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1844 - Le jeune Marx devant deux mouvements sociaux.

jeudi 13 juin 2019, par René Merle

De « l’anarchisme » initial de Marx.


L’entame de ce site a été consacrée à l’idéologie des mouvements sociaux dans l’enfance du mouvement ouvrier.
Idéologies du mouvement social sur le long XIXe siècle
J’y reviens pour évoquer la réaction de Marx à deux mouvements sociaux qui ont marqué l’année 1844.
J’ai bien conscience que ce rappel n’apprendra sans doute rien à la plupart des spécialistes, universitaires et marxologues, Mais peut-être n’est-il pas inutile dans le débat présent (et plus que jamais) entre radicalisme et réformisme [1].
J’espère aussi, en tout cas que les quelques lignes qui suivent, si des sites « révolutionnaires » en font à nouveau leur miel, les incitent quand même à citer leurs sources.
Cf. : Marx, Tisserands de Silésie. De l’usage fraternel du copier-coller ou de l’oubli de la simple politesse
Fuyant la Prusse étouffante, le jeune Marx s’est installé à Paris depuis peu, et il est en 1844 lecteur assidu du journal radical La Réforme.
Ce journal a longuement rendu compte de la grève des mineurs de Rive-de-Gier (Loire).
Cf. : Le Point de vue de La Réforme sur les conflits sociaux, La révolte des tisserands silésiens vue par le quotidien La Réforme
Il a également, un peu plus tard, évoqué la révolte des tisserands silésiens (alors sous domination prussienne).
"La Réforme", la circulaire de Frédéric Guillaume et la position du gouvernement français.
C’est seulement cette dernière évocation de révolte ouvrière qui suscite l’intervention de Marx, avec une réponse de Marx à Ruge à propos des tisserands :
[-250]

Je disais à la fin de ce billet que j’y reviendai. J’y reviens donc avec quelques réflexions.
La réponse de Marx à Ruge ne porte que sur les tisserands de Silésie et ignore complètement la grève de Rive-de-Gier dont les répercussions furent pourtant nationales. Pourquoi ce tri entre deux mouvements ouvriers majeurs ?
Certes, on peut facilement comprendre la focalisation de l’exilé allemand sur un écho de sa patrie, mais pourquoi ignorer Rive-de-Gier ? Est-ce seulement la prudence d’un expatrié qui ne souhaite pas provoquer la police et la justice françaises ?
La clé est dans doute dans ce cet article de Marx en février 1844 dans l’unique fascicule des Deutsch-Französiche Jahrbücher ("Annales franco-allemandes"), entièrement rédigé en allemand et donc inaccessible pour le public socialiste et communiste français.
Marx, de la Révolution partielle et de la Révolution radicale

Marx oppose la révolution ouvrière partielle, axée sur la satisfaction de revendications immédiates et la révolution ouvrière radicale, celle qui s’attaque frontalement au Capital et à l’État.
Certes, Marx ne néglige en rien la satisfaction de revendications immédiates, telles que peut les porter le prolétariat anglais soumis à une terrible exploitation. Mais cette lutte au quotidien n’est pas pour le moment accompagnée d’une conscience politique mettant en cause le système capitaliste et l’État à son service [2]

Au contraire, dans la fougue de sa jeunesse, la révolte des tisserands silésiens (vue de loin) lui apparaît transcender immédiatement les justes revendications immédiates par l’affrontement direct avec les représentants du capital et avec le pouvoir d’État, qu’il faut détruire. Et à cet égard le jeune Marx est pleinement anarchiste, au sens étymologique du mot.
Marx commet d’ailleurs à ce sujet une confusion entre les travailleurs à domicile déclassés et le prolétariat d’usine. Le journal La Réforme insistait bien d’ailleurs que les travailleurs à domicile s’étaient révoltés, mais qu’ils n’avaient pas été suivis par les ouvriers des usines.
Au contraire de Marx, le jeune Engels, fort de son expérience britannique, pense que le prolétariat anglais désormais majoritaire numériquement dans la société, peut viser le pouvoir d’état, pacifiquement, s’il obtient le suffrage universel que réclamaient les chartistes. J’y reviendrai.

Notes

[1Et ce bien que les statistiques me montrent que les lecteurs de ce site préfèrent les réflexions sur notre présent que le rappel de ces vieilles lunes

[2Marx ne connaît pas encore les travaux d’Engels, bientôt publiés, sur la condition ouvrière en Angleterre. Sa source, désignée seulement comme « un Français », est en fait l’économiste Binet que j’ai déjà évoqué sur ce site. Cf. Eugène Binet. 1840, de la situation des classes laborieuses.

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