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Communistes néobabouvistes - De l’utopie communiste

samedi 8 décembre 2018, par René Merle

ou du néo-babouvisme sur ce site.

Hier, à la veille d’un samedi où tout peut basculer, un ami me faisait remarquer que, touche à tout que je suis, il y aurait peut être plus urgent à dire et à faire dans la situation de crise que nous vivons, que nourrir la rubrique pompeusement appelée Idéologies du mouvement social sur le long XIXe siècle par des articles consacrés au communisme néo-babouviste, ce mouvement né à la fin des années 1830 en se dégageant du mouvement républicain démocrate révolutionnaire, et qui s’est tari, sans descendance directe, dans les désillusions de la Seconde République et la mise au pas sanglante du mouvement ouvrier [1].

Et pourtant…

En 1796, à contre courant absolu de l’état de la société post révolutionnaire, Babeuf voulait réaliser le bonheur commun en libérant les hommes de la propriété ! Il y laissera sa vie en 1797.
Mais il en alla autrement quarante ans après, avec l’avènement du nouveau régime bourgeois, se posa directement et autrement la question sociale.

Dans le monde de la blouse des ateliers et de l’habit noir élimé des intellectuels besogneux, dans la lutte, parfois insurrectionnelle, dans l’opposition frontale aux Puissants et aux Exploiteurs, quelques militants aux idéologies diverses (chrétiens, déistes, matérialistes), s’unirent dans la conviction que la République dont ils rêvaient réaliserait l’égalité totale (économique, sociale et politique), par l’instauration de la propriété collective des biens, des travaux et des jouissances, tant au plan communal qu’au plan national, la Communauté. République nationale qui deviendrait nécessairement République universelle, où chacun, loin de s’enclore dans des communautés icariennes fermées (comme le tentaient les disciples de Cabet partant pour le Texas) [2], pourrait par le déplacement et le voyage découvrir le monde et découvrir les autres.

Ces communistes néo-babouvistes arrivèrent à se compter par milliers. Mais ils ne parvinrent pas à rencontrer et à structurer une force sociale capable de mener à bien leur projet. Au même moment, Engels, bon connaisseur d’une Angleterre déjà entrée dans le monde de l’industrie moderne, voyait dans le prolétariat de l’usine et non plus celui des ateliers éparpillés le puissant vecteur de la Révolution, pacifique ou pas : article 34. Il ne pouvait en aller ainsi dans une France pré-capitaliste et très majoritairement rurale.

Fort bien, me direz-vous, mais quel rapport avec aujourd’hui ?
Pour mon compte, je crois qu’en redonnant aux mots « commun, commune, communauté » tout leur plein sens premier, et en les unissant dans le néologisme « communisme », ces militants que les bien-pensants de l’époque traitèrent en illuminés dangereux, ont témoigné d’un espoir qui ne pouvait pas encore, hélas, advenir. Ce « communisme » avait pratiquement disparu après 1850 pour faire place au socialisme, à la social-démocratie. Et l’on sait que s’il est reparu avec la révolution russe, puis la révolution chinoise, il est marqué à jamais par l’usage qui en a été fait en U.R.S.S et qui en est fait en Chine.
Aujourd’hui, alors que le monde, entièrement dominé par le néo capitalisme, est gros d’une apocalypse (écologique, économique, guerrière), comment ne pas penser, ce qui n’exclut en rien la recherche de solutions concrètes immédiates de résistance et de progrès, que l’idéal fraternel et universel des communistes néo-babouvistes, dans l’appropriation collective des moyens de production, peut être porteur d’avenir en lui donnant sens commun.

Et ce d’autant plus que l’œuvre d’individualisation mue par le système capitaliste désintègre les vieilles solidarités, et particulièrement les solidarités ouvrières. Relisons le philosophe italien Costanzo Preve :
« En premier lieu, il faut dire que la dynamique du capitalisme n’est pas du tout une dynamique d’« intégration » de la classe ouvrière et salariée en général, mais au contraire une dynamique de sa « désintégration », vers l’individualisation, l’éparpillement, l’impuissance et la subalternité politique. La différence entre les deux termes est très grande, et il est tout à fait dommageable qu’on ne la perçoive pas comme telle. Quiconque parle d’« intégration » parce que les salariés commencent à acquérir des automobiles, des téléviseurs, des machines à laver et des téléphones endosse une approche moralisatrice-misérabiliste, comme si les salariés devaient rester éternellement pauvres et purs. Âneries que cela. Le système capitaliste de consommation n’« intègre » pas mais « désintègre » les identités collectives précédentes , les reconstruisant sur la base de niveaux différenciés de consommation puis en concédant des formes de socialisation inoffensives (enterrements, stades, concerts, etc.) » [3].

Je continuera donc, à l’occasion, à évoquer sans remords les communistes néo-babouvistes sur ce site.

Notes

[1Je signale à nouveau aux non-initiés deux lectures indispensables :Alain Maillard, La communauté des égaux. Le communisme néo-babouviste dans la France des années 1840, Éditions Kimé, 1999. Jacques Grandjonc, Communisme/Kommunismus/Communism. Origine et développement international de la terminologie communautaire prémarxiste des utopistes au néo-babouvistes 1785-1842, Paris, Éditions des Malassis, 2013

[2On peut évoquer aussi les communautés nées de notre après Mai 68

[3Constanzo Preve, Histoire critique du marxisme, Armand Collin, 2011

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