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Pasolini (1922-1975) et ses langues

mardi 11 juin 2019, par René Merle

Retour ultime au frioulan


Peut-être que des normalités futures, la clé est la différence. Ainsi celle, douloureuse, d’un homme si reconnu, et pourtant si seul. À 53 ans, ils l’assassinèrent dans un champ d’immondices. Maintenant, il aurait presque cent ans. Que nous dirait-il, lui qui questionnait l’avenir dans une optique qui peut paraître régressive… Pour l’occitaniste que j’ai été, lire sa poésie frioulane n’est pas que saluer une autre langue sœur, humiliée. C’est entrer dans un drame (normalité – différence) qui touche nos engagements.

Le père est officier, mais « Bologne la rouge » forme le jeune homme. À 16 ans, il y rencontre Rimbaud et l’antifascisme. Il publie des poésies frioulanes. Normalité, car sa mère est de Casarsa, dans le Frioul, où Pier (et non Pietro) passe ses étés. Différence, car c’est dans le dictionnaire qu’il retrouve le frioulan, alors que le fascisme condamnait les dialectes. En 1943, la famille retourne à Casarsa (le père est à la guerre). Pier y rencontre le monde paysan, catholique et archaïque, son frioulan vivant, et la Résistance (où s’engage son frère), puis, passé 1945, la lutte des ouvriers agricoles, et le communisme. Années drues qui confortent son écriture frioulane.
Si le frioulan est du côté d’une mère aimée, le père (haï) représente l’italien, langue première. Le jeune Pasolini, qui déteste « l’Italietta » provinciale, scolastique, vulgaire et affectée, la noie, comme Gada, dans la pluralité des registres, la contamination linguistique de son italien.
Défenseur du frioulan, quasi félibre, il fonde l’Academiuta di lenga friulana et il écrit : « Avec son histoire inféconde et son exigence innocente et anxieuse de poésie, Frioul s’unit à Provence, à Catalogne, aux Grisons, à Roumélie ainsi qu’à toutes les autres petites patries de langue romane » (il gardera toujours sa jeune adoration pour le catalan-occitan médiéval, langue élue). Il souhaite une Europe fédérale qui sauverait les petites nations. Mais la différence prise avec l’italianité ne le fait pas accepter en normalité. Communiste, il emploie le frioulan dans sa propagande écrite, mais pour le Parti communiste italien anti-fédéraliste, l’italien est unificateur. Et du côté des mainteneurs cultivés de la langue frioulane, son choix politique fait peur, sa poésie dérange : elle est fraiche, baignée dans la normalité du pays, mais il passe dans son lyrisme une exigence de renouvellement qui le rend hérétique.

Ce sont les siens, les communistes, qui le chasseront du pays frioulan, en 1949, à cause de la révélation de son homosexualité. Différence absolue.
Il vit à Rome. Une mauvaise passe. Puis le succès : romans et films font parler le sous-prolétariat de la banlieue. Sa poésie en italien est forte : dialectique des codes idéologiques (marxisme, christianisme) et d’une vérité profonde, cachée. Il publie à nouveau ses poésies en frioulan, mais quel sens aurait-il d’écrire en frioulan ici ? Il traduit des poètes catalans modernes, mais en italien.
Ses chroniques des années 1970 disent que pour le peuple le passé n’était pas un âge d’or, mais un âge du pain. Or maintenant le néo-libéralisme de consommation, que vient de tuer si vite l’antique société rurale, intègre à sa néo culture les couches populaires. Elle n’est pas conservatrice cette idéologie nouvelle, elle efface le passé travail – famille – petite patrie. Son centralisme uniformisateur ruine les cultures « périphériques » entremêlées : celles des petites patries dialectales, celles des classes dominées, paysans et sous-prolétaires, celles des minorités ouvrières. La nouvelle culture interclassiste s’exprime par la façon de vivre : sa permissivité couvre en fait la répression contre toute différence. Les choix politiques ne correspondent plus aux choix de vie. Enfants d’une même matrice idéologique, les jeunes sont identiques, culturellement, physiquement. Monde normalisé, langue de communication sens expressivité. Les dialectes meurent ou perdent leur créativité. En 1975, un enfant des « borgate » romaines, ne comprendrait plus, sans glossaire, ses romans romains des années 1960. Ainsi disait Victor Gelu en 1856 de ses chansons provençales (marseillaises) de 1840.

Contre ces chroniques, la mort l’emporte dans un terrible lynchage légal. Alors, peu avant sa mort, dans un dernier recueil dédié à « l’amor de loinh » troubadouresque [1], il envoie son testament spirituel à un jeune fasciste (fasciste est celui qui vit d’une façon monstrueuse la normalité obligatoire), et, à ce symbole de l’extrême normalité – différence, il parle la langue de l’anormalité, le frioulan [2]. Il commença et acheva ainsi son œuvre dans cette langue hors-jeu, qui dans la mort porte l’espoir.
Défaite ? Ou signe que, parler maternel et marmoréenne langue romane, le frioulan est l’arme (aux deux sens du mot) nécessaire de la contre-modernité. Avis à tous les affamés de reconnaissance par un néo-capitalisme triomphant, à la catalane.
René Merle.

Notes

[1L’ouvrage s’ouvre sur une dédicace au troubadour Peire Vial

[2Je donne ici les derniers vers de ce dernier recueil, La nuova gioventù, Einaudi, 1975 :
Ciàpiti su chistu pèis, fantàt ch’i ti mi odiis,
Puàrtilu tu. Al lus tal còur. E jo i ciaminarai
Lizèir, zint avant, sielzínt par simpri
La vita, la zoventút.

Charge toi de ce fardeau*, enfant qui me hait.
Porte le. Il lui dans ton cœur. Et moi je cheminerai
léger, choisissant pour toujours
La vie, la jeunesse.
* le poids de la belle vie

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