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Marx, l’Association internationale des travailleurs et la Commune de Paris

jeudi 30 mai 2019, par René Merle

Un bilan de l’action des militants internationalistes dans la Commune

Malgré ses réticences initiales, Marx, alors dirigeant de l’Association Internationale des Travailleurs (A.I.T, Première Internationale, fondée en 1864 à Londres) fut un ferme soutien et même un admirateur ébloui de la Commune de Paris. Les dés étaient jetés, la Commune existait et jouait sa vie, l’heure n’était plus aux regrets et aux "je vous l’avais bien dit, ni aux éloges funèbres, mais à la leçon d’avenir pour tout le mouvement ouvrier...
L’avènement de la Commune de Paris est un parfait exemple du surgissement de l’événement non prévu, et peut-être non prévisible, que l’enclenchement tumultueux des péripéties et les décisions prises au jour le jour dans un rassemblement politique hétérogène précipitèrent dans l’inexorable. L’Histoire n’est jamais écrite, et Dieu (?) sait ce qu’elle peut nous réserver...

On sait que Marx jugeait sévèrement l’aventurisme des blanquistes et des "jacobins" qui faisaient gronder l’émeute dans Paris en ébullition au lendemain des élections législatives de février 1871. (cf. l’affiche ci-dessus) Toute action illégale, toute prise de pouvoir prématurées lui apparaissaient provocatrices et suicidaires dans le contexte d’isolement géographique, sociologique et politique de Paris pris dans l’étau versaillais - prussien. Pis, il paraissait évident que, comme en juin 1848 où le pouvoir avait poussé le prolétariat parisien à l’insurrection pour mieux l’écraser et le saigner, Thiers et sa clique n’attendaient qu’un prétexte pour anéantir les potentialités révolutionnaires de Paris. Si j’ose tenter une comparaison historique, pensons à ces journées de mai 1968 où d’aucuns pensaient que la situation était révolutionnaire et le pouvoir à cueillir, alors que des têtes politiques et syndicales plus avisées dans l’urgence refusaient violemment cette analyse...

Mais, pour en revenir à 1871, quid de la position des membres parisiens de l’A.I.T, des Internationalistes ? Le texte de Marx donné ci-dessus montre que leur position était loin d’être celle du leader de l’Internationale, et que la tentation communaliste les avait gagnés. Mais voyons cela de plus près.
Des billets de mon blog précédent ont traité de l’action des adhérents de l’Association Internationale des Travailleurs dans les deux dernières années de l’Empire, et en particulier de leur rôle dans la vague de grèves et les prémices de l’organisation syndicale, rôle qui leur valut une répression rigoureuse et la mise à bas de l’Association. [cf. les travaux de Jacques Rougerie]. J’y reviendrai peut-être.

C’est dire que après les premières semaines de cette guerre de 1870, dont ils avaient condamné le déclenchement, la défaite impériale de Sedan et la proclamation presque spontanée de la République par la foule parisienne, le 4 septembre (les Blanquistes n’y étaient quand même pas pour rien), les militants internationalistes libérés ou rentrés d’exil se trouvaient devant une situation radicalement nouvelle. Dans la variété de leurs engagements idéologiques, ces militants étaient unis par la conviction que la lutte des classes était le moteur de l’émancipation des travailleurs, et que cette émancipation ne pouvait être l’œuvre que des travailleurs eux-mêmes. Or, la poursuite d’une guerre qu’ils avaient initialement condamnée les amenait à participer à ce qui était dorénavant une guerre de défense de la République, dans une alliance avec les politiques républicains vis à vis desquels ils avaient pris précédemment toute leur distance.

Si leur antagonisme à l’égard des conservateurs à la Thiers demeurait fermement proclamé, ces Internationalistes se retrouvèrent par la force des choses alliés avec les courants radicaux et/ou jacobins, voire subordonnés à eux, et compagnons des Blanquistes dont ils ne partageaient ni les méthodes d’organisation et d’action, ni le culte d’un pouvoir révolutionnaire dictatorial. Dans le cadre de la Garde Nationale, les Internationalistes parisiens mirent toute leur énergie à la défense du Paris assiégé dès la mi-septembre 1970, ils participèrent de la défiance à l’égard du gouvernement de la défense nationale jugé incapable en participant à la création des comités d’arrondissement de vigilance républicaine, puis à leur fédération en comité central républicain des 20 arrondissements (qui siège dans les locaux de l’Internationale), et sont cosignataires de l’affiche rouge du 7 janvier 1871 proclamant : « Place au peuple, place à la Commune ! ».

Après la convention d’armistice du 28 janvier, ils participent en tant que tels aux élections législatives du 8 janvier et obtiennent deux élus : Benoît Malon qui démissionnera pour se consacrer à la Commune après sa proclamation le 18 mars, et Tolain qui siègera à Versailles, mais du côté des adversaires de la Commune !
Aux élections municipales d’après le 18 mars, sur 88 élus (pour la première fois, 25 sont ouvriers !), 38 sont internationalistes. Dans l’unité indispensable pour asseoir la Commune née de la révolution du 18 mars, et pour lutter contre l’adversaire versaillais, les internationalistes constitueront une minorité doublement originale : d’une part, ils s’opposent dès le début aux exécutions d’otages en réponse aux exactions versaillaises, d’autre part ils insistent sur la nécessité d’une politique sociale de la Commune et contribuent de façon décisive à la mettre en œuvre, malgré le désintérêt relatif de la majorité radicale et jacobine. On connaît leur rôle dans l’organisation des services publics (Camélinat, Theisz), dans la mise en place d’un droit du travail (Fränkel, cet étranger que la Commune fit ministre !), dans la confiscation et la remise des ateliers abandonnés aux syndicats, qui anticipait sur la mise en cause générale de la propriété capitaliste…

La spécificité des Internationalistes s’est manifestée de façon évidente dans la crise qui secoua la commission exécutive de la Commune, lors de l’offensive versaillaise du début mai. Radicaux jacobins et blanquistes, partisans d’un pouvoir fort quasiment dictatorial que les circonstances leur paraissaient exiger, à l’image du gouvernement révolutionnaire de 1793, se heurtèrent à la minorité internationaliste qui, au nom de la fidélité à la démocratie directe, refusaient ce retour à peine déguisé au pouvoir personnel, indifférent à la question sociale. Les Internationalistes battus, mais leur tentation de ne plus siéger céda aussitôt devant la nécessité de la lutte contre les colonnes versaillaises. Sans participer aux actions désespérées des commandos incendiaires (blanquistes ?), prêts à ensevelir les Versaillais sous les flammes des édifices publics, et tout en s’opposant aux dernières exécutions d’otages, les Internationalistes combattirent jusqu’à la dernière barricade. Au dernier jour de la Semaine Sanglante, l’ouvrier relieur Varlin, noble figure de l’internationalisme, est fait prisonnier, lynché, martyrisé, avant d’être fusillé à Montmartre.

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