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Anniversaire de la Semaine sanglante (2)

samedi 25 mai 2019, par René Merle

Le cri de Victor Hugo

Cf. : [515]

Caserne Lobau, derrière l’Hôtel de Ville de Paris, où l’on fusilla sans interruption pendant une semaine après la fin de la Commune.
La Semaine sanglante… Je ne peux aborder ce sujet sans avoir la gorge serrée en pensant au crime de masse qui acheva la Semaine Sanglante et à la bonne conscience avec laquelle il fut couvert, puis oublié...
La réaction de la bourgeoisie fut à la mesure de la peur qu’elle avait éprouvée devant la mise à bas de son pouvoir politique. À la fin de la Semaine Sanglante, toute à la dénonciation des « pétroleuses », des incendies et des exécutions d’otages (en réponse aux exactions des Versaillais), cette bourgeoisie approuva sans états d’âme les fusillades de communards et communardes prisonniers qui firent de 20 à 30000 victimes dans les abattoirs de l’armée versaillaise. Un massacre inouï en violation de tout droit humain. Et Vallès, Rimbaud [1], Verlaine, Villiers de l’Isle-Adam, dirent leur vérité sur la Commune. Mais, de Flaubert à George Sand hélas, de Zola à Daudet, en passant naturellement par les pires réactionnaires, les écrivains consacrés ajoutèrent leurs crachats sur les dépouilles des communards [2]. Seul Hugo, qui avait gardé sa neutralité devant l’avènement de la Commune, sut jeter ce cri de douleur et de pitié, dans L’année terrible : « Les fusillés ».

… Partout la mort. Eh bien, pas une plainte.
Ô blé que le destin fauche avant qu’il soit mûr !
Ô peuple !
On les amène au pied de l’affreux mur.
C’est bien. Ils ont été battus du vent contraire.
L’homme dit au soldat qui l’ajuste : Adieu, frère.
La femme dit : – Mon homme est tué. C’est assez.
Je ne sais s’il eut tort ou raison, mais je sais
Que nous avons traîné le malheur côte à côte ;
Il fut mon compagnon de chaîne ; si l’on m’ôte
Cet homme, je n’ai plus besoin de vivre. Ainsi
Puisqu’il est mort, il faut que je meure. Merci. –
Et dans les carrefours les cadavres s’entassent.
Dans un noir peloton vingt jeunes filles passent ;
Elles chantent ; leur grâce et leur calme innocent
Inquiètent la foule effarée ; un passant
Tremble. – Où donc allez-vous ? dit-il à la plus belle.
Parlez. – Je crois qu’on va nous fusiller, dit-elle.
Un bruit lugubre emplit la caserne Lobau ;
C’est le tonnerre ouvrant et fermant le tombeau.
Là des tas d’hommes sont mitraillés ; nul ne pleure ;
Il semble que leur mort à peine les effleure,
Qu’ils ont hâte de fuir un monde âpre, incomplet,
Triste, et que cette mise en liberté leur plaît.
Nul ne bronche. On adosse à la même muraille
Le petit-fils avec l’aïeul, et l’aïeul raille,
Et l’enfant blond et frais s’écrie en riant : Feu ! […]

Notes

[2Cf. Paul Lidsky, Les écrivains contre la Commune, Maspero 1970, Ed. La Découverte, 2000.

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