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Michel Servet

mardi 28 mai 2019, par René Merle

La stèle de Genève

La liste est terriblement longue des martyrs de la liberté de pensée et de la liberté d’expression, qui payèrent de leurs vies leurs engagements.
Bien plus courte serait la liste de ceux qui, de façon posthume, ont été réhabilités, comme le furent par exemple les militants anarchistes italo-américains Sacco et Vanzetti exécutés par la « justice » étatsunienne ou le grand marxologue russe Riazanov. Riazanov, explorateur et révélateur des inédits de Marx
Bien plus courte et bien frustrante aussi, car il est difficile de démêler dans ces réhabilitations la part de la sincérité et la part de la manœuvre politique ou religieuse.

Je me suis souvent posé la question à propos de la stèle expiatoire érigée à Genève en 1903, en anticipation du 400eme anniversaire de la naissance de Calvin, avec sa légende qui en quelque sorte excusait Calvin :
« Fils respectueux et reconnaissants de Calvin
notre grand réformateur
mais condamnant une erreur
qui fut celle de son siècle 
et fermement attachés à la liberté de conscience
 selon les vrais principes de la Réformation 
et de l’Évangile 
nous avons élevé ce monument expiatoire
le XXVII octobre MCMIII »
Que penser ? Que dire de ce repentir sybillin de 1903, cache misère du proche quatre centième anniversaire de la naissance de Calvin ?
Pour ses disciples, Calvin, persécuté persécuteur, n’était donc dans « l’erreur », (et celle-ci était meurtrière), qu’en tant qu’homme de son siècle…
On sait que Calvin [1], avait rompu avec l’église catholique en 1533 et, fuyant les persécutions qui s’abattaient sur les réformés, s’était réfugié à Bâle, puis à Strasbourg, villes gagnées à la Réforme, et enfin à Genève dont il devint le réformateur.

Il faut aller au verso du monument pour lire :
« Le XXVII octobre MDLIII 
mourut sur le bûcher
à Champel
Michel Servet de Villeneuve d’Aragon 
né le XXIX septembre MDXI »
Le passant n’en saura pas plus sur les raisons de cette mort. Voyons donc. Pour qui en ignorerait, rappelons que le pauvre Miguel Servet, né en 1511 à Villanueva de Sigena, province de Huesca, Aragon, où son père était notaire du Monastère Ste Marie de Sigena, partit fort jeune étudier le droit à Toulouse, qu’il s’y adonna aux études religieuses et fréquenta des réformés. Il parcourut ensuite l’Europe avec l’érasmien moine franciscain Juan Quintana, dont il était secrétaire. Il se fixa ensuite quelque temps à Paris, et là, dans ce jeune XVIe siècle antiscolastique et bouillonnant de curiosité scientifique, Servet, médecin d’avant garde, pratique la dissection, perce les mystères de la circulation sanguine et de la circulation pulmonaire, tout en poursuivant sa réflexion religieuse évangéliste : il met en cause le dogme de la Trinité et considère que, loin d’être Dieu, Jésus était un homme auquel Dieu s’était momentanément allié. Il n’en fallait pas plus pour être condamné par l’Inquisition. Il alla ensuite vivre sous un faux nom à Vienne (actuellement en Isère), où il était médecin de l’Archevêque. Il polémiqua alors longuement par lettres avec Calvin, qui finalement lui promit la mort si par occasion il passait par Genève. Dénoncé comme hérétique, étranger et demi-juif auprès des autorités catholiques par un ami genevois de Calvin, Servet fut rattrapé par l’Inquisition, condamné à mort. Il réussit à s’enfuir, et, sur la route de l’Italie, s’arrêta imprudemment à Genève où il fut reconnu et arrêté en août 1553. L’affaire Servet commençait. Au terme d’affrontements politiques violents avec d’autres clans genevois, Calvin fut honoré en défenseur de la chrétienté : il avait en effet tranché dans l’indécision du conseil de Genève qui faisait traîner l’affaire.

Malgré l’avis de Calvin qui s’en tenait généreusement à la décapitation, le Conseil condamna Servet à « estre à un piloris attaché et bruslé tout vifz avec ton livre, tant escript de ta main que imprimé, jusques à ce que ton corps soit réduit en cendres ; et ainsi finiras tes jours pour donner exemple aux autres qui tel cas vouldroient commettre. »
Le 27 octobre 1553, au quartier de Champel, Michel Servet fut attaché à un poteau et brûlé vif. Le bois du bûcher était trop humide, et Servet connut une épouvantable agonie de trois quarts d’heure.

Notes

[1Calvin, né à Noyon, en Picardie en 1509

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