Categories

Accueil > Regards sur le monde contemporain > Amérique latine > Fausta, la teta asustada

Fausta, la teta asustada

lundi 3 juin 2019, par René Merle

Quand la guerre civile empoisonne l’âme et le corps


« A pesar de que la película es un universo construido, tiene tantas conexiones con la realidad que, de alguna manera, es también real ».
Claudia Llosa

Quand on est prend de l’âge, et du grand, on aime bien naturellement savourer le présent, mais la propension est forte de revenir à de bons moments du passé. Il en va ainsi sur ce site, amis lecteurs, où je reviens souvent à des thèmes et des articles qui ont nourri mes blogs précédents.

Ainsi du cinéma.
Je suis donc revenu avec grand plaisir et grande émotion à un des films péruviens qui m’ont le plus marqué, film maintes fois primé à l’international : Fausta, présenté en France avec seulement le sous titre La teta asustada [2009], (« Le sein », ou plutôt « la tétée terrorisée ». Titre de la version française : Fausta).

Je me suis toujours méfié du regard « cultivé » porté de l’extérieur, en exotisme paternaliste ou méprisant, sur la réalité de la vie populaire, et ce encore plus lorsqu’il s’agit de la vie de pays pour nous bien lointains.
J’aurais pu appliquer cette défiance à ce film que proposa la jeune réalisatrice Claudia Llosa [1976] : fille de la bourgeoisie cultivée de Lima (elle est notamment la nièce de Mario Vargas Llosa et du cinéaste Luis Llosa), éduquée entre Pérou et Etats-Unis, elle a choisi de vivre à Barcelone, après un début péruvien remarqué, (Madeinusa, 2006) et sa Teta asustada, qui lui donna une réputation internationale. Elle explore désormais d’autres horizons (ainsi No llores, vuela, 2014, film de langue anglaise tourné au Canada).

J’aurais d’autant pu appliquer cette défiance à La teta asustada que trois ans plus tôt son terrible Madeinusa avait connu un vrai succès, mais un succès très ambigu. Dans le huis-clos vénéneux d’un village quichua perdu dans l’altiplano, (« Manayaycuna » : l’endroit où l’on ne peut entrer), les trois jours saints de la fête de Pâques sont jours de transgression absolue (on bande les yeux de la statue du Christ). Et la très jeune Madeinusa (Magaly Solier, révélée par ce film), choisie pour incarner le Vierge, sait qu’elle devra subir à cette occasion l’inceste paternel. Le film fut reçu comme un avatar de la vision raciste du Pérou de la modernité sur les Andes à jamais étrangères et barbares, signant à jamais la séparation radicale de deux mondes. Les hispanophones liront avec intérêt à ce sujet :
Andes

Mais en fait ma défiance à l’égard de La teta assustada n’avait pas raison d’être. J’ai reçu ce film comme un grand film, profondément émouvant et stimulant.
Le thème est la terreur atavique des femmes devant la violence inhumaine qui a frappé leurs mères lors des abominables exactions partagées qui accompagnèrent l’insurrection maoïste andine (Sentier lumineux) de 1980-1992, et sa répression. La maladie, transmise par le lait maternel des femmes violées, leur vole leur âme et les empêche de vivre. La mère de Fausta a été violée et son père assassiné. Fausta, la jeune héroïne du film (magnifiquement interprétée par Magaly Solier [1] ), a voulu conjurer sa peur du viol en introduisant une pomme de terre dans son vagin, et vit avec ce secret honteux. Quasiment mutique, elle ne communique vraiment qu’avec sa mère, en quichua, et avec de douces chanson en quichua, qui contraste avec la dominance dorénavant absolue de l’espagnol chez ces Andins expatriés : l’espagnol est la clé de la modernité et de l’intégration, et le quichua est connoté d’infériorité ethnique par le racisme anti « indigène »).
Dans Madeinusa, la jeune fille violée par son père n’a qu’une idée : quitter cette pauvre, triste et violente localité, fermée au monde par sa langue et ses coutumes ancestrales, pour gagner Lima, symbole de l’altérité absolue et de la modernité. Le nom même de la jeune fille porte ironiquement cette aspiration : « Made in Usa »…
Mais, dans La teta asustada, suivant sa mère, l’héroïne a depuis longtemps quitté les hautes terres pour vivre auprès d’un oncle installé dans un « barrio » populaire périphérique de Lima. La mère meurt, et, pour gagner l’argent nécessaire au retour du cercueil dans le village natal, Fausta accepte une place de domestique chez une grande bourgeoise pianiste de Lima. La lente narration évoque avec délicatesse le processus de délivrance, qui amènera Fausta à surmonter sa peur et à affronter la vie.

À mon avis, la réussite de ce film tient notamment au fait que le « barrio » excentré, bâti de bric et de broc, et Lima ne sont pas que décor sur lequel on plaque un cheminement individuel, ils en sont indissociables. Claudia Llosa renvoie par là au Pérou une des facettes de sa vérité : d’une part le souvenir des années terribles de « la guerre interne », ignoré par les jeunes générations urbaines, de l’autre l’appétit de vivre et le courage de cette très pauvre population andine chassée de la Sierra par la violence et la pauvreté, pour peupler les hauteurs pelées qui dominent la capitale, hauteurs sans eau potable et sans tout à l’égout.
L’oncle qui héberge Fausta est un très modeste organisateur de ces mariages où, au son de la « cumbia » peruana moderne de la côte, bien plus que dans celui du traditionnel « huayno » andin, éclate l’appétit de vivre des pauvres, dont Claudia Lora filme sans attendrissement le « mauvais goût » et l’imprégnation de la « modernité » médiatique.
Quel contraste avec la propriété où travaille Fausta, oasis de luxe et de verdure, monde clos barricadé aux portes d’un marché populaire de la capitale… L’humble mutisme de Fausta cohabite avec le mutisme hautain de la grande bourgeoise, qui marque de façon cruelle la différence de classe. Et c’est un jardinier qui patiemment, dans son quichua natal, qui apprivoisera la jeune fille, jusqu’à ce que l’oncle, dans un simulacre d’étouffement, l’oblige à respirer, aux deux sens du mot, et déclenche la salvation finale.

Vous trouverez l’abondants compte rendus en espagnol sur le Net, et quelques critiques françaises : la belle critique de Critikat contraste avec la bouderie dédaigneuse de Télérama. (Voir sur le net).

Notes

[1Actrice et chanteuse péruvienne, elle fu nommée artiste Unesco-Paix

Répondre à cet article