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Le Noir Mouton

vendredi 31 mai 2019, par René Merle

René Merle, "Le Noir Mouton", Encre Noire, le fanzine belge des littératures de l’imaginaire, n°37, 4e trimestre 2004.

— C’est grave, docteur ?
Docteur ? En fait, avec sa bande rouge sur le tricot bleu, ce type a tout l’air d’un pompier.
— Mais qu’est-ce que je fous là ?
Ce putain de pompier ne répond pas. Et pour cause, car si j’arrive à ouvrir l’œil, je ne peux pas ouvrir la bouche. Comment c’est arrivé, je ne sais pas, mais j’ai peur. Une peur animale. Pourtant je n’ai pas mal. Ce type se penche sur moi. Une piqûre. Je pars dans un nuage.
— Ça va aller, maintenant...
En attendant que ça aille, j’essaie de reconstituer. Étonnant comme j’ai l’esprit clair maintenant, presque détaché...
Grand-grand beau temps. Les cigales ont démarré plein pot. Les touristes s’arrêtent pour photographier les champs de lavande, du mauve somptueux sur le blé doré. Mais moi je dors toujours, dans mon nid d’aigle de Restoubles. Trente maisons autour d’un donjon. Pas encore la moindre boutique à la con, herbes de Provence, souvenirs, etc. Rien de racoleur. Du résidentiel sérieux, où je suis le seul “étranger”. Les autres habitants, permanents ou occasionnels, sont néerlandais. Tous. Ce qui m’évite les frais de conversation.
Ça fait une paye que j’ai quitté mon Huy natal, que je n’ai plus vu “li Pontia ét l’Tchestia”. Depuis que j’ai plaqué mon job à Liège : journaliste mal payé, échotier perfide, et polareux occasionnel.
Parti sans regrets ? Pas vraiment. Mais il valait mieux que je me fasse oublier. De plus, j’avais retrouvé Alice, comme dans la romance d’aujourd’hui, enfin celle des années quatre-vingt. Alice qui me regardait à peine à Liège, mais que je regardais toujours. Une présence incroyable au théâtre d’amateurs que je fréquentais.
Je sortais des toilettes d’une de ces stations à cheval sur l’autoroute. Je maudissais les urinoirs aux normes européennes, presque au menton de ceux qui, comme moi, n’ont pas la taille requise pour être C.R.S. L’avenir est aux grands.
Et ma déprime s’est dissipée, car je l’ai vue. Je remontais vers le brouillard, elle descendait vers le Midi, en rupture générale avec boulot, famille, et amis. Objectif : néo-tout ce qu’on voudra en Haute Provence. Et vite fait, j’ai décidé de la rejoindre. Ça a marché. Quelques belles années, démerde, bricolage tous azimuts, une ruine achetée alors pour trois francs six sous. Nous l’avons retapée à mort : pierres nues en façade, intérieur blanc, net comme un Miro, encadrements en bois récupéré, carrelages vieux rose garantis XIXe. De quoi oublier les fumées d’usines d’en haut, encore que, à ce que l’on dit, ça basculerait plutôt dans la reconversion clean... Je vis donc ici. “Étranger” certes, mais fermement converti à la soupe au pistou, à la daube de sanglier et aux courgettes farcies.
Je ne suis jamais remonté au pays. J’y ai dit du mal de trop de gens. Si je revenais, ce serait pire que Simenon retournant à Liège après la guerre...
Je vis donc ici, mais je vis seul. Historique : Alice peignait sur soie et sculptait. Moi, j’écrivais toujours, sans le moindre succès. Mais elle croyait en moi. Pas moi. Par relations, j’ai mis le doigt dans l’immobilier, démarchage et vente, en sous-traitant de grosses agences. L’argent est arrivé, j’y ai mordu et Alice a craqué : “ Tu te trahis...”. Surtout quand elle a suspecté des combines pas très nettes. Et que je l’ai traitée de petite conne moralisante, que je lui ai même balancé quelques baffes. 
 Tu te prends pour Cantat ?
Et elle a filé, en me laissant la maison. Elle s’est rabattue sur un studio à côté de son atelier-boutique, dans notre capitale de 3.000 habitants, à 40 kms de ma solitude. En me disant pour tout adieu :
— Au fond, j’ai toujours su que tu étais un vrai salaud... Mais tu ne perds rien pour attendre, moi aussi je peux être une vraie salope.
Samedi, jour de repos. Donc je dors toujours, jusqu’à ce que le téléphone me réveille. D’abord le fixe, en bas. Mais je ne tiens pas à me casser la gueule en dévalant l’escalier de meunier. Maintenant le portable, à côté du lit. Je risque un “Allo” prudent.
— Gosson ? Bondjoû... K’mint va-t-i, vî coyon ?
Qu’est-ce que vous voulez répondre à ça, à neuf heures du matin, la bouche sèche de trop de rosé bu la veille à la société de chasse. Des agriculteurs, des artisans du plateau, pour qui je ne suis plus le Belge, depuis longtemps. Ils me chambrent seulement sur le fait que je tire toujours aussi mal le sanglier...
Donc je ne dis rien. Et cette voix d’homme qui continue :
— R’wét donc Libération aujourdwhui, les naissances...
Et ça raccroche.
Putain, ce type ne m’a même pas dit “a’rvoye”.
Je ne connais pas cette voix. Un rien me dit que si, pourtant. Malgré mon blocage sur le pays du Rodje Cok / Routché Cok, (orthographe au choix), l’accent aurait pu me faire plaisir. Mais pas forcé comme celui-là : à tous les coups ce type m’a fait un numéro de “vrai” Liégeois d’antan. Mais pourquoi ? Ce type connaît mon nom, mes numéros. Facile, il suffit de regarder une de mes cartes. Une mauvaise farce ? Et en plus cette histoire de Libé ! Je n’ai rien contre les bébés, (ils n’ont rien demandé, les pauvres !), mais je déteste la rubrique “naissances” de Libé. Avant, les gens vous annonçaient que Danielle, Pierre ou Robert étaient nés. Point. Maintenant, je ne supporte pas cette dégoulinante prose qui se veut à la fois affective, distanciée, humoristique, etc., sur l’arrivée des anges de douceur, taille réglementaire en cms, et en prime, le patronage de la frairie, parentèle, amis et associés. Sans parler des prénoms, plus rétros les uns que les autres. Des prénoms pareils, on se serait suicidé dans notre jeunesse. Bon, on peut bien tolérer ça à la génération montante, humaniste et consensuelle. Mais enfin, ça inquiète.
Donc je me défausse. Libé est bien sur son présentoir, et il (elle ?) y restera. En fait, les mots se laissent dire. Une heure après ces considérations, et une douche conséquente, je suis sur la route, sous le prétexte de recharger ma réserve de cigarettes. Le bureau de tabac le plus proche est à 10 kms. Comme prévu, sur le présentoir, La Provence, Nice Matin, et deux canards néerlandais, of course. Pas de Libé. Je ne sais même pas si le patron a jamais entendu parler de Libé. Je me dis que ça serait bien de faire un tour dans la campagne, histoire de vérifier que les cigales sont vraiment à fond et les lavandes au mieux de leur mauve. En fait, je suis en train de me taper les quarante bornes qui mènent à la civilisation. Sous-préfecture, parking saturé, marché dit provençal, babas repentis en bimbelotiers, touristes en masse, boulistes locaux, terrasses pleines. J’évite le magasin d’Alice, évidemment. J’ai de la chance, midi a sonné, mais la librairie est encore ouverte. Grand choix européen : Le Soir et même La Gazette de Liège chère au père Simenon. Plus Libé. Je fonce sur le “Carnet - Naissances” : une kyrielle de chérubins qui nous ont rejoints, tous dotés de prénoms pas possibles. Pourquoi mon correspondant m’a-t-il intimé d’aller voir ça ? Mais à la fin ça fait tilt. Parce que l’ultime perle de bonheur annoncée a pour géniteurs Tchantchès et Nanesse. Ce qui fait tchétchène pour le lecteur moyen, mais pas pour moi ou pour l’office de tourisme de Liège. D’autant que la perle en question est prénommée “Vindjince”. Version française : “Vengeance”... Plus une ligne sibylline : Baptême aujourd’hui, à Restoubles.
Mais Restoubles, c’est là où j’habite !
Maintenant je reconnais la voix, pardi. François, quand il jouait son Tchantchès. Je préférais nettement le rock gothique au théâtre dialectal, mais Alice jouait Nanesse, et j’aimais ça. François qui voulait faire passer l’héritage de quatre générations de rouges prolos dans un retour au vieux parler, au grand dam des mainteneurs consensuels. Mais il n’avait pas hérité des anciens la force et l’agressivité. Comme celle de son papa par exemple, qui avait eu des ennuis pour avoir démoli un type à la sortie d’une soirée Légion Wallonne. Un tendre, François, qui ne comprenait pas mon scepticisme, ou mon cynisme. Et moi, quand il avait monté son Neûr Bèdo [1], un remake de Sur les quais version “djàzans walon”, je m’étais cruellement foutu de sa gueule dans une chronique intitulée “Le noir mouton”. Je l’avais renvoyé à sa ringardise définitive. Je l’avais coulé.
Là, pour la première fois, je l’avais vu hors de lui. Rien à voir avec nos petites frictions sur la politique ou les grands ancêtres, Georges Rémi par exemple, suivez mon regard.
— Tu me le payeras... Tu auras de mes nouvelles...
Mais depuis, plus de nouvelles, puisque j’avais fichu le camp (pas pour cela, évidemment). Il faut dire qu’avoir des nouvelles de François, c’était le dernier de mes soucis. J’en ai eu pourtant incidemment, par un client belge. François avait disjoncté, pour de bon. Maladie de la persécution, trop d’échecs... Je n’ai pas cru bon en parler à Alice, ils avaient été trop liés, et je préférais oublier.
Voilà le flash qui me traverse, alors que je plante encore devant la librairie, mon journal ouvert sur ces heureux événements.
— Un fou en liberté, qui voudrait ta peau ? dit mon ange gardien.
— On se calme. Je ne veux pas devenir parano moi aussi.
Il n’empêche. Et si l’annonce était façon de dire : “je vais apparaître, après avoir joui de ta trouille”...
Sur ce l’inévitable se produit. Une de mes relations me propulse en terrasse avec le premier apéro de la journée, tomate : pastis grenadine... Un super-coup de lotissement, zone non constructible revue par un maire ami. Heureusement qu’Alice n’entend pas ça. Je grogne quelques “oui-oui”, mais en fait, je ne me sors pas de cette histoire de François. Au troisième pastis, la puissance invitante s’inquiète :
— Tu n’as pas l’air dans ton assiette, toi... Un problème ?
Pas question d’avouer que je retrouve l’instinct de ma mère (institutrice garante de l’hygiène collective !) : les staphylocoques, elle les voyait à l’œil nu. Moi, c’est les assassins. Par exemple, ce type qui passe en me regardant, comme on dit ici, avec un air de deux airs. Mais non, il ne ressemble pas à François, pour autant que je m’en souvienne. Le problème c’est que je m’en souviens mal. Et il a pu changer, François, surtout s’il ne porte pas la blouse bleue, le foulard rouge et blanc et la haute casquette noire de Tchantchès...
Je file au parking, j’arrache ma voiture au grand bonheur de trois voitures marseillaises en attente que je laisse se battre et, à travers lavandes, blés, et coquelicots qui font un sacré retour en force, je reprends le chemin de ma résidence perchée.
Juste avant d’arriver, je croise une Mercedes, plaque d’immatriculation blanche, avec des lettres rouges. Merde, je ressens de mauvaises vibrations.
Je laisse ma voiture au petit parking sous le rempart. On ne peut pas passer en voiture dans les trois rues du village, trop étroites. Le parking est vide. Mes Néerlandais ont filé pour la journée. Je remonte la rue. Devant ma porte, une petite masse noire. On dirait un chat crevé.
Un agneau noir.
Ce doit être la chaleur. J’ai un haut-le-cœur. Un coup monté, un coup monté d’Alice et de François, à tous les coups. Je vais aller dire deux mots à Alice.
Sur le plateau, juste avant le ravin, il y a le petit bois de Mejans. Et du bois sort la Mercedes, derrière moi, juste au moment où je passe. Elle me colle, me colle, accélère, et je pars dans le grand ravin...

Un commentaire de la revue Encre Noire : "Mr René Merle, pourtant résidant dans le sud de la France, rend à merveille hommage au parler et à la culture wallonne (et liégeoise en particulier)..."

Tchantchès et Nanesse, deux personnages emblématiques de la cité. 


Notes

[1Noir Mouton

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