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Le Moaï du British Museum

dimanche 9 juin 2019, par René Merle

La démarche Rapa Nui

Cf. : Rapa nui

La presse nous a appris récemment que, suite à une démarche initiée en 2018 par le Conseil des Anciens, les autorités de Rapa Nui, soutenues par le ministre chilien des biens nationaux, négocient avec le British Museum pour récupérer la moaï Hoa Hakananai’a [1], enlevé sans autorisation par la marine royale britannique en 1868, au moment où la population était en pleine déréliction [2], et offert à la reine Victoria.

British Museum, une bien triste place pour l’âme d’un peuple presque anéanti.
Les autorités britanniques avaient agi sans aucun mandat dans un territoire qui ne dépendait que formellement de l’Espagne, et qui avait reçu depuis sa « découverte » en 1722, la visite dévastatrice de différents navires européens. Il semble que les missionnaires français aient poussé les rares habitants à aider à l’extraction et au transport du monolithe de basalte [3]. En effet, les archéologues rapa nui pensent que ce moaï était alors le dernier à avoir eu un rôle rituel [4] et les missionnaires n’étaient pas fâchés de se débarrasser de ce symbole païen, au moment où les habitants abandonnaient les puissances protectrices qui n’avaient pu empêcher la catastrophe, et se convertissaient au catholicisme.

On peut évidemment classer cette demande parmi les informations pittoresques. Elle s’inscrit pourtant dans la démarche grandissante dans les pays ex-colonisés pour récupérer les biens culturels spoliés par les colonisateurs européens.
De nombreux biens culturels Rapa Nui sont disséminés dans musées du monde entier [5]. Et la demande des Rapa Nui s’inscrit dans cette demande.
Elle propose de substituer une réplique en pierre faite par un artisan actuel en échange de l’original du musée. Bref le corps visible interchangeable satisferait le visiteur londonien, mais le corps originel, réceptacle du Mana, de l’esprit de la lignée, regagnerait la terre qu’il n’aurait jamais dû quitter.
On ne peut que comprendre, et approuver.

Ajoutons seulement que, à la différence de demandes de restitutions émanant de pays anciennement colonisés, comme les pays africains, la démarche actuelle est accompagnée par les autorités chiliennes. Or, c’est le Chili, dont on connaît le nationalisme ombrageux, mais anglophile, qui prit plus que rudement possession de l’île polynésienne en 1888 [6] et la spolia allègrement.
Ainsi deux moaïs furent transportés en Chili continental. Retrouveront-ils eux aussi leur place originelle ?

Notes

[1« L’ami caché, volé »

[21500 hommes, soit une grande partie des 4000 habitants, avaient été enlevés en 1862 par des navires négriers péruviens pour les employer à extraire le guano. Grâce aux prêtres de la mission catholique de Tahiti et du consul de France à Lima, les survivants furent rapatriés en 1864, mais propagèrent une épidémie de variole qui faillir exterminer totalement la population : une centaine seulement survécurent, qui sont à l’origine des Rapa nui autochtones actuels.

[3Ce qui n’est pas le cas de la plupart des moais, en tuf volcanique. Celui-ci portait encore des traces de peinture blanche et noire

[4À la différence des autres moaïs, il porte au dos des symboles relatifs au culte de l’homme oiseau, et à l’épaule une représentation cosmologique unique parmi les moaïs, et ce dos faisait face vers le village.

[5Le moaï qui orne la couverture de mon polar Te pito o te Henua, le Nombril du Monde est en fait une réplique installée à Marseille, boulevard Schloesing

[6L’île fut bradée à des éleveurs britanniques et la population résiduelle parquée dans une enclave barbelée, qu’elle partagea avec les déportés politiques

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