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L’insurrection de 1839 vue par un sage partisan de l’Ordre

mardi 11 juin 2019, par René Merle

L’Émeute. Ode sur les évènemens de Paris


Dans le concert de louanges adressées à la répression de l’insurrection des "Saisons", en mai 1839, signalons, publié plus qu’à chaud, ce petit chef-d’œuvre d’opportunisme d’un érudit professeur polygraphe de l’Allier : un texte qu’il faut prendre sur soi de lire jusqu’au bout, pour mesurer la vision qu’avaient les sages bourgeois orléanistes (citoyens ! ) de ces républicains :

L’Émeute. Ode sur les évènemens [1] de Paris Des 12 et 13 Mai 1839, par M.L.J.Alary, Professeur au Collège royal de Moulins. Imprimerie de Desrosiers, Moulins, 1839.

Qua date porta rurunt.

Avide de jouir des chaleurs printan[n]ières,
La reine des cités, par ses larges barrières,
Vomissait une foule, à flots, à flots pressés,
Allant chercher aux champs de paisibles ombrages,
L’air pur, les gazons verts, les bruissants feuillages
Et l’oubli des travaux passés.

Et tandis que, joyeux dans ses habits de fête,
Préludant aux plaisirs, tout son peuple s’apprête
A prendre sans contrainte une place au soleil ;
Et, suivant les détours des méandres de Seine,
A Versailles, à Saint-Cloud, à Boulogne, à Vincenne,
Jouis d’un horizon vermeil ;

Elle, nonchalamment sur deux rives assise,
Fière de cette paix par tant de sang conquise,
Mire dans les flots purs ses quais, ses palais d’or,
De la prison des rois les longues colonnades
Et de ses ponts géants les immenses arcades
Chaque jour grandissant encor.

Elle écoutait, posant sur sa main paresseuse
Du sommeil du matin sa tête encor rêveuse,
Des coursiers et des chars le long bourdonnement,
Et les cris prolongés de l’expirante orgie
Des excès de la veille encor toute rougie,
Et qui s’éloigne lentement.

Elle écoutait, coquette, et méditait peut-être
Sous quels nouveaux atours elle allait apparaître
Le soir même au théâtre, aux cirques, aux bazars.
Et, sans crainte, aspirant les parfums de la joie
Où, sans se fatiguer, sa volupté se noie,
Elle rêvait plaisirs, beaux-arts.

Mais pendant qu’à tes pieds roulent, roulent les songes
Qui bercent tes esprits de scintillants mensonges,
Enfants aux pieds légers, à l’œil vif et piquant ;
Et qu’à ton front tu ceints la nouvelle couronne ;
Reine des longs festins, moderne Babylone,
Tremble !.... Tu dors sur un volcan !....

A l’horizon, là-bas, la tempête qui gronde
S’amoncelle, rugit... terrible, vagabonde,
Elle court, elle vole et te saisit au port ;....
Tu te lèves pour fuir loin du monstre farouche,
Corps à corps il te tient, et déjà de sa bouche
S’est échappé le cri de mort !....

Avec tous ses excès, oui, c’est encor l’émeute
Qui rugit et bouillonne, et qu’un démon ameute
A déchirer ton sein, à dévorer tes flancs ;
En vain tu la vainquis ; en vain à l’anarchie
Ta main riva les fers ; sa haine réfléchie
Relève ses brandons brûlants.

Les voilà tous surgis, fidèles au mot d’ordre,
Dans tous nos jours maudits manœuvres de désordre,
Ces amis du pillage, ignoble et vil troupeau
Qui rugira toujours d’une féroce joie,
Quand il verra le riche à sa fureur en proie
Ou déchiré par le bourreau.

Les armes leur manquaient ; mais sous leur main habile,
Soudain s’est entr’ouvert le magasin fragile,
Le vol a précédé le lâche assassinat ;
Et le peuple, étonné de cet excès d’audace,
A reculé d’horreur... l’insulte et la menace
Préludent au nouveau combat.

Au détour de la rue, on voit la fusillade
Que nourrit une troupe à qui la barricade
De son léger rempart prête le ferme appui ;
Comme en un jour serein que vient troubler la foudre,
On frémit, on écoute... et l’odeur de la poudre
S’avance... l’incendie a lui.

Hurlant, flairant la mort, la cohorte avinée,
Docile, suit les chefs dont la voix forcenée
L’a poussée aux combats.... et par elle pressés
Sous les coups imprévus de l’armée clandestine,
Sous le plomb assuré de la balle assassine
Nos soldats tombent terrassés.

Ils gardaient la cité ; paisibles sentinelles,
Leur arme inoffensive entre leurs mains fidèles
Répondait du repos à leur honneur commis ;
Quand soudain a coulé sous le mousquet infâme
Ce sang que la patrie à grande voix réclame
Pour l’opposer aux ennemis.

A ce premier succès l’émeute tourbillonne,
En groupes s’élargit, ou s’allonge en colonne,
Et, féroce, se rue... En son hideux transport
Du sang des citoyens elle rougit les dalles,
Et les coups assurés des poignards et des balles
Devant ses pas sèment la mort.

Cependant la cité, comme surprise au piège,
Et qu’un trop juste effroi trouble, tourmente, assiège
A soudain retrouvé ses braves défenseurs ;
Le soldat citoyen, à son drapeau fidèle,
S’élance avec l’armée... et la horde rebelle
Cède devant leurs bras vengeurs.

L’émeute a reculé.... dans ses sombres repaires
Elle fuit, secouant de ses noires vipères
De sang et de poison les faisceaux dégouttants ;
Dans ses retranchements vivement attaquée
Comme la bête fauve, elle expire, traquée
Par les efforts des combattans [1].

Mais en tombant, sa main porte au sein des familles
Le désespoit... vieillards, enfants et jeunes filles,
Etres toujours sacrés, par le trépas surpris,
De ce jour de douleur sont comme les victimes
Que le Ciel marque au front, pour racheter les crimes
Et les attentats des partis....

La tempête a passé.... mais la froide agonie
Au chevet des blessés, hideuse d’insomnie,
Veille, et sans se lasser, elle compte du doigt
Les débris échappés à l’horrible bataille,
Que de son vol sifflant laboura la mitraille
Mais que pourtant la mort lui doit.

Honneur à vous, honneur, citoyens purs et braves
Qui, pour le pays seul de vos serments esclaves
Aux coups des factions sacrifiez vos jours !
Votre sang précieux versé pour la patrie
Dans son cœur déchiré va rappeler la vie
Et la ranimer pour toujours.

Et vous dont chaque jour les langues infernales
Des révolutions vantent les saturnales
Pour réchauffer le peuple au feu des passions ;
Respirez maintenant la vapeur du carnage,
Battez, battez des mains !.... Oui, voilà votre ouvrage,
Apôtres de séditions !

Le remords déchirant, ministre de vengeance,
Sous son terrible bras courbant votre arrogance,
Du sceau des meurtriers doit vous marquer au front ;
Et la tache de sang, vestige indélébile,
S’attachant à vos pas, partout de ville en ville
Ira proclamer votre affront.

Car en vain, affectant un langage perfide,
Dans vos projets fougueux, votre bouche fétide
En hurlant invoqua la sainte liberté ;
La liberté !.... pour vous, c’est le sang, le pillage,
La licence sans frein promenant le carnage
Au cœur sanglant de la cité.

La liberté !.... Jamais sous sa main chaste et pure
N’a battu votre cœur ; et votre langue impure
A profané son nom par l’argot des bandits ;
Trompez encor le peuple, et poussez dans l’abîme,
Pour grandir dans le sang, victime sur victime ;
La liberté vous a maudits !

Et vous aussi maudits ! vous dont les faibles âmes
Ecoutent sans frémir la voix de chefs infâmes
Qui se cachent dans l’ombre, et, lâches spadassins,
Pour atteindre leur but, par des calculs atroces,
Savent vous animer d’instincts durs et féroces
Et vous poser en assassins.

Que veulent-ils de vous ces perfides apôtres
Qui rougissent s’il faut joindre leurs mains aux vôtres,
Et viennent vous ravir à d’utiles travaux ?....
Livrez-leur la patrie, et demain pour salaire,
Ils vous rejetteront la faim et la misère
A vous qui futes leurs héros.

Ah ! fuyez avec aux, et vous jugeant vous-même,
Portez ailleurs vos fronts flétris par l’anathème ;
La France vous repousse avec un cri d’horreur,
Car elle a trop gémi sous les mains assassines
De fils dénaturés érigeant en doctrines
Le vol, le meurtre et la terreur.

26 mai 1839.

Notes

[1Graphie de l’époque

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