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La nouvelle économie psychique ?

mercredi 5 décembre 2018, par René Merle

Ou de l’exhibition de la jouissance

Voici l’entame d’un ouvrage publié en 2002 chez Denoël : Charles Melman. Entretiens avec Jean-Pierre Lebrun. J’avais signalé l’ouvrage dans mon blog précédent, mais j’y reviens, tellement il me semble prémonitoire. Ces quelques lignes décisives n’ont pas d’autre but que de donner envie de lire la suite, qui n’a pas vieilli, loin de là.

J.-P.LEBRUN […] Et vous avez choisi comme titre à vos propos : « Introduction à la nouvelle économie psychique. » Pourquoi d’emblée l’article défini ? Pourquoi ne pas vous contenter d’évoquer, à la suite de la mutation culturelle que vous identifiez, « une » nouvelle économie psychique ?

CH. MELMAN : Parce qu’il existe désormais un remarquable consensus au niveau des comportements, des conduites des choix en faveur de l’adoption spontanée d’une morale nouvelle. Autant de manifestations qui laissent peu de doute sur la nouveauté de cette économie psychique que nous sommes en train d’inaugurer. Il y a une nouvelle façon de penser, de juger, de manger, de baiser, de se marier ou non, de vivre la famille, la patrie, les idéaux, de se vivre soi-même. L’émergence d’une nouvelle économie psychique est évidente, et dire la me semble fondé puisque nous disposons de repères suffisants, sans avoir besoin de faire appel à des concepts nouveaux, pour décrire ce qui se met en place.

J.-P.LEBRUN : Voulez-vous dire que cette économie psychique n’existait pas auparavant ? Ou bien pensez-vous qu’elle existait de façon peut-être marginale, mais qu’elle occupe désormais le devant de la scène ?

CH. MELMAN : Je crois qu’elle n’existait pas auparavant. Elle pouvait sembler exister sous forme de révoltes, de marginalité, de phénomènes de frange, comme dans ce mouvement très intéressant que fut le situationnisme par exemple. Mais il s’agissait là surtout d’attitudes d’opposition : on se situait par rapport à ce qui constituait des repères fermes, établis et apparemment inébranlables. Ce n’est plus le cas. Aujourd’hui, on voyage, on s’autorise de sa propre existence, on constitue sa propre aire. Ce n’est pas un mouvement par opposition, c’est un mouvement qui est sur sa lancée propre.

J.-P.LEBRUN : En quoi consiste donc cette nouvelle économie psychique ?
CH. MELMAN : Nous avons affaire à une mutation qui nous fait passer d’une
économie organisée par le refoulement à une économie organisée par l’exhibition de la jouissance. Il n’est plus possible aujourd’hui d’ouvrir un magazine, d’admirer des personnages ou des héros de notre société sans qu’ils soient marqués par l’état spécifique d’une exhibition de la jouissance. Cela implique des devoirs radicalement nouveaux, des impossibilités, des difficultés et des souffrances différentes.

J.-P.LEBRUN : Pourquoi l’existence d’une telle économie est-elle devenue tout à coup possible ? À quoi attribuez-vous cette mutation ?

CH. MELMAN : À un progrès considérable, mais en même temps, comme souvent, porteur sans doute de lourdes menaces. Le progrès considérable, c’est d’avoir effectivement pris la mesure du fait que le ciel est vide, aussi bien de Dieu que d’idéologies, de promesses, de références, de prescriptions, et que les individus ont à se déterminer eux-mêmes, singulièrement et collectivement. Les deux derniers siècles ont été ceux des grandes inventions et du repérage des limites : en mathématiques, Hilbert, en logique, Gödel, en politique, Marx, en psychologie, Freud et son complexe d’Œdipe. Le siècle qui s’annonce sera celui de leur levée : plus d’impossible. Comme d’habitude, les moralistes furent les initiateurs, nommons-les : Foucault, Althusser, Barthes, Deleuze, qui proclamèrent le droit non plus au bonheur, mais à la jouissance. Et la science les suivit sur le terrain – la biologie – où on l’attendait le moins. L’intervention décisive fut sans aucun doute la maîtrise de la fécondité puis de la reproduction de la vie. Dérobé à Dieu, le pouvoir de création permet désormais de mettre au jour des organismes nouveaux. D’une certaine façon, nous assistons à la fin d’une époque, à une liquidation – en termes analytiques on dirait une liquidation collective de transfert – ce qui est la source d’une liberté assez remarquable.

1 Message

  • La nouvelle économie psychique ? Le 5 décembre 2018 à 10:29, par DUBOIS Jean Michel

    « (…) les individus ont à se déterminer eux-mêmes, singulièrement et collectivement. » Charles Melman

    Le problème, je vais encore citer Cornelius Castoriadis, qui écrit dans « Fait et à faire – Les carrefours du labyrinthe 5 » :

    « Des deux significations imaginaires nucléaires dont la lutte a défini l’Occident moderne, l’expansion illimitée de la pseudo-maîtrise pseudo-rationnelle et le projet d’autonomie, la première semble triompher sur toute la ligne, la deuxième subir une éclipse prolongée. » p.89
    « Il n’y a pas d’ « individu humain ». Il y a une psyché qui est socialisée et, dans cette socialisation, dans le résultat final, il n’y a presque rien d’individuel au sens vrai du terme. Et plus la société est hétéronome, moins il y a de l’individuel. » p.124
    « (…) le prix à payer pour la liberté, c’est la destruction de l’économique comme valeur centrale et, en fait, unique. » p.91

    L’humanité comme autocréation, à partir de quoi, vers quoi ?

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