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Blanqui 1835 – « Propagande démocratique »

mardi 11 juin 2019, par René Merle

Un regard sur les trois publications blanquistes de 1835

Le texte que l’on lira ci-dessous date de 1835. Blanqui a trente cinq ans, et déjà un long passé de luttes : carbonaro et républicain révolutionnaire très actif sous la Restauration (il fut plusieurs fois blessé dans des manifestations), où il fut étudiant en droit, enseignant, puis journaliste au Globe du Saint-Simonien Pierre Leroux ; insurgé des Trois Glorieuses de 1830, cruellement déçu par le tour de passe passe des bourgeois orléanistes qui tirent les marrons du feu de l’insurrection populaire ; militant dorénavant de la républicaine Société des Amis du Peuple, lié à Buonarroti et à ses disciples néo-babouvistes, et le payant de deux emprisonnements entre 1831 et 1834. En 1834, il participe à l’insurrection durement réprimée (massacre de la rue Transnonain), et il adhère bientôt à la Société secrète dite des Familles (structurée en groupes de cinq : les "familles") que vient de fonder le propagandiste républicain Hadot-Desages. Mais constamment il essaie de populariser ses idées par la publication, et notamment celle du journal.
C’est donc un homme totalement impliqué à la fois dans l’action clandestine, dans l’action insurrectionnelle, et dans l’action de propagande, qui signe avec Hadot-Desages cet appel à l’éducation politique et citoyenne d’un peuple aliéné.
On me dit souvent : tu vis dans le passé, et ton site ne parle que du passé... Peut-être. Mais il s’agit d’un passé dont les échos actuels sont évidents : la liberté d’expression, durement conquise, existe désormais depuis longtemps, mais si les formes de l’aliénation que dénonce Blanqui sont différentes, l’aliénation, (due à la pression médiatique, au conformisme, quand ce n’est pas au sauvage individualisme, inhérents au système économique et social actuel) est plus que jamais présente ; et donc, en réponse indispensable, ces évocations du passé participent du travail tous terrains de désaliénation...

Propagande démocratique. Imprimerie de L.-E.Herhan, rue Saint Denis, 380. [1835]
Prospectus

« Citoyen,
Les sympathies des masses, retrempées par un système de terreur, se réveillent plus vives ; c’est un ressort rendu plus énergique par la compression et qui ne demande qu’à se détendre. C’est à nous de favoriser le mouvement d’expansion. Si les doctrinaires ont pu se flatter d’écraser la démocratie sans retour, c’est que la dernière catastrophe leur a permis d’arrêter la propagande. [1]
Rétablissons-là et marchons en avant.
Car l’aristocratie est impuissante à lutter contre les Républicains par les principes. Si la presse est encore une arme entre ses mains, c’est qu’elle s’en sert pour calomnier ; tandis que nous, par le seule force de nos doctrines d’égalité et de fraternité, nous sommes sûrs d’entraîner les masses.
Mais il faut que notre voix parvienne jusqu’à elles.
Unissons donc nos efforts, citoyen, pour détruire le plus odieux des monopoles, le monopole des lumières. Prouvons aux prolétaires qu’ils ont droit à l’aisance avec la liberté, à l’éducation gratuite commune et égale, à l’intervention dans le gouvernement, toutes choses qui leur sont interdites. [2]
Comme vous le voyez, citoyen, nous avons bien moins en vue un changement politique qu’une réforme sociale [3]. L’extension des droits politiques, la réforme électorale, le suffrage universel peuvent être d’excellents choses, mais comme moyens seulement, et non comme but ; ce qui est notre but, à nous, c’est la répartition égale des charges et des bénéfices de la société ; c’est l’établissement complet du règne de l’égalité. Sans cette réorganisation radicale, toutes les modifications de forme dans le gouvernement ne seraient que mensonges, toutes les révolutions que comédie jouée au profit de quelques ambitieux.
Mais il ne suffit pas de déclarer vaguement les hommes égaux ; il ne suffit pas de combattre les calomnies des méchans [graphie de l’époque], de détruire les préjugés, les habitudes de servilité soigneusement entretenues dans le peuple ; il faut remplacer dans son cœur ces préjugés par des principes ; il faut convaincre les prolétaires que l’égalité est possible, qu’elle est nécessaire ; il faut les pénétrer du sentiment de leur divinité et leur montrer clairement quels sont leurs droits et leurs devoirs.
Telle doit être la direction de nos efforts ; ils ne seront efficaces qu’avec le concours de tous les républicains : nous venons faire appel à leur dévouement et leur demander une coopération active et désintéressée.
Comme il est évident que des écrits nouveaux rédigés par une plume républicaine, dans le but que nous venons d’indiquer, seraient l’objet de perpétuelles tracasseries, quelle que fût leur modération, nous avons résolu de mettre en défaut l’acharnement de la police. Ce qui nous importe d’abord, c’est d’éclairer les masses. Or, les poursuites, l’emprisonnement, les amendes auraient bien vite brisé nos efforts, malgré tout ce que le patriotisme peut nous inspirer de persévérance. [4]
Nous nous bornerons simplement à propager par la réimpression des fragmen (id.) des meilleurs ouvrages publiés dans l’intérêt du peuple, ouvrages qui circulent librement depuis long-temps (id.).
Nous choisirons ceux qui traitent avec le plus de clarté les grandes questions d’ÉGALITÉ et de LIBERTÉ ; ceux qui tendent à établir comme seule base des institutions sociales le principe de la FRATERNITÉ des hommes, et comme seule garantie de leur durée la responsabilité du pouvoir [5].
Si les idées développées par ces divers écrits ne sont pas toujours empreintes d’actualité, autant que le pourraient désirer les esprits les plus avancés dans les questions d’avenir, on réfléchira que nous réimprimons et que l’instruction populaire est tellement en souffrance, que des vérités vieilles pour l’homme éclairé sont toutes neuves pour le prolétaire.
Les écrits que nous publierons auront 4 pages in-12, ils paraîtront irrégulièrement, de manière à former au bout de l’année une brochure de 96 pages.
Pour 1 fr.25 c., l’on recevra 100 exemplaires à domicile.
On peut souscrire pour un nombre moindre.
Les citoyens, de Paris et des départemens [1], qui voudront nous seconder dans cette œuvre, sont priés d’envoyer franco leurs nom et adresse très exacts, à la librairie de ROUANET, rue Verdelet, n. §.
L.-Auguste BLANQUI, HADOT-DESAGES.
Nos publications paraîtront deux fois par mois, irrégulièrement.
La plupart des écrits ne pouvant arriver jusqu’au peuple, qui n’a pas de quoi les payer, le but particulier que nous nous sommes proposé est précisément de remédier à cet inconvénient par une distribution gratuite faite aux prolétaires. Ainsi les citoyens qui désirent nous seconder dans cette œuvre devront répandre parmi le peuple, en les donnant, les exemplaires auxquels ils auront souscrit. »

La première des brochures de propagande annoncées par le prospectus de Blanqui et Hadot-Desages paraît effectivement peu après :
Propagande démocratique. (Première livraison). Imprimerie de L.-E.Herhan, rue Saint Denis, 380. [Paris, 1835].
Cette modeste brochure de 8 pages s’ouvre par un texte superbe de Robespierre que l’on peut lire ci-dessous.
Il est suivi par un texte du Tribun Tiberius Gracchus, "Le sort du peuple dans les états constitués aristocratiquement", d’un court texte de Saint-Just et d’un court texte de Marat.
En cette année 1835 où le seul mot de "républicain" fait dorénavant encourir les foudres de la loi, il s’agit, on le voit, de raviver et dignifier la mémoire montagnarde de la grande Révolution, de montrer de quel côté furent la morale et la vertu, et de quels côtés ils demeurent.
Et avaliser cette mémoire, en un temps aussi où seule celle des Girondins trouve grâce chez la plupart des libéraux, relie la tradition révolutionnaire démocratique, réalisation pratique de la pensée des Lumières, à l’aspiration à la justice sociale. Ce sera une constante, sur le long terme, du socialisme et du communisme français à venir
Certes, la revendication sociale, encore en gestation, ne point pas clairement à travers cette première publication, auto-censure oblige (le prospectus sen expliquait), mais elle attend son heure.

« Ce que veulent les Républicains.

Nous voulons un ordre de choses où toutes les passions basses et cruelles soient enchaînées, toutes les passions généreuses et bienfaisantes éveillées par les lois ; où l’ambition suit le désir de mériter la gloire et de servir la patrie ; où les distinctions naissent de l’égalité même ; où le citoyen soit soumis au magistrat, le magistrat au peuple et la peuple à la justice ; où la patrie assure à chaque individu le bien-être et où chaque individu jouisse avec orgueil de la prospérité et de la gloire de la patrie ; où toutes les âmes s’agrandissent par la communication continuelle des sentiments républicains et par le besoin de mériter l’estime d’une grande nation ; où les arts soient les décorations de la liberté qui les ennoblit, le commerce la source de la richesse publique et non pas seulement de l’opulence monstrueuse de quelques uns.
Nous voulons substituer dans notre pays la morale à l’égoïsme, la probité à l’honneur ; les principes aux usages, les devoirs aux convenances ; l’empire de la raison à la tyrannie de la mode, le mépris du vice au mépris du malheur ; la fierté à l’insolence ; la grandeur d’âme à la vanité ; l’amour de la gloire à l’amour de l’argent ; les bonnes gens à la bonne compagnie ; le mérite à l’intrigue ; le génie au bel esprit ; les charmes du bonheur aux ennuis de la volupté ; la grandeur de l’homme à la petitesse des grands ; un peuple magnanime, puissant, heureux à un peuple aimable, frivole et misérable ; c’est-à-dire toutes les vertus et tous les miracles de la république, à tous les vices et à tous les ridicules de la monarchie.
Nous voulons, en un mot, remplir les vœux de la nature, accomplir les destins de l’humanité, tenir les promesses de la philosophie, absoudre la providence du long règne du crime et de la tyrannie. Que cette France, jadis illustre parmi les pays esclaves, éclipsant la gloire de tous les peuples libres qui ont existé, devienne le modèle des nations, l’effroi des oppresseurs, la consolation des opprimés, l’ornement de l’Univers, et que, scellant enfin notre ouvrage de notre sang, nous puissions voir au moins l’aurore de la félicité universelle.

Max. Robespierre"

Propagande démocratique. (Troisième livraison), Imprimerie d’Héran, rue St-Denis, 380. [Paris, 1835]

Cette troisième livraison a pour sous-titre "Prolétariat". Elle contient un texte de Robespierre, "Privation des droits politiques", un texte de Raynal, "Pauvreté", et une chanson d’Altaroche [6].
Le jeune Agénor Altaroche (né en 1811) est alors un étudiant en droit devenu journaliste satirique (rédacteur en chef du Charivari depuis 1834) et chansonnier républicain mordant (Chansons et vers politiques, Paris, Pagnerre, 1835)

Le Peuple a faim
Air : Eugène est mort

Heureux du jour, sur vos tables splendides
Quand l’art conduit de cent climats divers,
Pour assouvir vos estomacs avides,
Les meilleurs vins et les mets les plus chers,
Sur les coussins où votre corps digère,
Sentez-vous pas, comme un remords soudain,
Poindre en vos cœurs cette pensée amère ?
Le peuple a faim !

Sur vos tréteaux où se vautre l’orgie,
Le luxe dresse un autel fastueux.
Pour vous l’argent, le vermeil, la bougie,
Et le cristal reflétant mille feux !
Mais pour le pauvre, au lieu de porcelaine,
L’écuelle de terre et le cuiller d’étain ! [7]
Heureux encor, quand cette écuelle est pleine !
Le peuple a faim !

Pour vous la vie avec ces jouissances,
En été l’ombre, en hiver le soleil !
Pour vous la mode, et la scène, et la danse,
Les nuits aux jeux et les jours de sommeil !
Mais pour les pauvres, abstinence, détresse,
Et l’eau du ciel pour détremper son pain ;
Puis l’hôpital quand blanchit la vieillesse !
Le peuple a faim !

D’un faux éclat que la trompeuse amorce,
Riche insolent, ne t’éblouisse pas !
Le peuple sait aujourd’hui que la force
N’est plus dans l’or, mais qu’elle est dans les bras.
Cet or impur dont se gonfle ta bourse,
S’est goutte à goutte échappé de sa main,
Prends garde ! il peut remonter vers sa source...
Le peuple a faim !

Assez long-temps [graphie de l’époque] gorgés de privilèges,
De notre force on vous a rendus forts.
Les députés sortis de vos collèges
Ont disposé de nos biens, de nos corps.
A cette lice où l’on vole sa place,
Le pauvre encore frappera-t-il en vain ?
Il veut entrer par droit et non par grâce !
Le peuple a faim !

L’instruction, cette manne féconde,
Pour le puissant monopole nouveau,
Le pauvre aussi doit l’avoir, en ce monde
Où riche et pauvre ont le même cerveau.
Attendra-t-il qu’une pitié tardive
Jette à ses pieds un os avec dédain ?
Non ! du banquet il veut être convive,
Le peuple a faim !

Lorsque le peuple a, de sa main puissante
Brisé d’un roi le sceptre et les faisceaux,
Il voit sortir de sa cave prudente
L’heureux qui vient butiner les morceaux,
Mais sonne encore l’heure trop différée,
La grande voix vibrera dans son sein :
"Faquins, arrière ! et place à la curée !
Le peuple a faim !"

A.Altaroche

Notes

[1La terrible répression qui suivit l’insurrection de 1834 et les lois sur la presse de 1835

[2"prolétaires" : le mot n’a pas l’acception qui sera celles des marxistes ; il désigne ici l’ensemble des travailleurs

[3et c’est bien ce qui différencie Blanqui et ses amis des républicains petits-bourgeois

[4Blanqui ne put publier qu’un numéro du journal Le Libérateur, lancé en février 1834

[5Seront ainsi publiés dans les trois premières livraisons (imp.Herhan, puis Heran) Mercier (Tableau de Paris), des hommes des Lumières, Raynal, Volney, des révolutionnaires : Marat, Robespierre, Saint Just... ainsi que le Tribun Tiberius Gracchus, et un violent poème contemporains du journaliste et chansonnier Agénor Altaroche, « Le peuple a faim »

[6Nous l’avons déjà rencontré. Cf. Altaroche, chanson, 1833.

[7Le cuiller" : plus qu’à une coquille, je pense à la forme masculine du mot en occitan, (où le féminin "cuillère" est au augmentatif), passé en français populaire méridional, et souvent en français populaire tout court (Altaroche était d’origine auvergnate).

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