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Altaroche, chanson, 1833

lundi 10 juin 2019, par René Merle

Chanson « Le Prolétaire », propagande blanquiste

Agénor Altaroche (né en 1811), étudiant en droit devenu journaliste satirique (il sera rédacteur en chef du Charivari depuis 1834) et chansonnier républicain mordant. Il collabore à la propagande blanquiste.
Ses sympathies pour la Société des Droits de l’Homme, si active à Lyon, expliquent ses contacts avec la ville des Canuts.

Peu avant la grande insurrection lyonnaise d’avril 1834, le journal des Canuts, L’Écho de la Fabrique (27 octobre 1833, n°43) avait publié sa chanson Le Prolétaire.

Malgré l’écrasement de l’insurrection, le texte ne sera pas oublié. Altaroche le donne dans ses Chansons et vers politiques, Paris, Pagnerre, 1835.
Voici comment il présente ses couplets dans la préface :
« Nés du journalisme, ils garderont le cachet du journalisme
 ; - ici les allures et la terminologie de la charge, lorsqu’ils auront été faits pour la presse légère et moqueuse ; - là, leur simplicité parfois triviales, lorsqu’ils auront été destinés à la presse populaire ou aux réunions politiques du prolétariat. Aucun de ces morceaux n’a été une œuvre d’art réfléchi ; tous sont des produits d’active propagande. Si l’homme de parti a quelquefois pu être poète, tant mieux ; mais il a voulu avant tout être homme de parti. »
On le retrouve réédité par exemple à la veille de la révolution de 1848. Ainsi dans Le Prolétaire, Journal politique, social et littéraire, Poitiers, n°1, 3 mars 1847, et dans d’autres feuilles du temps.
La tonalité de la chanson, en effet, annonce les événements de 1848.
Ce n’est pas l’exploitation de classe qui est ici dénoncée, mais, de façon véhémente, l’injustice d’une société où les producteurs s’échinent et se sacrifient au profit des oisifs, seuls détenteurs du droit de vote, et récupérateurs de révolutions (cf. au dernier couplet, l’allusion aux Trois glorieuses de 1830, où le peuple insurgé avait tiré les marrons du feu pour la bourgeoisie orléaniste).
On comparera l’impact de cette protestation reprise en 1847, avec la protestation, mais protestation résignée, que donne Pierre Dupont en cette même années 1847. Pierre Dupont, "Le chant des Ouvriers"

Le Prolétaire, air : Verse, verse le vin de France, etc.

Prolétaire ! voici le jour !
C’est assez dormir : le temps presse ;
Le travail doit avoir son tour.
Pour toi le repos c’est paresse,
C’est paresse !
Quand le riche sommeillera
Pendant la matinée entière,
Ton bras endurci gagnera
Tout juste le pain nécessaire
Pour alimenter ta misère !
Allons, sème bon, prolétaire,
C’est l’oisif qui récoltera.

Au milieu de rudes travaux,
Le vin serait d’utile usage :
Il procure l’oubli des maux :
Il rend la force et le courage,
Force et courage.
Quand le riche à sa table aura
Le bordeaux, l’aï, le madère,
Ta lèvre ne s’humectera
Que d’aigre piquette ou de bière
Qui paie autant à la barrière !
Allons, sème bon, prolétaire,
C’est l’oisif qui récoltera !

Lorsque la loi te fait majeur,
Surgit une dette nouvelle,
Le capitaine recruteur
Sous les drapeaux déjà t’appelle,
Il t’appelle.
Quand le riche s’affranchira
A prix d’or, de ce joug sévère,
C’est ton corps qui le subira,
Et tu quitteras ton vieux père
Pour marcher le pas militaire !
Allons, sème bon, prolétaire,
C’est l’oisif qui récoltera !

Epoux et père, un jour tu veux,
Dans ta sage sollicitude,
Voir tes enfans* (graphie de l’époque) laborieux
Vouer leur jeunesse à l’étude,
A l’étude.
Du riche quand le fils sera
D’un collège pensionnaire,
Bien heureux le tien se croira
Si, dans une école primaire,
Il trouve alphabet et grammaire !
Allons, sème bon, prolétaire,
C’est l’oisif qui récoltera !

Quand le premier du mois paraît,
Survient un percepteur avide ;
Et le recors est là tout prêt,
Si par malheur ta bourse est vide,
Ta bourse est vide.
Cet impôt, que ta main paîra
Aux dépens de ton nécessaire,
Le riche seul le votera ;
Car tu n’as qualité pour faire
Ni ton député, ni ton maire...
Allons, sème bon, prolétaire,
C’est l’oisif qui récoltera !

Quand la mort, unique pouvoir
Devant qui l’égalité règne,
A vos portes viendra le soir
Apposer sa lugubre enseigne,
Sa noire enseigne,
Un cortège nombreux suivra
Du riche le char funéraire ;
Mais ton chien seul te conduira,
Sur ton humble et triste civière,
Jusqu’à ta demeure dernière !
Allons, sème bon, prolétaire,
C’est l’oisif qui récoltera !

Au nom du plus saint des devoirs,
Tonne un jour le canon d’alarme !
Tes bras velus et les doigts noirs
Sauront seuls soulever une arme,
Brandir une arme.
Puis, quand bientôt s’amortira
L’éclat de foudre populaire,
Alors le riche sortira
De sa retraite salutaire
Gueusant un effronté salaire !
Allons, sème bon, prolétaire,
C’est l’oisif qui récoltera !

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