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Alphonse Grignon : conscientiser et organiser la classe ouvrière

dimanche 9 juin 2019, par René Merle

Vers un mouvement ouvrier autonome, à côté du républicanisme


Ce texte de l’ouvrier tailleur Alphonse Grignon est bien connu des historiens du mouvement ouvrier, et des quelques philosophes qui s’y sont intéressés (cf. Jacques Rancière). Il n’est cependant pas inutile de le donner à lire à des amis à qui il aurait pu échapper.
Il ne s’agit pas ici d’une théorisation en chambre coupée de la fameuse praxis !
Praxis politique : bien que privé du droit de vote par la censitaire Monarchie de Juillet, Grignon est citoyen, il affiche à la fin de sa brochure sa qualité de membre de la Société des Droits de l’Homme, façade (provisoirement) légale du mouvement républicain clandestin ; il fait partie de ses instances dirigeantes ; au moment de la parution de son texte, dans le débat d’orientation décisif de l’automne 1833, Grignon soutient les néo babouvistes [cf. la rubrique "néo babouvistes" dans Histoire ], qui l’emportent sur les républicains sans fibre sociale ; est créé un comité de propagande chargé de la conscientisation et de l’organisation ouvrières.
Praxis professionnelle : Grignon fait partie de ce prolétariat de l’atelier parisien, où, bien avant celle du prolétariat de l’usine, s’affirme une première conscience ouvrière ; les jambes repliées, et presque atrophiées, sur son estrade basse, il use ses yeux et son dos dans l’interminable journée de travail.
Praxis sociale : dans le bouillonnement de ces premières années Trente, Grignon est sans doute celui qui montre le plus nettement la nécessité de l’organisation ouvrière, au niveau de la corporation d’abord, mais aussi, bien plus largement, au niveau de tous les corps de métiers, liés par une solidarité de classe et donc par une organisation de classe. L’opposition de classe est ici posée de façon chimiquement pure : les exploiteurs, les riches, la justice et la force armée à leur service, maintiennent les travailleurs en dehors de la sphère "normale" de la vie sociale ; ils ne les considèrent pas, et ils osent l’affirmer, en hommes comme les autres. Par là même, ces travailleurs qui, selon la belle expression de Grignon, disputent leur vie aux riches, ne peuvent que leur opposer, non seulement leurs revendications, mais encore une conscience spécifique, extérieure aux valeurs dominantes de la société bourgeoise.
(À cet égard, revenir sur ce texte nous interroge sur le lent processus d’intégration qui fera passer la classe ouvrière du OFF au IN, et noiera la conscience de classe dans l’individualisme et le partenariat. Interrogation essentielle aujourd’hui, alors que les acquis sociaux d’un siècle et demi de luttes sont systématiquement attaqués, sans que s’affirment encore, dans la riposte, une conscientisation et une organisation de masse extérieures au système.)
Plongés dans une misère généralisée dont beaucoup de salariés du monde "occidental" aujourd’hui ne peuvent avoir idée, taraudés par un appétit de culture qui surprendrait bien de nos "djeunes", les ouvriers auxquels s’adresse Grignon trouvent devant eux, répétons-le, non seulement la réalité de l’exploitation et l’égoïsme des riches, mais aussi la justice et la force armée du pouvoir politique au service des nantis. D’où la conclusion logique qu’il faut lutter sur les deux fronts, politique et social. Séparer lutte sociale et lutte politique apparaît une argutie coupée de la réalité. Mais l’horizon premier n’est pas la République, encore moins la transformation radicale de la société : il est celui, primordial pour des travailleurs aux abois, des moyens immédiats d’améliorer leur condition.
En octobre 1833, au lendemain immédiat de la parution de son texte, Grignon est à l’œuvre dans la fusion des trois organisations d’ouvriers tailleurs parisiens. La nouvelle association lance un "atelier national", embryon d’une coopérative de production, met en place des initiatives de solidarité, et organise enfin la grève des ouvriers tailleurs. En novembre, Grignon est arrêté avec de nombreux camarades. Il sera condamné à cinq ans de prison (trois ans en appel) comme "instigateur de coalition d’ouvrier".

Ce texte, imprimé et diffusé à Lyon en brochure par la jeune section locale de la Société des Droits de l’Homme, n’a pas été indifférent à la conscientisation des Canuts. Leur journal L’Écho de la Fabrique le publie à la veille de la grande insurrection de 1834. Il est également publié à Paris.

Réflexions d’un ouvrier tailleur sur la Misère des Ouvriers en général, La durée des journées de travail, Le taux des salaires, Les rapports actuellement établis entre les Ouvriers et les Maîtres d’ateliers, La nécessité des Associations d’Ouvriers comme moyen d’améliorer leur condition. Lyon, Imp. J.Perret, rue St. Dominique, n.13 [1833]

« Citoyens,
Sous un gouvernement qui ne permet pas qu’on enseigne à l’ouvrier sa destinée d’homme, qui fait insulter, par ses magistrats, la classe la plus nombreuse et la plus utile de la société ; qui prétend que nous ne sommes point hommes comme les autres (1), qui ne nous considère que comme l’instrument des jouissances du riche fainéant ; sous un gouvernement qui sacrifie si audacieusement les intérêts sacrés de l’humanité à la cupidité de ses souteneurs, il faudrait désespérer de notre avenir, si nous ne nous hâtions d’unir nos efforts contre ceux qui spéculent sur notre ignorance et notre misère ; il faudrait désespérer, si nous n’avions le sentiment de notre force et la volonté d’en user à notre profit ; nous avons de plus la raison, la justice et le concours de tous les hommes généreux qui se dévouent chaque jour au succès de la cause populaire.
[(1) note de Grignon : Me Persil, procureur-général, dans le procès du crieur public DELENTE, à l’audience du 10 octobre dernier, a dit : "Tout ce que la justice a fait contre la licence de la presse et contre les associations politiques serait perdu, si l’on pouvait peindre chaque jour à des ouvriers leur position, comparée à celle d’une classe d’hommes plus élevée de la société, en leur répétant qu’ils sont hommes comme eux, et qu’ils ont droit aux mêmes jouissances..."]

Cherchons donc, citoyens, les moyens d’améliorer notre malheureuse condition, et que chacun de nous sache endurer des privations, des souffrances passagères, braver même des dangers, lorsqu’il sera démontré qu’ils doivent avoir pour résultat l’avantage de tous ; c’est là le cachet du dévouement et de la fraternité.
En admettant que notre existence ne soit jamais compromise par la stagnation du commerce ou par la morte-saison, que nous soyons en tout temps suffisamment entretenus d’ouvrage, le prix de notre salaire est-il en rapport avec le prix de notre consommation ? peut-il suffire à tous nos besoins ? la durée de notre travail est-elle en rapport avec nos forces ? permet-elle à nos facultés de se développer ? Voilà les questions que nous ne devons jamais perdre de vue, quand nous échangeons nos services contre l’argent du maître.
Nous travaillons 14 et 18 heures par jour, dans l’attitude la plus pénible ; notre corps se déforme et se casse ; nos membres s’engourdissent et perdent leur agilité, leur vigueur ; notre santé se ruine, et nous ne quittons l’atelier que pour entrer à l’hôpital. Comment consacrer quelques heures de la vie à notre instruction ? Comment exercer notre intelligence, éclairer notre esprit, adoucir nos mœurs ? Il nous faut rester exposés au mépris des insolens (graphie de l’époque), à la friponnerie des hommes adroits, et, si l’excès de nos malheurs et de nos humiliations nous rend parfois violens (id.) et colères, on nous traite de brigands et de canaille ; alors il faut des lois martiales, des sergens (id.) de ville, des geôliers, des bourreaux pour comprimer ce peuple mutin et rebelle : telle a été jusqu’ici la justice des gouvernans (id.) et des riches ; l’ignorance mène à la dépravation, et ils voudraient que nous fussions dépravés pour donner cours à leur cupidité, sous des mesures apparentes d’ordre public.
Tous conviennent de la nécessité de l’instruction, et ils cherchent à nous abrutir par un travail qui absorbe à la fois notre temps, nos forces et nos facultés ; de même ils conviennent de la nécessité du travail, et ils vivent dans le loisir, ils se gorgent de superfluité : à nous seuls il est défendu de goûter le moindre plaisir. Pour nous, malheureux, le plaisir c’est un sommeil de quelques heures sur un grabat en lambeaux, dans un taudis humide.... Le plaisir ! mais nous ne sommes pas des hommes comme les autres ; travailler, toujours travailler, toujours produire sans jouir de rien, sans posséder seulement le nécessaire ! Notre salaire, insuffisant déjà pour le célibataire, ne peut nourrir une famille ; des alimens (id.) grossiers et malsains, des vêtemens (id.) incommodes, des guenilles, c’est tout ce qu’il peut nous procurer. Aussi le moindre accident qui vient occasionner une dépense imprévue ou suspendre notre travail, menace bientôt notre existence. Si notre ouvrage n’est pas bien exécuté, s’il n’est pas achevé à l’heure fixée, nous sommes victimes de retenues excessives, puis des reproches humilians (id.), des exigences tyranniques, voilà nos plaisirs. - Ne nous plaignons pas trop pourtant ; n’avons-nous pas une demi-journée de repos, le dimanche, après six jours et demi d’un travail homicide ? - Qu’il nous arrive ce jour-là le plus léger écart, ceux qui ne se refusent aucune jouissance, qui passent leur vie dans les fêtes et dans le libertinage du bon ton, ne manquent pas de nous accuser de dissipation et de débauche, nous qui n’avons jamais connu les douceurs de la vie domestique, nous qui sommes condamnés, soit à vivre dans un célibat monotone et désespérant, soit à élever nos enfants dans la plus affreuse misère ! Voyez ensuite avec quelle facilité les riches introduisent le désordre dans nos ménages, la corruption dans nos familles, ou nous ravissent jusqu’à notre dignité d’hommes, par des aumônes avilissantes.
Croyez-le bien, citoyens, c’est sous le masque de la générosité qu’ils parviennent à nous maintenir dans le dénuement le plus complet et dans la soumission la plus humble. Repoussons, avec fierté, tout ce qui n’est pas le fruit de notre travail ; mais exigeons le prix auquel il nous donne droit : ainsi, nous aurons une aisance indépendante du maître, et le maître fera supporter aux riches l’augmentation qui nous est nécessaire. Que les difficultés n’abattent pas notre courage : ne sommes-nous pas, par nos souffrances journalières, à l’épreuve de tous les dangers ? D’ailleurs il est plus facile qu’on le pense d’obtenir ce résultat.
En attendant qu’un gouvernement populaire soulage l’extrême pauvreté aux dépens de l’extrême opulence, par un meilleur système d’impôts et par une sage organisation du travail, unissons-nous pour resserrer les liens de la fraternité, pour fournir des secours aux plus nécessiteux d’entre nous, pour fixer enfin nous-mêmes le maximum de la journée du travail, et le minimum du prix de la journée : c’est-à-dire, pour prendre l’engagement de ne travailler que pendant le temps et pour le prix déterminé par nous ; appelons nos frères des autres corps d’état à suivre notre exemple : alors il faudra bien que le maître accepte la loi de l’ouvrier. Nous serons heureux, n’en doutez pas, dès que nous voudrons être les artisans de notre destinée. - Que si l’on nous conteste le droit de nous associer dans notre intérêt commun, bien qu’un arrêt récent (1) l’ait reconnu au profit des riches commissionnaires de roulage, poursuivons encore, dussions-nous, comme nos frères de Lyon, pousser ce cri de détresse : Vivre en travaillant, ou mourir en combattant.
[(1) Note de Grignon : Arrêt de la cour royale de Paris du 29 août 1833.]
Il faut que notre association soit assez forte, assez unie, pour résister aux prétentions de ceux qui nous exploitent, et pouvoir assurer à chacun de nous :
1° - Un salaire qui permette des économies pour la morte saison et les dépenses accidentelles ;
2° - Le temps de repos nécessaire à la santé et à l’instruction ;
3° - Des rapports d’indépendance et d’égalité avec les maîtres.
Il faut que nous puissions arriver progressivement à ne travailler que pendant dix heures au plus, et moyennant au moins cinq ou six francs par jour.
Bien des gens se récrieront sans doute contre nos projets ; ils trouveront notre demande exhorbitante (sic) : ne nous en étonnons pas : on accorde volontiers un traitement annuel de dix-huit cents francs et plus à un simple commis de bureau, pour un travail de six heures par jour, mais nous, pauvres mercenaires, on nous ôterait notre pain des mains si l’on osait. Cinq ou six francs par jour font une somme de 14 à 1.700 francs par an ; mais ne sommes-nous pas privés de travail, et par conséquent de salaire, pendant moitié de l’année ! Poursuivons donc sans avoir égard au blâme de nos ennemis.
Qu’une commission permanente soit chargés de recevoir les plaintes et les propositions, de prendre, sous sa responsabilité, telle mesure générale qu’elle croira conforme à nos intérêts, sauf notre ratification ; qu’elle se mette en rapport avec les divers comités des associations d’ouvriers ; qu’elle provoque la nomination d’un comité central dont l’action s’étendra sur tous les corps d’ouvriers à la fois ; qu’elle soit composée d’hommes honorables : leur mission exige des mœurs pures, de l’énergie et du dévouement ; ils auront ainsi de l’autorité parmi nous, et nous regarderons leurs avis comme des ordres.
Commençons d’abord par limiter la durée de nos journées de travail, convenons ensuite de ne plus consentir à aucune diminution de salaire, dans quelque circonstance que ce soit, de ne jamais souffrir qu’un de nos frères soit victime des injustices d’un maître, ou subisse quelque humiliation. Que le maître insolent soit privé de nos bras jusqu’à ce qu’il ait avoué ses torts ! Soyons justes aussi, laissons-le renvoyer honnêtement l’ouvrier qui ne lui convient plus : ce droit est réciproque. Il ne s’agit ici ni de récrimination, ni de vengeance, c’est notre dignité d’homme, c’est la vie que nous disputons aux riches.
Mais, citoyens, notre but serait loin d’être atteint, si nous bornions là l’action de notre commission ; en effet, si le prix de nos produits augmentait en raison de celui de notre salaire, nos 6 fr. par jour seraient bientôt insuffisans (graphie de l’époque) ; nos mesures ne peuvent donc être que provisoires. Il faut porter nos vues plus haut, remonter à la cause du mal, et nous préparer à la détruire. Ce sont moins les maîtres pour lesquels nous travaillons que les lois de notre pays qui s’opposent à l’amélioration de notre état ; ce sont ces impôts sur les objets de première nécessité qui nous enlèvent la plus forte partie de nos salaires ; ce sont ces monopoles qui nous interdisent l’entrée des professions lucratives. N’oublions donc pas que les riches seuls font la loi, et que nous ne pourrons nous affranchir définitivement du joug de la misère, qu’en exerçant, comme eux, nos droits de citoyen. Comme eux, nous devons participer au bonheur et aux jouissances de la vie ; car c’est nous qui leur procurons ces jouissances ; c’est dans nos rangs aussi qu’ils viennent chercher des bras et du courage pour protéger leurs domaines menacés ; nous sommes l’engrais des champs de bataille. Eh quoi ! nous avons le sentiment de nos malheurs, et nous resterions désunis, inactifs, à la merci de ceux qui nous oppriment et nous appauvrissent ? Quel serait donc l’avantage de la société, si la majorité laborieuse était éternellement la proie d’une minorité oisive et cupide ?
Citoyens, notre cause est la cause publique ; son triomphe est assuré, si nous savons persévérer au mépris de la misère et des persécutions.
GRIGNON, ouvrier tailleur, Membre de la Société des Droits de l’Homme."

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