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Péguy le nouvel âge

lundi 10 juin 2019, par René Merle

Le monde de ceux qui ne croient plus à rien

Péguy écrivait en juillet 1910, à la veille de la grande catastrophe [1] :
« […] Nous sommes les derniers. Presque les après-derniers. Aussitôt après nous commence un autre âge, un tout autre monde, le monde de ceux qui ne croient plus à rien, qui s’en font gloire et orgueil.
Aussitôt après nous commence le monde que nous avons nommé, que nous ne cesseront pas de nommer le monde moderne. Le monde qui fait le malin. Le monde des intelligents, des avancés, de ceux qui savent, de ceux à qui on n’en remontre pas, de ceux à qui on n’en fait pas accroire. Le monde de ceux à qui on n’a plus rien à apprendre. Le monde de ceux qui font le malin. Le monde de ceux qui ne sont pas des dupes, des imbéciles. Comme nous. C’est-à-dire : le monde de ceux qui ne croient à rien, pas même à l’athéisme, qui ne se dévouent, qui ne se sacrifient à rien. Exactement : le monde de ceux qui n’ont pas de mystique. Et qui s’en vantent. Qu’on ne s’y trompe pas, et que personne par conséquent ne se réjouisse, ni d’un côté ni de l’autre. Le mouvement de dérépublicanisation de la France est profondément le même mouvement que le mouvement de sa déchristianisation. C’est du même mouvement profond, d’un seul mouvement, que ce peuple ne croit plus à la République et qu’il ne croit plus à Dieu, qu’il ne veut plus mener la vie républicaine, et qu’il ne veut plus mener la vie chrétienne, (qu’il en a assez), on pourrait presque dire qu’il ne veut plus croire aux idoles et qu’il ne veut plus croire au vrai Dieu. […] »
Dieu ( ?) sait que je partage pas la foi de Péguy, et sa désespérance devant la déchristianisation. Mais il est de fait que cette déchristianisation est allée de pair chez nous avec ce que Marx résumait de cette phrase terrible à propos de la bourgeoisie capitaliste : « Elle a noyé les frissons sacrés de l’extase religieuse, de l’enthousiasme chevaleresque, de la sentimentalité petite-bourgeoise dans les eaux glacées du calcul égoïste » [2]. Et il n’est pas moins patent que cette disparition de l’espérance religieuse (qu’il ne faut en rien confondre avec l’opposition systématique de l’Église à la République à partir de 1870) s’est aussi accompagnée d’un rabougrissement de la faculté d’être attentif aux autres et d’espérer un vrai destin collectif, bref s’est accompagnée d’un désamour avec l’initiale mystique républicaine (qu’il ne faut pas confondre, elle, avec l’endoctrinement bien encadré de la Troisième République).
Mort au combat en 1914, Péguy n’a pas pu vivre la naissance et l’essor de cette nouvelle mystique qui a embrasé des millions d’opprimés, et des millions de justes : le communisme.
À son tour, la mystique communiste a disparu, remplacée partout, ou presque, par un individualisme dépolitisé lié à la disparition de la cohésion ouvrière et à la disparition physique de la petite paysannerie. Ce sont d’autres cohésions de socialisation qu’a mis en place la néo société capitaliste « libérale ». Le philosophe marxiste italien a résumé cela en quelques phrases définitives [3] : « En premier lieu, il faut dire que la dynamique du capitalisme n’est pas du tout une dynamique d’« intégration » de la classe ouvrière et salariée en général, mais au contraire une dynamique de sa « désintégration », vers l’individualisation, l’éparpillement, l’impuissance et la subalternité politique. La différence entre les deux termes est très grande, et il est tout à fait dommageable qu’on ne la perçoive pas comme telle. Quiconque parle d’« intégration » parce que les salariés commencent à acquérir des automobiles, des téléviseurs, des machines à laver et des téléphones endosse une approche moralisatrice-misérabiliste, comme si les salariés devaient rester éternellement pauvres et purs. Âneries que cela. Le système capitaliste de consommation n’« intègre » pas mais « désintègre » les identités collectives précédentes , les reconstruisant sur la base de niveaux différenciés de consommation puis en concédant des formes de socialisation inoffensives (enterrements, stades, concerts, etc.) »

Notes

[1Charles Péguy, Douzième cahier de la onzième série, « Notre jeunesse », Cahiers de la Quinzaine, Paris, 8, rue de la Sorbonne. Juillet 1910

[2Le Manifeste du Parti communiste, février 1848

[3Constanzo Preve, Histoire critique du marxisme, Armand Collin, 2011

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