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Olympe de Gouges, à la veille de la Révolution.

vendredi 14 juin 2019, par René Merle

René Merle, « Introduction » à l’ouvrage Olympe de Gouges, Lettre au peuple – Remarques patriotiques, La Brochure, 2009.

Septembre 1788 : Après l’échec de nombreuses tentatives de réformes de l’impôt, la Royauté est menacée de banqueroute : le service de la dette absorbe largement plus de la moitié du budget, et personne ne se hasarderait dorénavant à prêter à l’État. Sous la pression multiforme de l’opinion, le Roi doit se résoudre à annoncer pour mai 1789 la convocation des Etats Généraux, qui n’avaient plus été réunis depuis 1614.
Aussitôt, malgré la persistance de la censure royale, fleurissent brochures, lettres publiques, libelles et pamphlets. Dans ce bouillonnement, Olympe de Gouges, (connue comme auteure de théâtre et courageuse adversaire de l’esclavage des Noirs [1], se lance dans l’arène politique avec deux textes fondateurs d’une longue série, Lettre au Peuple ou Projet d’une caisse patriotique ; Par une Citoyenne, et Remarque patriotique, Par la Citoyenne, Auteur de la Lettre au Peuple. Textes dont les travaux pionniers d’Olivier Blanc ont depuis longtemps souligné l’importance [2].
Leur publication par les Éditions La Brochure n’a pas d’autre objet que de les donner à nouveau à lire, au delà du public des spécialistes, dans les regards croisés de femmes et d’hommes d’aujourd’hui, et en dehors de toute interprétation anachronique ou manipulatrice. Pour ma part, Jean-Paul Damaggio m’a demandé quelques lignes d’éclairage historique que je verse donc au dossier, en me gardant de déflorer le plaisir de la lecture et l’interprétation complexe des textes.
Depuis des décennies, le Pouvoir tentait donc de trouver des solutions au terrible déficit financier, que la participation française à la guerre d’indépendance américaine (1778-1783) venait encore d’aggraver. Les impôts, auxquels se soustraient les privilégiés, frappent très durement le peuple. À les augmenter encore, le Pouvoir risquerait l’explosion sociale. Et l’égoïsme des privilégiés refuse toute réorganisation du système fiscal complexe et profondément injuste. Turgot, Necker (chargé des finances en 1776), Calonne (à partir de 1783) et Brienne (1787) se sont cassés les dents sur le refus par les Parlements et l’assemblée des Notables d’un impôt unique sur la terre, pesant sur tous, et d’un allègement de la taille (impôt direct pesant essentiellement sur le peuple). On a donc fonctionné sur l’emprunt, jusqu’à l’impasse finale.
Mais en s’opposant frontalement au Pouvoir, et en obtenant la convocation des États Généraux, qu’ils conçoivent, dans leur forme de 1614, propices à satisfaire leur égoïsme, les Parlements de Paris et des provinces ont ouvert la boîte de Pandore. L’impatience bourgeoise et l’exaspération populaire voient la solution à l’injustice dans la convocation de ces États Généraux, et leur droit proclamé de voter l’impôt. À la condition que le Tiers État ait autant de délégués que la Noblesse et le Clergé réunis, et que l’on vote par tête. Alors que les privilégiés en tiennent pour l’antique formule : trois ordres également représentés, et une seule voix par ordre, ce qui leur assurerait à coup sûr la victoire.
À l’automne 1788, dans le climat de relative libération de la publication, chacun dit la sienne. Mais il se trouve que, pour la première fois sans doute, ce « chacun » est une « chacune ». Double nouveauté, le mot « Citoyen », qui apparaît alors dans son acception moderne, est pour la première fois conjugué au féminin. Événement inouï quand on considère quelle place était assignée non seulement aux femmes « ordinaires », cantonnées à leur foyer, mais encore aux femmes cultivées, grandes lectrices et rassembleuses de salons, dont on connaît le rôle dans la vie culturelle du temps : égéries ou protectrices en matière politique certes, mais limitées dans leurs rares interventions publiques à la pédagogie, et la philosophie… Dans un anonymat transparent, Olympe de Gouges rompt ce tabou. Jouant à la fois ironiquement et sérieusement sur son appartenance au « sexe faible » (« avec quel courage je m’expose »), assumant son intervention strictement personnelle, voire son narcissisme, et réglant ses comptes avec les comédiens et l’école de déclamation, elle légitime en fait l’intervention féminine, la sienne mais aussi celle de toutes les femmes dans la vie publique. De quel lieu est-ce que je parle ? Celui justement d’être femme justement, une femme qui, par sa condition et la distance qu’elle implique avec la vie politique, ne saurait avoir d’engagement partisan. Mais d’une femme qui, pour toucher le peuple et le roi, n’a qu’à utiliser au service de l’intérêt collectif les ressources spécifiques de sa nature féminine : rapport intuitif à la vérité, bon sens pratique, désir de paix et de convivialité,.
C’est sans téléologie qu’il convient de lire ces deux textes. Pas plus que nous aujourd’hui devant ce qui peut advenir, cette jeune femme avide de participer au mouvement du temps est loin d’imaginer les bouleversements prochains, et quel destin l’attend sur l’échafaud. Mais une sourde prémonition l’habite :
« Ah ! Combien de fois les États se sont perdus, faute de prévoir les grands événements ! »
Que dit Olympe dans sa première brochure ? La révérence commune à l’égard du Roi n’est absolument pas mise en cause : le Roi est dédouané, car en matière fiscale il n’a fait qu’hériter d’un déficit qui vient de loin. Dans ces conditions, toute agitation éditrice est irresponsable, voire séditieuse, alors qu’un remède concret est immédiatement réalisable. En proposant à tous les Français un don volontaire qui doit nourrir une « caisse patriotique » [3], Olympe de Gouges veut suturer les divisions entre les Ordres et les couches sociales que son projet à sa façon prend en compte, puisqu’il est proposé à chacun de donner selon ses moyens. Mais il est unanimiste et rassembleur, à la manière d’un envahissant Téléthon contemporain. Projet certes naïf, mais qui a comme référent proclamé l’opuscule L’État libéré [4] et comme référent implicite le propos de l’Archevêque de Vienne Jean-Georges Lefranc de Pompignan, une des figures du parti aristocratique : il avait rudement mené bataille contre les activistes du Tiers dans les décisives péripéties dauphinoises de 1788, initiatrices de la Révolution. La brochure est d’ailleurs présentée comme imprimée à Vienne, où siège l’Archevêque.
Qu’est ce qui peut alors rapprocher ce grand ecclésiastique réactionnaire et la jeune dramaturge amie des philosophes ? Une relation familiale certes, puisque l’Archevêque est le frère du notable d’origine montalbanaise, Jean-Jacques Lefranc de Pompignan, homme de lettres célèbre, et géniteur à peine masqué d’Olympe. Mais aussi, et surtout, une même idéologie de la Vertu et de la Charité. La France est en déficit, mais, bien que la faute ne soit pas nôtre, il convient, pour l’effacer, que chacun mette du sien. Ainsi, non seulement les caisses royales seront renflouées, mais le peuple, esclave de ses sens plus que de la Vertu, sacrifiera ses coûteux plaisirs inutiles pour enfin vivre dans une saine frugalité.
Olympe ne cache pas sa défiance devant un peuple (sociologique) qui n’est pas mû par la morale mais par ses appétits. Elle en accuse d’autant ces « séditieux » irresponsables qui menacent de lâcher le lion populaire…
Quelle ambiguïté dans cet usage du mot « peuple » ! le mot coïncide à la fois avec le peuple (sociologique), partie non bourgeoise du Tiers-État, et le Peuple français, c’est-à-dire la Nation dont la patriote Olympe veut le salut.
Quelle postérité ? La brochure aurait pu se noyer dans le flot croissant des publications. Proximité idéologique ou « copinage » de proximité, elle en émerge avec sa présentation dans Le Journal général de France (6 novembre 1788) de son compatriote méridional l’abbé de Fontenai (un Castrais). Et surtout, dès la réunion des États Généraux en mai 1789, devant la nécessité d’un palliatif provisoire au déficit en attendant une vraie réforme de l’impôt, les députés s’engagent à donner leurs boucles d’oreille d’argent à une « caisse patriotique », sur une proposition du député du Tiers d’Ailly, qui ôte les siennes à la tribune.
Mais dans l’intervalle, Olympe de Gouge s’est fait remarquer, par une nouvelle intervention. À la mi-décembre 1788, les Remarques patriotiques par la Citoyenne auteur de la Lettre au peuple, témoignent d’un approfondissement et d’un infléchissement de sa réflexion, sous la pression de la crise économique qui frappe cruellement le petit peuple parisien, alors que les riches et la Cour vivent dans le luxe. Sans renier les propositions de la première publication, la brochure réclame un impôt, obligatoire celui-ci, sur ces signes extérieurs de richesse, et la mise en œuvre d’un vaste et novateur programme semi-étatique de solidarité sociale en faveur des plus démunis et des chômeurs.
On comprend que pareilles mesures aient pu être rejetées, non seulement par les privilégiés, mais par les représentants bourgeois d’un Tiers sèchement focalisés sur la réforme administrative, et peu enclins à se pencher sur la réalité de la vie populaire. D’ailleurs le même journal de Fontenai attendra février 1789 pour présenter cette nouvelle publication.
Alors que, dans la préparation des États Généraux, la tension monte entre le Tiers et les ordres privilégiés, Olympe prend le parti du Tiers, ce Tiers dont Sieyès va bientôt écrire qu’il coïncide à lui seul avec la Nation, dont les privilégiés ne sont qu’inutiles profiteurs.
Mais Olympe n’en préconise pas moins l’entente entre les Ordres et non l’affrontement. Les premiers signes avant-coureurs de la révolte sociale lui font deviner combien serait tragique un affrontement civil. Elle en adjure d’autant les privilégiés de céder à la raison et à l’instinct de conservation, s’ils n’ont pas le cœur de céder à l’humanité.
Tous propos qui prennent une résonance singulière dans la France de 2009.
Et le texte se clôt sur un étrange récit de fiction onirique, présentant un Paris rousseauiste de la Vertu, où la régénération des mœurs est la clé de l’entente sociale et le garant du bonheur populaire.
René Merle

Notes

[1Olympe de Gouge ne pouvait oublier les réticences des Comédiens Français à jouer sa pièce contre l’esclavage des noirs Zamore et Mirza, ou l’heureux naufrage, en 1785, et la plainte de l’un d’entre eux qui avait failli la conduire à la Bastille.

[2Sur la biographie d’Olympe de Gouges, on lira Olivier Blanc, Olympe de Gouges, Syros, Paris, 1981 (réédition 1989), et Olivier Blanc, Marie-Olympe de Gouges. Une humaniste à la fin du XVIIIe siècle, éd. René Viénet, Cahors, 2003. Signalons aussi l’article d’Olivier Blanc, « Olympe de Gouges, une femme du XXIe siècle. Celle qui voulut politiquer », publié dans Le Monde diplomatique, novembre 2008. Les deux textes politiques de 1788 ont été publiés dans Olympe de Gouges, Ecrits politiques 1788-1791, Côté-femmes, 1993, avec une préface d’Olivier Blanc dont la lecture est indispensable.

[3Caisse patriotique : à ne pas confondre avec les caisses patriotiques municipales, émettrices de « billets de confiance », lors de la crise du numéraire en 1790-1792.

[4Cf. dans la continuité de cette argumentation, la brochure A l’Assemblée nationale : l’État libéré et l’impôt diminué, 1789.

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