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Jaurès et la Commune 1907

lundi 27 mai 2019, par René Merle

La Commune et les perspectives socialistes de 1907

En ce mois de mai 1907, la tension sociale est à son comble : manifestations et grèves ouvrières très durement réprimées par Clémenceau, immense mouvement des vignerons du Midi... Le sang coule... Dans L’Humanité journal socialiste quotidien Directeur Politique : Jean Jaurès, Paul Lafargue (gendre de Jaurès) salue cette "préparation révolutionnaire".

C’est dans ce climat que le Parti socialiste appelle à célébrer l’anniversaire de la "Semaine sanglante", dont, trente-six ans après, nombre de survivants sont encore bien présents (Allemane, Guesde, Vaillant, pour ne citer que trois des leaders socialistes). Comme est encore vivant le sinistre général de Gallifet, le bourreau de la commune, l’homme qui décida froidement, en les désignant de sa badine, de la vie et de la mort de centaines de communards prisonniers, l’homme qui fit fusiller en priorité ceux qui avaient des cheveux gris : "vous avez donc vu 1848, vous êtes doublement coupables"... Il avait encore été ministre, en 1899, dans un gouvernement de coalition... républicaine, auquel participa le socialiste indépendant Millerand, alors proche de Jaurès.
La première page de L’Humanité du 26 mai 1907 est barrée d’un énorme bandeau : "Aux morts de mai 71". Lourds d’exaltation et de désir de vengeance, articles et iconographie détaillent les atrocités sans nom de la répression versaillaise. Au centre, devant le Mur criblé de balles, Badinguet et sa badine, sur laquelle est juchée un corbeau...
Mais un bref éditorial de Jaurès, plus que jamais fidèle à son réformisme pacifique, veut calmer le jeu imprécatoire et raison garder, dans ce qu’il estime être la juste appréciation de la situation présente :

LA VRAIE REVANCHE.
En commémorant les derniers jours héroïques et désespérés de la Commune, les prolétaires, les socialistes prennent l’engagement de lutter sans trêve jusqu’à ce que soit pleinement réalisé le haut idéal des combattants et des martyrs. Là est pour ceux-ci la vraie revanche. Comme eux, mais avec les moyens nouveaux que suscite l’évolution, c’est pour la pleine République sociale que lutteront les générations nouvelles.
Les Communeux ont bataillé, ils sont souffert, ils sont morts pour installer sur la base de la propriété commune la souveraineté du travail, pour dresser vers la lumière et vers la joie le peuple ouvrier et paysan enfin affranchi. C’est à cette œuvre que nous aussi, avec moins de mérite et dans des temps moins difficiles, nous nous dévouerons tout entiers. Ils n’ont pas vu de leurs yeux l’accomplissement de leur dessein ! Mais ils n’ont pas donné leur vie en vain ; car c’est par une série d’élans et de chutes et de rebondissements que l’homme douloureux et meurtri va vers les cimes.
Nous non plus (je parle de ceux qui sont déjà sur le côté descendant de la vie) nous ne verrons pas sans doute l’intégrale réalisation communiste ; mais nous aurons pu, je crois, la préparer d’un si vigoureux effort et la si bien assurer, que nous pourrons, avant de disparaître, en saluer l’avènement prochain, non plus d’un cri d’espérance ardente et inquiète, mais d’une ferme parole de certitude, toute pleine déjà de réalité.
C’est par là que nous serons vraiment fidèles à la pensée des grands morts, non par le plagiat stérile de méthodes surannées, non par l’évocation déclamatoire d’images de sang et de feu, ou par des propos de violence que n’ennoblirait plus la grandeur du péril. Comme les Communeux, nous serons passionnément et indivisiblement républicains et socialistes. Comme eux, dont l’âme détestait à la fois le militarisme prussien et la réaction versaillaise, nous maintiendront l’inviolable liberté de la France révolutionnaire, foyer d’universelle justice et d’universelle paix ; nous défendrons dans l’indépendance française une part essentielle de la noblesse humaine et de l’espérance socialiste.
Le syndicalisme et le suffrage universel, maniés par les fortes mains des prolétaires deviendront les tout puissants leviers de l’émancipation sociale. Jusque dans l’effort passionné et véhément de libération se reflètera la sérénité du monde nouveau pressenti par nos consciences, et nous nous souviendront de l’atrocité des répressions bourgeoises, non pas pour haïr les hommes et frapper les individus, mais pour hâter l’ordre de justice où la haine n’aura plus de sens.
Jean JAURÈS.

La « montée au mur » [1] des socialistes se fera dans une atmosphère d’état de siège : le Père Lachaise est encerclé et occupé par la troupe, quelque trois mille socialistes seulement sont autorisés à rendre hommage aux Fédérés, par petits groupes encadrés par les militaires et les policiers du radical Clémenceau.

Notes

[1Manifestation annuelle d’hommage à la Commune, fin mai. Contre le Mur des Fédérés (autre appellation des « Communeux), furent fusillés en masse les derniers combattants de l’Est parisien

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