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Blanqui 1839

mardi 11 juin 2019, par René Merle

La condamnation de 1839

Blanqui et l’insurrection de 1839

Ce placard à l’impression hâtive et maladroite, Aux armes, Citoyens !, révèle le second aspect de la personnalité de Blanqui, dont nous avons vu le versant patiemment éducateur et propagandiste en 1835 (il faut avant toute action éclairer le peuple !) : Cf. :
Mais il s’agit ici d’une tout autre stratégie, celle du coup de main audacieux d’une « minorité agissante », sans véritable appui populaire, qui marquera longtemps le mouvement révolutionnaire français, tant dans cette tentation pour l’action hasardeuse que dans la conviction qu’il faut qu’une organisation de Purs soudés par le même idéal se substitue à la masse si celle-ci est inerte ou défaillante, pour essayer de la mettre en mouvement et ensuite pour la guider.
En 1836 en effet, la Société des familles est démantelée. Blanqui est condamné à deux ans de prison pour détention d’explosifs. Il en fera six mois, jusqu’à l’amnistie générale de 1837. Nullement découragé, il met en place la Société des Saisons sur le même principe des petits groupes hiérarchisés (familles formant des mois, mois formant des saisons) avec une commandement suprême quasi-militaire (l’affiche en témoigne par son vocabulaire).
Pensant le moment favorable à cause des difficultés économiques qui s’abattent sur les travailleurs, il donne le mot d’ordre d’insurrection : le 12 mai 1839, quelques centaines de combattants des Saisons, partis de la rue Saint Denis et de la rue Saint Martin, s’emparent de l’Hôtel de ville tout proche. Ils seront vaincus après de durs combats. Blanqui, qui a pu fuir, est arrêté en octobre : pour lui vont commencer les années d’enfer dans la bagne-forteresse du Mont Saint-Michel…

Aux armes, Citoyens !

L’heure fatale a sonné pour les oppresseurs.
Le lâche tyran des Tuileries se rit de la faim qui déchire les entrailles du Peuple ; mais la mesure de ses crimes est comblée : ils vont enfin recevoir leur châtiment.
La France trahie, le sang de nos frères égorgés, crient vers vous et demandent vengeance. Qu’elle soit terrible, car elle a trop tardé. Périsse enfin l’exploitation, et que l’Égalité s’asseye triomphante sur les débris confondus de la royauté et de l’aristocratie.
Le Gouvernement Provisoire a choisi des chefs militaires pour diriger le combat. Ces chefs sortent de vos rangs. Suivez-les, ils vous mèneront à la victoire.
Sont nommés :
Auguste BLANQUI, Commandant en chef ;
BARBÈS, Martin BERNARD, QUIGNOT, MEILLARD, NÉTRÉ, Commandants des divisions de l’Armée républicaine.
Peuple, lève-toi ! Et tes ennemis disparaîtront comme la poussière devant l’ouragan. Frappe, extermine sans pitié les vils satellites, complices volontaires de la tyrannie. Mais tends la main à ces soldats sortis de ton sein, et qui ne tourneront point contre toi des armes parricides.
En avant ! Vive la République !
Les membres du Gouvernement Provisoire,
BARBÈS, VOYER-D’ARGENSON, Aug.BLANQUI, LAMENAIS, Martin BERNARD, DUBOSC, LAPONNERAYE.
Paris, le 12 mai 1839.

Des proclamations au Peuple et à l’Armée et un décret du Gouvernement Provisoire sont sous presse.

Le procès de Blanqui

En Juin 1839 commence devant la Cour des Pairs le premier procès des inculpés de l’insurrection des 12 et 13 mai [1].
Cour des pairs. Attentat des 12 et 13 mai 1839. Procès-Verbal des séances relatives au jugement de cette affaire. A Paris, de l’Imprimerie de Crapelet, 1839-1840. Réquisitoire de M. le Procureur Général.
 [2]

A Messieurs de la Chambre des Pairs constituée en Cour des Pairs en vertu de l’article 28 de la Charte Constitutionnelle. Messieurs, l’information que vous avez prescrite par cotre arrêt du 15 mai dernier a déjà reçu d’importants développements. Sur plusieurs points, et en ce qui concerne un certain nombre des inculpés, elle est complètement achevée.
Vous savez maintenant quels étaient l’origine et le but des attentats des 12 et 13 mai ; dans quelles mystérieuses associations la conspiration a été ourdie, et par quelles sanglantes attaques elle a fait soudainement explosion. Convoqués à heure fixe dans le lieu de leurs réunions habituelles les affiliés attendaient le signal de leurs chefs ; des dépôts de munitions avaient été préparés ; le pillage devait donner des armes.
Rêvant la ruine non-seulement des institutions politiques de leur pays, mais encore des principes éternels sur lesquels les sociétés humaines ont toujours été appuyées, quelques centaines d’hommes, conduits par les conspirateurs obscurs qui les avaient ameutés, se tenaient prêts à promener dans la cité paisible la désolation et la mort.
Bientôt l’ordre est donné ; les bandes éparses se réunissent ; les magasins d’un armurier sont envahis. On distribue des cartouches ; une proclamation imprimée d’avance provoque ouvertement le peuple à la sédition, s’efforce, par les plus menteuses accusations, d’exciter sa haine et sa fureur contre la royauté, et ramène encore ces mots d’aristocratie et d’exploitation si souvent répétés par les fauteurs d’anarchie. Au bas de cette pièce, dans laquelle sont désignés les chefs sous lesquels l’armée républicaine va marcher, on mêle, par une imposture, aux noms inconnus des conspirateurs, des noms auxquels on suppose quelque popularité [3].
Bientôt nos soldats, confiants comme en un jour de paix, au milieu d’une population amie, voient éclater autour d’eux une guerre imprévue ; et, sommés de rendre leurs armes, qu’ils n’ont point eu le temps de charger, ils refusent, et tombent assassinés au poste du devoir et de l’honneur. L’Hôtel-de-Ville, la Préfecture de police, sont les deux points sur lesquels se dirigent d’abord les efforts des factieux.
Ils espèrent que, s’ils parviennent à s’emparer de ces deux principaux sièges de l’administration départementale, ils ébranleront la confiance publique, et donneront à un guet-apens sans portée l’apparence d’un mouvement populaire. Les gardes nationaux qui se trouvaient à l’Hôte-de-Ville étaient en trop petit nombre pour tenter une résistance inutile ; mais à la Préfecture de police les assaillants furent en quelques minutes repoussés et dispersés. La reprise du poste de l’Hôte-de-Ville et l’enlèvement d’une barricade élevée à l’entrée de la rue Planche-Mibray acheva de les forcer à chercher un refuge dans ces quartiers de la ville qui avoisinent les rues Saint-Denis et Saint-Martin, et que les factieux ont coutume de choisir pour champ de bataille. Le désordre s’est étendu, d’une part, jusqu’au marché du Temple, et, de l’autre, jusqu’aux environs des halles et jusqu’aux rues Montorgueil et Tiquetonne. Quelques agressions ont même eu lieu, soit le 12, soit le 13 mai, dans quelques parties reculées du quartier du Marais, sur la place de la Bourse et dans les rues qui se croisent autour du théâtre italien ; c’est dans la rue d’Amboise qu’un coup de feu a grièvement blessé un officier supérieur, aide de camp de M. le Ministre de la guerre.
Partout la répression a été prompte, mais partout elle a été achetée par des pertes regrettables. Dans les rangs de la garde nationale [4], de la troupe de ligne [5], de la garde municipale [6], plusieurs des défenseurs de l’ordre public et des lois ont trouvé une mort digne d’eux, sans doute, et de l’uniforme qu’ils portaient, mais qui leur a été donnée par le crime, et que la justice doit venger. D’autres deuils non moins déplorables ont été la conséquence de ces combats allumés tout à coup au sein d’une cité paisible et au milieu d’une immense population. Des citoyens étrangers à l’attaque et à la défense, des femmes, des jeunes filles, ont été mortellement frappés jusque dans leurs foyers, et leur sang doit aussi retomber sur les promoteurs de ces coupables désordres. [7]
[...]
La gravité des faits qui vous ont été signalés comme résultant de l’instruction n’a pu manquer de frapper vivement vos esprits. Vous avez vu, Messieurs, jusqu’à quels excès pouvaient être emportées ces associations secrètes, qui ne sont pas seulement conjurées pour le renversement des institutions établies, mais qui, considérant comme secondaires les questions de politique gouvernementale, s’attachent à saper la société dans ses bases, excitent contre le riche toutes les passions du pauvre, renouvellent ces doctrines extravagantes d’un nivellement absolu fondé sur le partage égal de tous les produits de la terre et de l’industrie, et recrutent des bandes armées pour marcher par des voies sanglantes à une conquête impossible. Elles ne se laissent vaincre ni par la surveillance active qui les poursuit sans relâche, ni par les arrêts qui les condamnent, ni même par la générosité qui leur pardonne. Elles engagent une lutte obstinée avec les lois dont la société s’est armée contre elles. Elles méprisent et défient tous les pouvoirs publics, et leurs chefs osent dire qu’ils ne relèvent plus de la justice sociale, comme s’il suffisait à un citoyen de nier son devoir pour s’en affranchir, et de se vanter d’un crime pour s’en absoudre.
Cette propagande, quelque active qu’elle pût être, a échoué en général contre la raison du peuple ; mais quelques jeunes imaginations se laissent séduire, des ambitions s’allument, de fausses lumières égarent, et, de l’autre côté, la promesse d’un bouleversement social ne peut manquer de rallier tous ces hommes pervers, qui, sans aucun scrupule de morale ni d’humanité, acceptent toujours le combat en vue du butin. Pour ceux-ci la seule question est de savoir à quels moments les dangers de la lutte sont rachetés par les chances du succès. Il y a donc toujours un grave péril, non sans doute pour la stabilité du Gouvernement, mais pour la sûreté publique, et pour les intérêts précieux de cette grande cité, dans ces conspirations armées, dans ces agressions violentes, dont le citoyens ne peuvent d’abord comprendre ni l’origine, ni le but, où l’audace revêt l’apparence de la force, et que toutes les factions observent en se tenant prêtes à en profiter. »

Blanqui entrait alors dans ces interminables années de prison qui lui valurent l’appellation respectueuse de Blanqui l’Enfermé.

Notes

[1La Chambre des Pairs se constituait en Cour des Pairs, Haute Cour de justice pour juger des crimes d’État

[2Le premier procès se déroule du 11 juin au 12 juillet 1839. Un second procès, où figure Blanqui, a lieu du 13 au 31 janvier 1840. Blanqui est condamné à mort, et la peine est commuée en détention perpétuelle.

[3Lamennais, par exemple

[4Milice bourgeoise institutionnelle

[5L’armée

[6Police

[7Défaussement commode de dédouaner l’armée de la réalité de sa répression

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