Categories

Accueil > Regards sur le monde > Italie > Moretti – Mia Madre

Moretti – Mia Madre

jeudi 23 mai 2019, par René Merle

De l’autobiographie à l’universel

De Gomorra à Suburra, nous avons reçu la vision hyper réaliste d’une certaine réalité italienne, dans le constat et la dénonciation. Et de ce constat ne naissait aucune possibilité de salut.
L’épisode actuel n’est pas fait pour nous réconforter.
Dans cette atmosphère, j’ai eu envie de me réfugier dans le cinéma intimiste de Moretti.
Je viens donc de revoir Mia Madre, de Moretti, que j’avais vu avec émotion et bonheur à sa sortie, en 2015, et revu une fois depuis. Grand bien m’en a pris. Je me suis retrouvé dans la même plaisir, approfondi, que celui du second visionnage.
Je reprends donc ce que j’avais écrit alors, sans devoir y ajouter.

Une fois de plus, j’ai vérifié combien les souvenirs s’estompent ou se gauchissent. Le film que j’ai revu n’était une fois de plus pas exactement celui dont je me souvenais. Il n’en a été que plus beau et que plus profond dans sa nouvelle découverte.
Je ne m’adresse dans ce billet qu’à qui a vu le film, et me garderai d’en révéler la trame détaillée à qui ne l’a pas encore vu (dépêchez-vous !). Pour aller vite, disons simplement qu’il s’agit, dans la douleur de la perte et du deuil, de l’inadéquation de nos pauvres egos à la vérité de nos destins. Tous embarqués dans l’humaine condition, nous devons découvrir la vie, mûrir, vieillir, nous dégrader, et mourir. C’est le fil que présentent et suivent, dans ce film de femmes, les trois protagonistes, la grand-mère ex-professeure, la mère réalisatrice de cinéma, la petite fille lycéenne.
Oui, nous devons nous dégrader et mourir. Constat de grande banalité, certes, mais qui prend toute sa force et tout son sens quand il se révèle à un frère et une sœur dans les derniers jours de leur mère, femme digne et fragile dans sa solidité, qui fut enseignante lumineuse, porteuse de grande culture désintéressée… Tout comme ce destin s’incarne dans l’extravagant personnage de l’acteur américain fanfaron (John Turturro), dont l’impossibilité de finir ses répliques, mise initialement au compte de son dilettantisme, se révèle procéder d’une maladie dégénérative.
Pour autant, le film n’a rien de désespérant, puisque, si la vieillesse et la mort ne peuvent que triompher in fine, il pointe aussi comment, dans l’épreuve, nous pouvons nous révéler, et retrouver les autres dont la vie a pu nous séparer.

La vraie expérience de la vie ne peut être que personnelle, et c’est en ce sens que l’expérience des autres, lorsqu’elle est sincèrement exprimée, nous touche, non pas par la différence, mais justement par la ressemblance. Ainsi, c’est parce que le cinéma de Moretti est nourri d’autobiographie qu’il va à l’universel.
Je dis bien autobiographie et non pas narcissisme, en ce qui concerne ce film hyper personnel. L’homme Moretti, et c’est rare, n’est pas directement ici le personnage central. « Soyez dans le personnage, mais soyez en même temps un peu à distance de lui », répète Marguerite la réalisatrice (Margherita Buy) à ses acteurs. Ce qui ne va pas sans susciter l’incompréhension des acteurs, voire l’ironie du frère, devant cette affirmation brechtienne. Or, à sa manière, l’homme Moretti est aussi quelque peu en dehors de lui dans ce film de femmes, porté par le regard et les souvenirs d’une femme meurtrie, entre sa fille adolescente (Beatrice Mancini) et sa mère mourante (Giulia Lazzarini) (à noter aussi dans ce film de femmes le rôle des co-scénaristes et co-réalisatrices femmes).
La cinéaste du film, égocentrique, inquiète, difficile à vivre, souvent injuste et arrogante, bardée de certitudes… est en vérité fragile et irrésolue. Les « Morettiens » de toujours n’ont pas manqué de souligner combien ce personnage est dans une grande mesure le double du vrai Moretti, et combien le personnage du frère, que joue Moretti, propose un idéal du moi (attention aux autres, sagesse, sens des responsabilités) dont le vrai Moretti s’approche avec l’âge…

Le film est aussi le journal d’un tournage, c’est-à-dire de l’évasion par la fiction, avec la prétention de recréer la réalité. Prétention qui devient étouffante, quand Turturro hurle dans le studio : « Je veux m’en aller d’ici ! Je veux retourner dans la réalité ! »
J’ai mieux saisi dans ce nouveau visionnage la question de la représentation de la réalité. La réalisatrice veut faire un film social, engagé, manichéen, intransigeant… et n’y parvient pas, parce que la réalité, qu’elle ne sait pas regarder, lui file entre les doigts. Episode fugitif, mais significatif : la réalisatrice reproche au responsable du casting de proposer des figurants dans l’air du temps (coiffures, maquillages, etc.) qui ne correspondent pas à l’image qu’elle se fait des rudes ouvrières et ouvriers occupant leur usine. Mais c’est la vérité de la société, répond l’homme du casting. Ils sont comme cela, et non comme tu les imagines…

On attend souvent (toujours ?), de Moretti, et à tort, une prise de position politique claire, un regard tranché et définitif sur la société. Or ici, dans la fragilité du deuil qui advient, se révèle à la réalisatrice, et donc à Moretti, l’impossibilité de comprendre vraiment ce qui advient dans cette Italie en pleine mutation et dans cette gauche qui a perdu son âme. Je ne comprends plus rien, dit-elle dans son désarroi intime. Comme Moretti, qui répète dans ses interviews être toujours de gauche mais ne plus avoir de clés et de boussoles politiques, au-delà de la nostalgie de quelque chose qui ne reviendra plus. Métaphoriquement d’ailleurs, dans le film, le frère ingénieur renonce à son emploi et par sa démission s’abstrait concrètement de cette société…
Bref, pour ne pas être plus long sur ce grand film complexe, 106 minutes d’émotion et de pur bonheur.

Répondre à cet article