Categories

Accueil > Idéologies du mouvement social sur le long XIXe siècle > Banquisme > 1834, Blanqui communiste

1834, Blanqui communiste

lundi 10 juin 2019, par René Merle

Le Libérateur, journal des opprimés


En février 1834, la Monarchie de Juillet va sur ses quatre ans, et Blanqui sur ses vingt-neuf ans. Depuis les journées de Juillet, l’ancien Carbonaro, l’étudiant en droit militant républicain, est devenu "révolutionnaire professionnel". Il fréquente les néo-babouvistes et s’imprègne de leurs idées. Il vient de créer Le Libérateur, journal des opprimés, qui se propose d’œuvrer "pour la réforme sociale par la République". Le premier numéro est publié le 2 février 1834. Le texte que vous pouvez lire ci-dessous aurait dû paraître dans un numéro ultérieur. Il ne paraîtra pas, et pour cause : le prospectus de lancement du journal a été saisi, le gérant mis en prison. Et le n°1 demeurera unique. Ce texte a été largement popularisé par la suite. (Sur Blanqui, cf. Alphonse Blanqui, Textes choisis. Préface et notes par V.P.Volguine, Éditions sociales, 1971).
On mesurera le chemin parcouru par Blanqui depuis ses déclarations de
1832, et particulièrement celle sur la première insurrection des Canuts : dorénavant l’antagonisme de classe entre les fabricants et les canuts est clairement posé.
Le 9 avril 1834 éclatera la seconde insurrection des Canuts, soutenue dans la capitale par une insurrection républicaine, brisée dans le sang (massacre de la rue Transnonain).

« Qui fait la soupe doit la manger
La richesse naît de l’intelligence et du travail, l’âme et la vie de l’humanité. Mais ces deux forces ne peuvent agir qu’à l’aide d’un élément passif, le sol, qu’elles mettent en œuvre par leurs efforts combinés. Il semble donc que cet instrument indispensable devrait appartenir à tous les hommes. Il n’en est rien. Des individus se sont emparés par ruse ou par violence de la terre commune, et, s’en déclarant les possesseurs, ils ont établi par des lois qu’elle serait à jamais leur propriété, et que ce droit de propriété deviendrait la base de la constitution sociale, c’est-à-dire qu’il primerait et au besoin pourrait absorber tous les droits humains, même celui de vivre, s’il avait le malheur de se trouver en conflit avec le privilège du petit nombre. Ce droit de propriété s’est étendu, par déduction logique, du sol à d’autres instruments, produits accumulés du travail, désignés par le nom générique de capitaux. Or, comme les capitaux, stériles d’eux-mêmes, ne fructifient que par la main-d’œuvre, et que, d’un autre côté, ils sont nécessairement la matière première ouvrée par les forces sociales, la majorité, exclue de leur possession, se trouve condamnée aux travaux forcés, au profit de la minorité possédante. Les instruments ni les fruits du travail n’appartiennent pas aux travailleurs, mais aux oisifs. Les branches gourmandes absorbent la sève de l’arbre, au détriment des rameaux fertiles. Les frelons dévorent le miel créé par les abeilles. Tel est notre ordre social, fondé par la conquête, qui a divisé les populations en vainqueurs et en vaincus. [1]
Oui ! le droit de propriété décline. Les esprits généreux prophétisent et appellent sa chute. Le principe essénien de l’égalité le mine lentement depuis dix-huit siècles par l’abolition successive des servitudes qui formaient les assises de sa puissance. Il disparaîtra un jour avec les derniers privilèges qui lui servent de refuge et de réduit. Le présent et le passé nous garantissent ce dénouement. Car l’humanité n’est jamais stationnaire. Elle avance ou recule. Sa marche progressive la conduit à l’égalité. Sa marche rétrograde remonte, par tous les degrés du privilège. Jusqu’à l’esclavage personnel, dernier mot du droit de la propriété. Avant d’en retourner là, certes, la civilisation européenne aurait péri. Mais par quel cataclysme ? Une invasion russe ? C’est le Nord, au contraire, qui sera lui-même envahi par le principe d’égalité que les Français mènent à la conquête des nations. L’avenir n’est pas douteux. Disons tout de suite que l’égalité n’est pas le partage agraire. Le morcellement infini du sol ne changerait rien, dans le fond, au droit de propriété. La richesse provenant de la possession des instruments de travail plutôt que du travail lui-même, le génie de l’exploitation, resté debout, saurait bientôt, par la reconstruction des grandes fortunes, restaurer l’inégalité sociale. L’association, substituée à la propriété individuelle, fondera seule le règne de la justice par l’égalité. De là cette ardeur croissante des hommes d’avenir à dégager et mettre en lumière les éléments de l’association. Peut-être apporterons-nous aussi notre contingent à l’œuvre commune. »

Notes

[1C’était la thèse de l’historiographie libérale : la noblesse descend des conquérants germaniques abattus sur le peuple gallo-romain

Répondre à cet article