Encore moins à aller le voir à la Plaine. Il avait fait un vrai reportage sur l’immeuble... Du bon boulot, un vrai reportage culte. Et puis il avait sorti des photos, des dizaines de photos... Et tu t’étais vue, saisie à l’improviste, sortant de l’immeuble, entrant chez Afida, dans la rue, devant des boutiques, sur scène...
— Tu me photographies depuis quand ?
— Depuis que je t’ai vue. Au théâtre. Dans les fêtes. Je te photographie depuis des mois... C’est pour ça que je suis allé à l’immeuble.
Tu t’étais dit que ce type était fou.
Vous aviez parlé de la valse marseillaise de la veille, et il t’avait donné la cassette d’Alibert :
— Souvenir.
Mais tu ne l’avais jamais écoutée.
Une autre fois il t’avait dit :
— Je ne photographie pas que toi. J’en aurai d’autres à te montrer. Sur ton Jules. Il n’est pas clair ton Jules.
Tu vois Philippe manger des oursins sur le port de Cassis, avec une nana. Tu t’en fous des histoires de nanas de Philippe. Mais tu te méfies, tu sais bien que Jonas doit avoir autre chose. Tu te demandes ce qu’il peut bien te sortir. Fantasmes.
Il y a Philippe en campagne électorale. Arrêts au bar. Philippe attablé avec des types. Une autre photo, un type écroulé sur son volant, la tête en sang. Photo d’identité. C’est le même que celui de la photo du groupe attablé. Mais bon, il est avocat, Philippe. Tu as dit à Jonas d’arrêter. Qu’il te décevait. Qu’il était vraiment un fouille-merde...
Bien sûr que Le Corbusier a pensé aux candidats au suicide. Pour sauter, il faudrait escalader ce mur rambarde de béton, trop haut pour qu’on l’enjambe, pas assez pour cacher la vue.
Maintenant ça suffit. Tu devrais redescendre et téléphoner.
Tu te détournes du mur et tu montes les marches du terre-plein central. D’ici panoramique à 360°. La lune est pleine. L’autre jour quand tu es allée porter plainte pour le vol de ton sac la fliquette t’a dit : “Et encore aujourd’hui c’est rien... Mais la pleine lune approche et on est débordé quand c’est la pleine lune. Tous les fondus passent à l’acte...”.
De fait. Tu es face à l’Est, face aux falaises grises doublées des falaises des barres d’immeubles qui luisent sous la lune.
Tu te retournes, tu cherches le stade. Quand le stade crie, ici c’est comme si on y était. Tu n’aimes pas vraiment le stade. Ni quand Philippe te traîne dans la tribune personnalités, ni quand vous êtes dans la foule. Tu n’as jamais bien compris si Philippe aime vraiment le foot. S’il y a jamais joué... Il a dû y jouer, comme tout le monde. Mais apparemment ton père ne l’estimait pas : 
 Ton mari, au ballon il y connaît rien...
Mais demain c’est sûr il n’ira pas au stade.
Cet après-midi, tu aurais aimé encore une fois aller voir Jonas. Mais il était pris pour la soirée. Tu as corrigé des copies. Après tu as tournicoté en ville, tu as fait des boutiques. Tu es passée à la F.N.A.C. Tu as regardé les vigiles et tu as pensé à ce que t’avait raconté Jonas. Les vigiles qui l’avaient fait courir parce qu’il était assis sur les escaliers. Qui l’avaient traité comme un clochard. La violence de la parole. Après tu as retrouvé Philippe dans une brasserie du quai des Belges. C’était gai, il y avait plein de monde, les gens sortaient de la Criée...
Au retour il a posé sa main sur ta cuisse, pas machinalement comme il le fait souvent. Tu as senti le désir. Mais pas le désir que tu connais. Tu as laissé faire. Mais ce n’est pas à lui que tu pensais.
Il a dit :
— J’ai quelque chose pour toi. Tu verras tout à l’heure.
E arrivant, il a sorti du coffre un grand paquet. C’était un grand paquet rectangulaire vite emballé.
— C’est un tableau ?
— Oui, je suis passé à un vernissage.
Et une fois en haut de l’escalier de la mezzanine, il t’a baisée sur la moquette.
Défonce. Trois doigts dans le cul.
Tu as lu ça quelque part, il y a des orgasmes tristes.
Quand vous vous êtes relevés, il t’a tourné le dos sans rien dire, il a déchiré le papier du paquet posé contre le mur, et il a sorti la Belle de Mai. Et c’était la Belle de Mai de Jonas.
Et il est allé vers l’escalier. Tu voyais les muscles de son dos et ses fesses. Tu a pensé à ce que te disait Afida qu’il y a des types dont on se fout mais dont on aimerait bien mordre les fesses.
Et tu l’as poussé. Et tu lui as jeté le tableau.
Maintenant tu redescends les marches de l’auditorium et tu vas jusqu’à l’ascenseur. Tu retrouves le couloir.
Tu as décroché la couronne de la porte d’en face. Tu as ouvert la porte. Tu as regardé Philippe, le sang s’est arrêté de couler de son oreille, tu as déposé la couronne à côté de lui, tu as caressé le tiki qu’il porte au cou, tu as regardé le tableau, tu es montée t’habiller et tu es allée décrocher le téléphone :
— Allo, le 17 ? Il y a eu un accident...
Maintenant tu attends. Tu ne te demandes même plus comment on en est arrivé là. Tu as mis en sourdine la cassette d’Alibert. Tu tapes la cadence du pied sur le béton de la dalle. Le petit bal de la Belle de Mai... La nostalgie immense de ce qui a été, de ce qui aurait pu advenir. Maintenant tu peux pleurer. Tu laisses les larmes couler lentement. Et tu écoutes :
Le petit bal de la Belle de Mai - Où nous dansions sous les branches - Les beaux dimanches - L’accordéon ne s’arrêtait jamais - Et nous tournions en musique - Zique zique zique - Comme un tourniquet - Vous dansiez dans mes bras - Une deux trois zou - La valse à petits pas - Une deux trois zou - En ce temps-là déjà je vous aimais - Et mon cœur battait plus vite vite vite - À la Belle de Mai

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